SAINT PRÉTEXTAT, ÉVÊQUE DE ROUEN
cause. Ce prince voulait convoquer un Concile pour ce sujet; mais Ragnemsode, évêque de Paris, lui présenta, au nom de tous les autres évêques, que cela n’était nullement nécessaire, que le Concile de Paris avait à la vérité imposé une pénitence à Prétextat, mais qu’il ne l’avait pas déposé de l’épiscopat. Ainsi le roi le reçut à sa table et le renvoya à son Eglise. Mélantius, qui avait été mis à sa place sur le siége de Rouen, en fut chassé, et il alla s’en consoler auprès de Frédégonde, que Gontran relégua au Vau-de-Reuil, à quatre lieues de Rouen.
Mais cette nouvelle Jézabel ne se tint pas tranquille : du lieu où elle avait été reléguée, elle fit menacer Prétextat de le faire exiler une seconde fois. Il répondit avec fermeté : « J'ai toujours été évêque jusque dans mon bannissement, et vous, vous ne serez pas toujours reine. L’exil me servira de degré pour m'’élever au royaume céleste ; mais vous, de votre trône, vous serez précipitée dans l’abime, si vous ne renoncez à vos péchés pour faire une salutaire pénitence ». On ne disait pas impunément de telles vérités à une reine du caractère de Frédégonde. Des avis si salutaires allumèrent toutes ses fureurs, et l’on en vit bientôt les funestes effets.
Le dimanche suivant, le saint Evêque étant allé à l’église le matin plus tôt qu’à l’ordinaire, y chantait les louanges de Dieu, lorsqu'il se sentit frappé d’un coup de poignard par un assassin. Il jeta un cri pour appeler ses clercs ; mais, personne ne venant à son secours, il se traîna péniblement jusqu’à l’autel et y fit à Dieu par une courte et fervente prière le sacrifice de sa vie. Pendant ce temps-là, le peuple fidèle qui était dans l’église étant accouru à lui, on l’emporta dans sa maison et on le mit dans son lit.
L’artificieuse Frédégonde alla aussitôt lui rendre visite pour lui témoigner la part de douleur qu’elle prenait à ce funeste accident. « Saint évêque, lui dit-elle, nous n'avions pas besoin, ni nous ni le reste de votre peuple, que ce malheur vous arrivât ; mais plût à Dieu qu’on pût découvrir l'assassin pour lui faire expier son crime dans les supplices ».
Prétextat, qui n’était pas la dupe de ces indignes artifices, lui répondit avec une sainte liberté: « Eh! quelle autre main a porté le coup que celle qui a tué les rois, qui a versé tant de sang innocent, qui a fait tant de maux à ce royaume ? » Frédégonde, faisant semblant de ne pas l’entendre, lui répliqua : « Nous avons d’habiles médecins, qui pourront vous guérir ; souffrez qu’on vous les envoie. — Je sens, repartit l’évêque, que le Seigneur m'appelle; mais vous, qui êtes l’auteur de tous ces crimes, vous serez chargée de malédiction en ce monde, et Dieu vengera mon sang sur votre tête ».
Frédégonde s’étant retirée couverte de confusion, saint Prétextat expira après avoir réglé quelques affaires de sa maison, et Romachaire, évêque de Coutances, se rendit à Rouen pour faire la cérémonie des funérailles ; car c'était un devoir que les évêques voisins se rendaient les uns aux autres. Les citoyens de Rouen, et surtout les Francs qui étaient établis dans cette ville, furent consternés d’un meurtre si atroce.
Un seigneur franc eut le courage d'aller au palais de Frédégonde lui en faire de vifs reproches : « Vous avez, lui dit-il, commis déjà bien des crimes, mais vous n’en avez pas commis de plus grand que de faire ainsi assassiner un si saint évêque. Que le Seigneur venge au plus tôt le sang innocent ! Pour nous, nous prendrons de si bonnes mesures, que vous ne serez plus en élat de commettre de pareils attentats ». Après ce discours, il voulut se retirer; mais Frédégonde, qui ne se possédait jamais mieux que quand eile méditait une plus cruelle vengeance, l’invita à diner. Sur le
refus qu’il en fit, elle le pressa de prendre un rafraîchissement, afin qu’il ne fût pas dit qu’il était sorti à jeun d’une maison royale. Il se rendit à ses instances et on lui présenta, selon l’usage des anciens Francs, du vin d’absinthe assaisonné de miel. Il s’aperçut aussitôt qu’il avait pris du poison et, après avoir averti ses gens de n’en point boire, il monta à cheval pour s’enfuir, mais le poison était si violent qu’il mourut avant d’arriver à sa maison.
Leudovalde, évêque de Bayeux, premier suffragant de Rouen, écrivit une lettre circulaire à tous les évêques sur le scandale causé par l’assassinat de Prétextat, et, ayant pris conseil probablement des prélats de sa province, il fit fermer toutes les églises de Rouen et défendit d’y faire l'office jusqu'à ce qu'on eût découvert l’auteur du crime. Cet exemple, d’un interdit général sur toute une ville, est remarquable, et c’est le premier qu’on trouve dans l’histoire de l'Eglise en France. Leudovalde fit plus : il fit arrêter quelques personnes suspectes qui accusèrent Frédégonde, et peu s’en fallut que ce zèle ne lui coûtât la vie à lui-même; mais la fidélité de son peuple le défendit contre les embüches qu’on lui dressa.
Cependant, Frédégonde, pour se justifier, s’avisa d’un stratagème qui ne tourna qu’à sa honte. Elle fit prendre un de ses esclaves qu’elle savait être l’assassin et le fit cruellement fouetter. Ensuite elle le livra au neveu de Prétextat, croyant qu’il n’avouerait rien, comme sans doute il le lui avait promis. Mais la torture et sa mauvaise conscience lui arrachèrent la vérité. Il confessa qu’il avait reçu cent sous d’or de Frédégonde pour commettre le crime, cinquante de l’évêque Mélantius et cinquante autres de l’archidiacre de Rouen, et que de plus, on lui avait accordé la liberté. Mais cette femme artificieuse, qui d’ailleurs disposait de toutes les faveurs, malgré des faits si atroces, maintint toujours son autorité; et, ce qui est encore plus surprenant, elle fit rétablir Mélantius sur le siége de Rouen, encore teint d’un sang que cet indigne prélat avait contribué à faire verser. Saint Prétextat est honoré par l'Eglise comme martyr le 24 février; mais on croit qu'il mourut le 14 avril de l’année 588.
Voir Grégoire de Tours, et Æistoire de l'Eglise catholique en France, par le Père Longueval, édition Le Clerc. Paris, 1862, t. 11 et xxx.