‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 205 sur 339 · Matth., xx · texte numérisé non relu

Matth., xx

2. Baillet lui donne à tort le nom de presqu'île. C'est sans doute le nom de cette île, Causeus, qui a donné lieu à l'erreur d'Orderic Vital, qui fait de notre saint Bernard un abbé de Quinçay.

V1ES DES SAINTS. — Tome IV 98

armes fratricides s'étaient teintes de leur propre sang. Cependant, le navire touchait au port et allait bientôt jeter l’ancre, quand une affreuse et soudaine tempête le chassa loin des côtes. Les forbans, en face de la mort, retrouvent leur conscience, dénouent les liens de leurs captifs et promettent de leur restituer tout ce qui leur appartient. Pour apaiser la colère vengeresse des cieux, ils font vœu d’expier leurs crimes par un pèlerinage, ceuxci à Jérusalem, ceux-là à Rome, d’autres à Saint-Jacques de Compostelle. A défaut de prêtre, ils se confessent les uns aux autres, et font serment de devenir les dociles pénitents de l’Ermite qu’ils avaient insulté à Chaussey, si jamais ils peuvent, sains et saufs, aborder dans son île. Dieu se laissa toucher par leur repentir et surtout par les prières de Bernard. Cinq navires sur neuf vinrent échouer sur les plages de Chaussey ; les pirates se jetèrent aux genoux du saint Solitaire et ratifièrent les promesses qu’ils avaient faites au milieu des dangers. Avec les débris des vaisseaux naufragés, ils bâtirent une commode demeure à l’Ermite qui, jusque-là, s'était contenté de l’humide abri des cavernes. Quelques jours après, ils reprenaient la mer et allaient rendre à la liberté les marchands qu'ils avaient capturés.

Pendant ce temps-là, les moines de Saint-Savin, lassés de l’inutilité de leurs recherches, avaient fini par se choisir un abbé. Aussitôt que Pierre des Etoiles eut connaissance de cette élection qui devait calmer les craintes de Bernard, il se rendit dans la forêt de Craon où il apprit du bienheureux Vital la nouvelle résidence qu'avait choisie l’'Ermite. Il ne crut pas devoir cacher plus longtemps le nom et l’histoire de son ami, dont la renommée remplissait l’Aquitaine. Les anachorètes lui fournirent un guide nommé Chrétien. Tous deux parvinrent bientôt à Chaussey ; après avoir raconté à Bernard l'élection de l’abbé de Saint-Savin, laquelle devait mettre un terme à ses appréhensions, ils lui exposèrent le désir qu’avaient de son retour les anachorètes de l’Anjou. Bernard accéda à leur prière, retourna avec eux dans la forêt de Craon et s’y bâtit une cellule, à l’endroit nommé Font- Gohiard !.

Raynaud, abbé de Saint-Cyprien, déplorait depuis longtemps l’absence de Bernard, et souhaitait ardemment de lui transmettre sa crosse, qu’il sentait s'échapper de sa main débile. Ayant recours à la ruse pour ramener au bercail un si regretté transfuge, il alla trouver Bernard dans sa retraite, lui dit que l’intérêt de son monastère l'avait amené dans ces parages, et qu’il n'avait point voulu passer si près de lui sans venir lui renouveler sa fraternelle affection. Affectant de craindre les dangers de la forêt, il le pria de le conduire jusqu’à la lisière ; là, le vénérable vieillard dit à son guide : — « J'ai trompé ta confiance, je ne craignais pas d’autres voleurs que ces bons anachorètes qui t’ont dérobé à notre tendresse ; je te remène parmi tes premiers frères ». — Bernard céda à ces instances, en songeant qu’il pourrait plus tard revenir dans sa solitude chérie. Son arrivée à Saint- Cyprien remplit de joie tous les cœurs ; on lui coupa sa barbe longue et inculte, on le dépouilla de son grossier vêtement de peau, pour lui faire reprendre la coule bénédictine ; et, quelques jours après, il était nommé prieur du monastère.

Quatre mois plus tard, Raynaud, courbé sous le fardeau des ans, sentit la vie l’abandonner; avant de mourir, il désigna Bernard au choix de la communauté pour lui succéder : — « Je prends Dieu à témoin », s’écriatil, « que je ne connais personne de plus saint ».— Ses vœux furent exau-

1. Hugues Ménard a confondu à tort cette localité avec Fontgombault. Quelques géographes pensent que Font-Gohiard était situé dans la forèt de Saint-ars (Maine).

cés ; peu de temps après, Bernard, malgré ses répugnances, était consacré abbé par Pierre IT, évêque de Poitiers, qui avait adhéré aux projets de Raynaud.

Saint Bernard ne démentit point les espérances qu’on avait conçues de son élévation forcée à la dignité abbatiale. C'était par son humilité, plus que par son rang, qu’il était le premier entre tous. Chaque jour, il recevait à sa table une centaine de prêtres, et servait de ses mains les pauvres qui venaient lui demander l’hospitalité.

Ce fut en l’an 1100, la première année de son abbatiat, qu'il assista au Concile de Poitiers, présidé par les cardinaux Jean et Benoît, légais du Saint-Siége, et où fut frappé d’anathème le roi Philippe [° qui, par son divorce, scandalisait la nation. Guillaume, duc d’Aquitaine, sentant qu’il méritait le même sort, entra en fureur à ce sujet et menaça de mort les cent quarante Pères du concile. Un ecclésiastique est immolé par la rage populaire ; les membres du concile fuient épouvantés. Au milieu de cette terreur générale, Bernard de Tiron, Robert d’Arbrissel et les deux légats demeurent seuls intrépides, ôêtent leurs mitres pour montrer combien peu ils craignent les pierres qui volent sur leurs têtes, triomphent par leur courage de la colère du peuple, et la fatale sentence est prononcée... Le duc d’Aquitaine avait intérêt à ne pas souffrir les censures, car lui-même avait répudié sa femme. Un des Pères du concile, Pierre I}, évêque de Poitiers, résolu de l’excommunier, prononçait déjà la formule. Guillaume, tirant son épée : « Tu vas mourir de ma main », lui crie-t-il, « si tu ne me donnes l’absolution ». Le prélat feignit d’avoir peur, demanda un instant de loisir et acheva les paroles fatales : — « Frappez maintenant », ajouta-t-il, « je suis prêt ». — Le duc lui répondit froidement : — « Je ne t’aime pas assez pour t’envoyer en paradis ».

Tandis que saint Bernard gouvernail l’abbaye avec autant de zèle que de sagesse, les moines de Cluny affichèrent la prétention de ranger Saint- Cyprien sous leur juridiction ; ils allèrent trouver à Rome le pape Pascal IE, et en obtinrent un bref qui déposait Bernard de sa prélature, à moins qu’il ne consentit à se soumettre à la suprématie de Cluny. Bernard n’hésita point un instant : il aima mieux renoncer à sa crosse que de la rendre tributaire, et alla rejoindre dans la forêt de Craon Robert d’Arbrissel et Vital de Mortain. Il parcourait avec eux les villes et les campagnes du Maine, annonçant la parole de Dieu, attaquant de front l’immoralité, et semant dans tous les cœurs des germes de vertu et de dévouement.

A cette époque, des prêtres de la Normandie contractaient publiquement mariage, léguaient leurs bénéfices à leurs enfants, ou bien les leur donnaient en dot. Bernard réussit à dissoudre quelques-unes de ces coupables unions ; mais il excita contre lui une telle animadversion, que sa vie fut plus d’une fois en danger.

Un jour qu'il prêchait à Coutances, un archidiacre qui avait femme et enfants, accompagné de nombreux clercs, chercha à lui faire un mauvais parti et lui demanda comment il se faisait qu’un moine qui devait être mort au monde, vint ainsi le troubler par ses prédications. Bernard répondit par un commentaire allégorique de l’Ecriture sainte, en rappelant que Samson avait exterminé ses ennemis avec une mâchoire d'âne. — « Samson », leur dit-il, « dont le nom signifie So/er/, nous figure le Christ, soleil de justice ; ses ennemis, ce sont tous ceux qui violent ses lois; l’âne mort, c’est le fidèle observateur de ses commandements ; les mâchoires de l'âne, ce sont les prédicateurs de la foi. Cest précisément parce qu'ils sont morts

aux vanités du monde qu’ils peuvent mieux combattre et qu’ils sont l’instrument de conversion dont s’arme le bras du Seigneur ». — L’archidiacre, interdit par ce discours, sentit se calmer sa colère et protégea même le Saint contre l’animosité de ses confrères.

Les moines de Saint-Cyprien avaient lutté pendant quatre ans contre les prétentions persévérantes de l'Ordre de Cluny. Munis d’une lettre de l’évêque de Poitiers, ils allèrent trouver Bernard dans son ermitage, et le supplièrent de se rendre à Rome pour plaider auprès du Pape leur cause et la sienne. Le Saint y consentit; vêtu de son costume d’ermite et monté sur un âne, il partit pour Rome avec quelques-uns de ses compagnons du désert. Le pape Pascal If, qui le connaissait de réputation, grâce aux rapports que lui avaient faits les cardinaux Jean et Benoît, ses légats au concile de Poitiers, le reçut avec bienveillance, l’entretint tout un jour et lui rendit la dignité abbatiale dont il avait cru devoir le déposséder en faveur de Cluny.

Les moines de Saint-Cyprien, qui étaient restés quatre ans sans abbé, s'étaient beaucoup relâchés de leur règle ; quelques-uns d’entre eux ne purent supporter le joug dont ils s'étaient déshabitués, et cherchèrent les moyens de se débarrasser d’un censeur importun, oubliant le service qu’il venait de rendre à la communauté. Pour lasser sa patience et lui faire reprendre le chemin si connu du désert, ils firent soustraire le froment et le vin qui étaient nécessaires pour l’alimentation des religieux et des pauvres; mais ces provisions furent recouvrées, et un chanoine assura l'avenir matériel de l’abbaye pour toute une année. La mort vengeresse dont la Providence punit les coupables n’effraya point les séditieux ; ils firent alliance avec les moines de Cluny, dont ils avaient jusqu'alors repoussé les empiétements, et favorisèrent leurs projets d’annexion.

Bernard se vit obligé de faire un second voyage à Rome, pour défendre l'indépendance de son monastère. Trouvant Pascal II changé de sentiments et hostile à sa cause, il ne craignit point de protester contre son jugement et d’en appeler au tribunal de Dieu. Le souverain Pontife, irrité d’une telle audace, le chassa de sa présence. Ses conseillers le calmèrent bientôt en vantant les vertus de Bernard; les cardinaux Jean et Benoîït rappelèrent la courageuse énergie dont il avait fait preuve au concile de Poitiers. Pascal consentit alors à recevoir de nouveau l’Abbé de Saint-Cyprien et à écouter ses doléances. Saint Bernard exposa alors que son abbaye existait avant que Cluny füt fondé et qu’elle ne pouvait point se ranger sous la loi d'une institution plus jeune.

Les moines de Cluny, qui prirent à leur tour la parole, ne purent entamer les solides arguments de leur adversaire. Aussi le Pape, revenant sur ses appréciations passées, proclama l'indépendance du monastère de Saint- Cyprien. Il essaya même de retenir à Rome saint Bernard, en lui offrant la dignité de cardinal-prêtre ; mais l’humble religieux, bien loin d’accepter cet honneur, ne voulut pas même reprendre la dignité d’abbé qu’on lui restituait, et sollicita la permission de retourner dans sa solitude. Pascal y consentit, en l’autorisant à baptiser, à confesser, à prêcher, partout où le conduirait son zèle apostolique. Pendant son séjour à Rome, il lui avait témoigné sa bonté extrême, en l’invitant tous les jours à sa table.

Bernard retourna à Saint-Cyprien, et, quelques jours après, partit avec un petit nombre de disciples pour l’île de Chaussey : mais il ne put y faire un long séjour. Des pirates y abordèrent, s’emparèrent des vases sacrés, des vêtements liturgiques que contenait l’oratoire, et les profanèrent dans leurs orgies sacriléges. Ils reçurent bientôt le châtiment de leurs déprédations :

eux et leur capitaine, Héobald, furent ensevelis dans les flots, sans pouvoir recevoir d’une main sacerdotale l’absolution de leurs crimes.

Bernard, craignant le retour des invasions de pirates, se retira dans une solitude du diocèse d’Avranches, non loin de Fougères !, avec un petit nombre de disciples qui virent bientôt grossir leur phalange *. Afin de pourvoir à l'alimentation, il fallait consacrer toute la journée au travail; et la récitation des psaumes prenait une partie de la nuit. Aussi Bernard supprima-t-il cet exercice de piété.

Raoul, comte de Fougères, craignant que le voisinage de ces moines agriculteurs ne nuisît à ses chasses forestières, leur donna la forêt de Savigny *, distante de six milles, dont le sol, arrosé par des cours d’eaux, était beaucoup plus fertile. Les anachorètes y bâtirent des cabanes et, pendant plusieurs années, se livrèrent aux travaux agricoles. Non loin de là, habitait le bienheureux Vital dont nous avons déjà parlé et qui devait bientôt métamorphoser sa cellule en monastère.

Ce fut pour lui laisser la place libre et imiter son exemple, que Bernard se mit à la recherche d’une autre solitude où ses disciples pussent se grouper et vivre en commun avec lui. Un ange apparut à l’un des religieux pendant son sommeil, et l’engagea à s’adresser à Rotrou, comte de Mortagne *. Celui-ci leur donna, en effet, le territoire d’Arcisses, situé près de Nogent-le-Rotrou, favorable à la culture de la vigne et à l’élève du bétail. Mais le comte se rétracta bientôt, sur les observations que lui fit sa mère Béatrix, au sujet des dangers de discorde que pourrait faire naître le voisinage de ces nouveaux religieux avec les Clunistes de Nogent. Il offrit en échange la terre de Brunelle5, dans la forêt de Tiron, dont le sol ingrat exigeait les plusrudes travaux. Bernard accepta ce désavantageux échange, et s’'empressa d'appeler à lui ceux de ses disciples qui étaient restés en Bretagne et en Normandie.

En se rendant de Nogent à Mortagne-sur-Huine ®, il fut rencontré avec ses deux compagnons par un chevalier nommé Payen du Teil, qui leur offrit de les accompagner jusqu’à Mortagne, où il leur offrirait un gîte dans sa demeure. Les trois voyageurs s’empressèrent d'accepter. Pendant la nuit qu’ils passèrent sous ce toit hospitalier, l’écuyer de Payen se sauva avec un cheval de selle qu’il déroba à son maître et se dirigea vers Bellesme, ville du Perche, qui était alors en guerre avec Mortagne. Bernard, qui comprit toute la douleur que tâchait en vain de dissimuler son hôte, eut recours à la prière. Dieu alors obscurcit la vue du voleur fugitif, qui, après de nombreux détours, revint dans la maison de son maître, croyant faire son entrée à Bellesme. Ses yeux se dessillèrent alors, et il comprit que c’étaient les prières de Bernard qui avaient amené sa restitution forcée.

Le monastère construit à Tiron devint habitable en 1109. C’est alors qu'il fut béni par Yves de Chartres, qui y célébra la messe le jour de Pâques dans une chapelle en bois, et procéda ensuite à la bénédiction du cimetière des moines.

Les peaux de brebis dont ces religieux étaient revêtus leur donnaient un

1. Chef-lieu d'arrondissement de l'Ile-et-Vilaine. L'endroit où séjourna Bernard s'appelait Quercus docta.

2. La Biographie du département de la Somme confond l'ile de Chaussey avec la forêt de Craon, en disant que « les pirates chassèrent Bernard de son ermitage du Maine ».

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