À 5 kilomètres de Nogent-le-Rotrou
6. Ancienne capitale du Perche, aujourd'hui sous-préfecture de l'Orne.
aspect singulier. Les naïfs habitants des campagnes voisines les prenaient pour des Sarrasins, arrivés par des cavernes souterraines afin de ravager les bourgs et les cités ; ils envoyèrent des espions pour surveiller leurs allures. Grand fut leur étonnement en voyant des hommes inoffensifs, bâtissant non pas des camps et des tours, mais de modestes cellules ; ne se disposant point à la guerre, mais chantant des psaumes. La foule alors accourut sans crainte, pour considérer de près ces hommes étranges. Saint Bernard profita de cette affluence pour prêcher le mépris du monde, les joies du sacrifice et les mystères de l'éternité. Beaucoup de ses auditeurs furent touchés par son éloquence parole et embrassèrent la vie monastique.
Le biographe de Bernard nous raconte que le berger de la communauté laissa égarer un de ses veaux dans la forêt. Deux jours après, un loup ramenait l’animal, en remplissant à son égard les fonctions d’un zélé bouvier ; il le conduisit jusqu'aux pieds de Bernard, sans paraître intimidé par la présence des moines, et retourna paisiblement dans la forêt, après avoir rempli sa charitable mission.
Dieu se plaisait à signaler par des prodiges la vertu de son serviteur. Un jour, c’était une pluie de roses qui l’enveloppait de ses parfums, tandis qu’il bénissait la communauté ; une autre fois, c'était une blanche rosée qui embaumait les airs, tandis qu’il célébrait les mystères sacrés ; plus tard, ce fut un incendie, venu de la forêt et menaçant de dévorer les cellules, qu’il éteignit soudain de sa voix suppliante.
Ces faveurs étaient mêlées de tribulations. Les moines de la congrégation de Cluny, résidant à Nogent, prétendirent recevoir la dîime de Tiron et avoir droit sur les mortuaires de la paroisse de Brunelles. Bernard, qui voulait vivre dans un esprit de paix et de douceur, n’essaya point de lutter contre de si puissants adversaires ; il aima mieux leur céder la place. Il sollicita d'Yves, évêque de Chartres, et de son Chapitre le don d’un territoire, situé près de Sarcy !, non loin de la source de la rivière de Tiron. La charte de donation fut expédiée en 1143.
Rotrou, comte du Perche, l’ami le plus intime de Bernard, gémissait dans les cachots de Robert de Bellesme, dont l’histoire à tracé le portrail le ‘plus sombre.
Rotrou, étroitement enchaîné dans les cachots de ce tyran, subissait tous les raffinements de sa cruauté, et s’attendant à une mort prochaine, fit solliciter les prières de Bernard pour le salut de son âme. L'homme de Dieu, saisi d’un esprit prophétique, annonça que l’adversité allait bientôt changer de victime et que Robert envierait le sort de Rotrou. Ce revirement de fortune ne tarda point à s’accomplir : Robert, prisonnier de Henri [°', duc de Normandie, termina ses jours dans une prison d'Angleterre, tandis que Rotrou fut investi du comté de Bellesme, qu’il devait léguer à ses héritiers.
Rotrou, attribuant sa délivrance aux prières de Bernard, lui témoigna toute la vivacité de sa reconnaissance et lui rendit le domaine d’Arcisses, où devait s'élever bientôt un prieuré. Sa mère, Béatrix, vint fixer sa résidence près du monastère et y fit ériger une vaste basilique.
Malgré tous ces bienfaits, les religieux vivaient dans une grande pauvreté. Le nécessaire leur manquait souvent. Il fallut parfois partager une livre de pain entre deux et même entre quatre religieux. La nécessité, en les réduisant à ne se nourrir que d'herbes et de racines, venait encore imposer un surcroît aux exigences de la règle qui leur interdisait le vin et
i. Commune de Boutigny (Seine-et-Oise). Tiron était jadis du diocèse &s Chartres.
leur prescrivait les plus grandes austérités. On n’accourait as moins se ranger en foule sous la conäwute de Bernard.
Il n’y a point de vertu qu'il wait pratiquée dans un degré héroïque. L’hospitalité était à ses yeux un devoir essentiel de la vie monastique : riches, pauvres, impotents, enfants, femmes, malades, lépreux, il admettait dans son monastère tous ceux qui s’y présentaient. A défaut de pain, on prenait celui qui était déjà servi sur la table des moines ; pour ferrer les chevaux des étrangers, on déferrait ceux de l’abbaye ; pour vêtir les mendiants, on se dépouillait des habits les plus nécessaires.
Saint Bernard poussait si loin l’esprit de mortification qu’on ne le vit jamais s’asseoir près d’un foyer ; lorsqu'il était malade, il refusait le soulagement des remèdes, le secours des bains et des saignées. Un jour qu'il s'était rompu une côte, il ne voulut point recourir au chirurgien afin de souffrir davantage pour l'amour de Dieu. Quand, par la négligence du réfectorier, on n’avait point servi à sa table la ration d’eau accoutumée, il s’abstenait de la réclamer et se réjouissait intérieurement de cette occasion de pénitence. Il ne permettait point qu’en raison de sa dignité, on lui servit des mets plus recherchés, ne se distinguant jamais des autres que par une plus grande mortification.
. Doué du don des larmes, ce n’était point seulement sur ses fautes qu’il pleurait, mais sur celles dont il recevait l’aveu au tribunal de la pénitence. Soupirant après les jours de l’éternité, il ne voyait qu’un sujet de tristesse dans les dissipations de ce monde. C’était surtout lorsqu'il célébrait les saints mystères, lorsqu'il assistait aux obsèques de l’un de ses moines, ou qu'il voyait parür l’un d’entre eux pour de lointaines contrées, qu’il donnait cours à l'abondance de ses pleurs et à la vivacité de son émotion.
Nous grouperons ici quelques anecdotes qui nous montreront, traduites en actions, les vertus de notre saint Abbé.
Passant un jour par la cuisine, il aperçut une petite portion qui bouillait au feu : ayant appris que c’était un mets spécial qu’on lui préparait, il s’empressa de le mettre dans la marmite éommune et adressa de sévères reproches au cuisinier.
Une autre fois, étant entré au réfectoire pour sonner la cloche du repas, il remarqua qu’on avait mis à son couvert un pain plus blanc que celui des autres. Il s'empressa aussitôt de le porter à la place que devait occuper un vieillard de la communauté.
Dans un voyage qu'il faisait avec quelques-uns de ses frères, Bernard rencontra sur la route une femme dont la mise était fort mondaine. S’étant aperçu que ses compagnons avaient considéré la voyageuse avec trop peu de retenue : — « Cette femme qui vient de passer », leur dit-il, « serait fort belle, si elle n’était pas borgne ! » — Les moines se récrièrent en affirmant qu’elle jouissait bel et bien de ses deux yeux. — Cela se peut, repartit l'Abbé; je vous avoue que je ne me suis point longuement appliqué à regarder si cette femme n'avait qu'un œil ou si elle en avait deux ». Les moines comprirent à demi - mot et se repentirent de leur indiscrète curiosité.
Une autre fois, Bernard leur donna une leçon de charité. Un serviteur de l’abbaye, ne se trouvant point suffisamment nourri, dérobait des aliments supplémentaires. Les frères sen aperçurent et mirent les provisions sous clef : le serviteur sut faire jouer les serrures, et alors plainte fut portée à l'Abbé. Celui-ci, loin de leur donner raison, leur reprocha leur parcimonie, et leur dit qu'ils étaient tous coupables des vols qu'ils avaient occasion-
nés par leur lésinerie. — Dès lors, le domestique affamé eut toute liberté de prendre les aliments que bon lui semblerait.
Un moine, couché dans son cercueil, et près duquel Bernard récitait les
prières des morts, se leva tout à coup de sa couche funèbre, enveloppé de son blanc linceul et pria l’Abbé d'annoncer à ses frères qu'il jouissait déjà du bonheur suprême.
Robert des Moteis, voisin de l’abbaye de Tiron, était un chevalier fort pauvre. Bernard alla le visiter, et, par sa seule présence, fit affluer dans le modeste castel une inépuisable richesse.
En passant à Saint-Lubin de Chassant !, il guérit, avec un signe de croix, un enfant aveugle-né que sa mère recommandait à l’intercession du Saint. C’est aussi en faisant le signe de la Rédemption qu'il délivra des obsessions du malin esprit deux religieux de sa communauté.
Au temps de la fenaison, un jeune novice fut à peu près écrasé par un chariot que traînaient dix bœufs. On transporta le blessé à l’infirmerie, en ne songeant qu'à la certitude de sa mort prochaine. Mais Bernard, en lui imposant les mains, répara soudain les effets et les traces de l’accident.
Un moine de Tiron, engagé dans les ordres, avait commis diverses soustractions, dans l’espoir de retourner à la vie mondaine. L’Abbé, qui était doué de la vision prophétique, lui montra qu'il connaissait les tentations qui l’éprouvaient et tâcha de le retenir dans les liens de la pénitence. Mais le mauvais religieux ne tint pas compte de ses sollicitations, et, réalisant bientôt ses coupables projets, il s'enfuit loin de l’asile où il ne pouvait donner cours au débordement de ses passions.
Un religieux vint, un jour, confier à son Abbé les tentations dont il était obsédé. Bernard lui montra que ces épreuves étaient destinées à épurer son âme; mais, en même temps, il lui annonça la fin de ces agitations qui auraient pu dépasser la mesure de ses résistances.
Quand le nombre des religieux de Tiron se fut élevé à 500, l'Abbé en envoya 200 dans diverses contrées fonder des prieurés, où ils s’établissaient au nombre de douze. C’est ainsi que l’abbaye de Tiron eut environ soixantesept maisons de sa dépendance et trente églises paroissiales.
La réputation de Bernard, franchissant les limites de la France, avait pénétré en Aquitaine, en Bourgogne, en Allemagne, en Angleterre, en Ecosse ; de toutes parts, on sollicitait des fondations de cette congrégation naissante, qui donnait un nouveau lustre à la règle de Saint-Benoît. Ce fut dans ce but que Henri I‘, roi d'Angleterre et de Normandie, lui envoya Thibaut, comte de Blois, et Rotrou, comte de Perche, en s’excusant de ne pouvoir aller lui-même le visiter, à cause du danger qu’il courrait en sortant de ses Etats. Ce prince fit don à l’abbaye d’une rente perpétuelle de quinze marcs d'argent, sans compter une cinquantaine de mares qu'il leur envoya chaque année jusqu’à sa mort. De plus, il fit construire à ses frais un magnifique dortoir. Bernard, pour témoigner sa reconnaissance au roi d'Angleterre, alla lui rendre visite dans ses Etats de Normandie.
Le roi de France Louis le Gros, qui dut la guérison d’une maladie aux prières de saint Bernard, donna à l’abbaye de Tiron le territoire de Centray ?.
Un gentilhomme, nommé Robert, conduisit treize religieux de Tiron en Angleterre et leur fit bâtir l’abbaye de Notre-Dame de Cameis, dans le diocèse de Saint-David.
David, duc de Northumberland, qui devint roi d’Ecosse, appela aussi