Mgr Pie, évêque de Poitiers
dans le dos une pierre énorme. Le coup fut si violent, que la Bienheureuse tomba le visage contre terre, et pendant une heure on la crut morte. Marie de Bretagne, reine de Sicile, lui envoya un habile chirurgien, qui, jugeant la blessure incurable, ne voulut pas entreprendre sa guérison. Dieu fut luimême son médecin, et il la rétablit si bien, que rien dans sa démarche ne trahit jamais le coup qu’elle avait reçu et dont elle garda néanmoins la marque tant qu’elle vécut.
Ses austérités sont incroyables ; elle s’y livrait avec une ardeur dont on
peut difficilement se faire l’idée. Elle portait continuellement un cercle de fer dentelé, et les pointes aiguës dont il était armé dessus et dessous, pénétraient fort avant dans sa chair. Un rude cilice en crin lui servait de chemise. Elle jeünait le lundi, le mercredi, le vendredi et le samedi de chaque semaine, et pour toute nourriture elle prenait un morceau de pain noir et de l’eau froide en très-petite quantité. Outre les jeûnes prescrits par l'Eglise, elle observait l’Avent depuis la Saint-Martin jusqu’à Noël, et l’on peut dire que son année se divisait en plusieurs Carêmes : l’un en l’honneur de la sainte Vierge, l’autre à la gloire de saint Michel et de tous les anges, un troisième de trente jours avant la Toussaint, et un quatrième de onze jours avant la Pentecôte, pour se disposer à la venue du Saint-Esprit. Comme on le voit, sa vie était un jeûne continuel d’une extrême rigueur.
Elle couchait sur la terre et se donnait très-fréquemment la discipline.
De semblables austérités compromirent sa santé ; elle tomba gravement malade et bientôt on la crut aux portes du tombeau. Marie ne s’en désolait pas ; depuis longtemps détachée des choses du monde, elle voyait avec joie arriver l’heure de la délivrance. Toutefois il lui restait un regret profond, elle n’eût point voulu mourir avant de s'être entièrement dépouillée des terres et des domaines qui lui avaient été restitués. Elle désirait encore vivre pour réaliser ce pieux dessein. Revenue à la santé, elle alla aussitôt trouver l'archevêque de Tours, Simon Renoul, et fit entre ses mains le vœu de chasteté. Elle se rendit ensuite à son château des Roches, à Saint-Quentin, où elle fit une donation authentique de toutes ses terres et seigneuries aux Chartreux du monastère du Liget. Elle renonça même à tous les biens qui pourraient lui arriver dans la suite, parce qu’un parent qui se trouvait à l’acte de cession fit remarquer qu’elle pouvait espérer de beaux héritages. Inutile de dire que cette démarche fut très-mal accueillie par sa famille, qui lui en fit d’amers reproches. Mais, sans se troubler, la Bienheureuse répondait : « Dieu qui m’a donné la grâce de laisser les biens que je possédais, me donnera bien celle de vivre sans désir et sans attachement pour les richesses futures ». C’est sans doute vers ce temps, dans l’octave de la Pentecôte, qu’elle s’enfonça dans la tête une longue et forte épine, qui y demeura jusqu’à la fin du Carème suivant, époque à laquelle elle tomba d’elle-même.
Elle revint à Tours en bénissant Dieu. De rudes épreuves l’y attendaient. Personne ne voulut plus la loger ; repoussée par les riches qui l’appelaient prodigue et insensée, mendiant son pain de porte en porte, elle passait la journée dans les églises, et le soir elle se retirait « dans quelque lieu qui avait autrefois servi d’étable aux chiens et aux pourceaux » pour y passer la nuit. 6
La Providence, tout en permettant que sa servante fût ainsi abreuvée d'humiliations et de souffrances, voulut faire éclater sa sainteté. L’un de ceux qui lui avaient refusé un abri dans sa maison fut tout à coup saisi d’un grand désespoir et on l’entendait crier continuellement : « Je suis damné,
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les démons me tourmentent horriblement, et je ne serai jamais délivré de leur tyrannie si Madame de Sillé ne m'assiste ».
Marie, dès qu’elle connut l’état de cet homme, courut vers lui, et sa présence lui rendit le calme. Elle le fit approcher des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, et il mourut très-chrétiennement.
A la suite de ces événements, un logis fut offert à la Bienheureuse par une religieuse du monastère de Beaumont, nommée sœur Jeanne, qui vint, avec la permission de sa supérieure, vivre avec elle. Cette consolation ne fut pas de longue durée, car une prompte mort vint lui enlever cette compagne, et Marie se trouva encore seule et sans ressources.
C’est alors qu’elle fut admise parmi les servantes de l’hôpital de Saint- Martin. Cette charge de soigner les pauvres, qu’elle remplissait volontairement avec tant de charmes, devint alors pour elle obligatoire : mais ce fut aussi l’occasion de faire briller d’un plus vif éclat son humilité etson renoncement. Les emplois les plus pénibles et les plus humiliants lui étaient donnés de préférence : elle veillait la nuit, travaillait le jour, et courait au marché acheter les denrées. Un jour, son frère, le duc de Maillé, la rencontra et détourna la tête pour ne point voir « celle qui déshonorait sa maison ». Elle se réjouit de ce mépris, par la pensée qu’il la rapprochait du divin crucifié. Sa vertu devint même l’occasion de paroles injurieuses et blessantes, que lui prodiguèrent les servantes de l'hôpital, ses compagnes, jalouses de ses qualités, et leurs mauvais traitements allèrent si loin qu’elle fut obligée de quitter l’hôpital.
Loin de se décourager, Marie acceptait toutes ces épreuves, comme une juste punition de ses fautes.
Elle se laissait enfermer la nuit dans les églises, particulièrement dans celle de Saint-Simple, où elle s’appliquait à la méditation et à la lecture de la vie de Saints et à celle de la Bible, que lui avait donnée la reine de Sicile.
Les faveurs du ciel ne lui manquèrent point, et un soir de Jeudi saint, qu'elle commençait à lire la Passion du Sauveur, elle fut ravie en extase jusqu’au lendemain matin. Dieu la transporta au Paradis terrestre, et lui fit comprendre toute la grandeur de la faute d'Adam. Il lui sembla qu’elle était témoin de son renvoi du Paradis, et Dieu lui donna une parfaite et claire connaissance de tous les événements de l’Ancien et du Nouveau Testament, jusqu’à l’endroit de la Passion où elle s’était arrêtée.
La sainte Vierge lui apparaissait souvent et plusieurs fois elle lui interdit la fréquentation de certaines personnes. Un de ses historiens affirme que saint Gatien, saint Martin et tous les saints évêques de Tours, lui apparurent et la consolèrent par leurs suaves entretiens. Malgré sa vertu et sa prudence, plusieurs personnes suscitèrent contre elle une véritable persécucution ; elle fut obligée de quitter la ville, et de se réfugier au monastère de Beaumont.
Dans ce pieux asile, Dieu ne l’abandonna pas, et plus que jamais elle fut comblée de ses faveurs. Il lui donna connaissance du mystère de l’Incarnation, lui révéla les vertus ineffables de Marie et les mérites de l’archange Gabriel. Elle eut une connaissance si intime de ce mystère, qu’elle fondit en larmes, et son cœur débordait d’une joie inexprimable et divine.
L’abbesse et les religieuses, témoins de ces prodiges, entouraient la Bienheureuse d’une admiration respectueuse et pleine de tendresse. Toutefois cette affection ne fut pas assez puissante pour la mettre à l’abri des persécutions : ses ennemis la poursuivirent jusque dans le cloître, et elle fut obligée de quitter l'abbaye. Cest alors qu’elle se retira près de la chapelle de Saint-
Valérien, dans un lieu nommé Champchevrier, qui appartenait à sa famille. Là encore, elle voulut vivre d’aumônes, et elle acceptait avec reconnaissance ce que les serviteurs de sa mère consentaient à lui donner.
Peu de temps après, Marie de Maillé se retira définitivement près de l’ermitage de Planche-de-Vaux, situé à égale distance d’Ambillou, de Cléré et du château de Champchevrier. Il y avait en cet endroit une petite chapelle fort ancienne, dédiée à la sainte Vierge, qui tombait en ruine. Marie n’eut rien de plus pressé que de la faire relever, et elle se faisait une joie d’aider les manœuvres dans leurs travaux. C'est sans doute quand elle fut achevée, qu’elle supplia un vertueux PÉTARUASe d'y porter une image de la Vierge qu’elle avait fait faire.
Ils marchaient tous deux, nu-pieds, durant cette translation, chantant les louanges de Dieu avec tant de ferveur « que la rencontre des chemins couverts de boue et d’épines, ou des fossés pleins d’eau, ne les incommoda ni retarda non plus que s'ils eussent volé comme des oiseaux ».
Elle avait déjà fait placer une statue de la Vierge au haut du chœur des Chanoines de Saint-Martin, et une autre à l’autel des Trois-Marie.
Marie se cacha longtemps dans la solitude de Planche-de-Vaux ; elle se nourrissait d'un peu d’orge et de quelques herbes sauvages. Sa boisson consistait en une eau croupissante et infecte, mais sa conversation était avec les anges. Une vie si mortifiée l’affaiblit considérablement : elle résolut alors de retourner à Tours, et d'établir sa demeure près de Notre- Dame-la Riche.
Sa faiblesse était telle, qu’elle n’eût pu entreprendre ce voyage, si Dieu n’eût donné à l’eau qu’elle buvait d'ordinaire la saveur et la force d’un vin généreux.
La chapelle de Planche-de-Vaux est appelée aujourd’hui la chapelle de la bonne Ermitière par le peuple, qui vient y faire de nombreux et fréquents pèlerinages. La statue de la Vierge, placée par la Bienheureuse, y est encore ; mais ce n’est point à cause d'elle qu’il y vient. C’est Marie de Maillé elle-même qui est l’objet de son pèlerinage, c’est elle qu’il invoque, et c’est à son intercession qu’il attribue les guérisons des douleurs de tête et des fièvres.
Ce qu’on appelle aujourd’hui le jardin de l’Ermitière est un espace boisé d'environ douze mètres carrés, fermé entièrement par un large fossé, rempli d’eau pendant une grande partie de l’année. En été, la partie du jardin qui avoisine la chapelle est accessible aux pèlerins, qui recueillent pieusement quelques fleurs qu’ils déposent sur la fenêtre du petit oratoire. On raconte que le jardin de l’'Ermitière donne des fleurs dans toutes les saisons de l’année.
Cest le Vendredi saint surtout qu’a lieu le grand pèlerinage de l’Ermitière. Ce jour-là, les habitants des paroisses voisines s’y rendent en foule : ils pénètrent dans la chapelle, y font brûler des cierges et y laissent toujours quelque offrande proportionnée à leur fortune. Ils se rendent ensuite à un puits, situé à quelque pas de la chapelle, pour y puiser de l’eau à laquelle ils attribuent une vertu miraculeuse. Cette fontaine, semblable aux puits que lon voit auprès des habitations pauvres de la campagne, a été creusée par la Bienheureuse. Quoique stagnante et sujette à la décomposition à cause des feuilles et des animaux de toutes sortes qui y tombent par l’ouverture à fleur de terre, l’eau y est toujours en abondance et conserve en tout temps sa limpidité et un goût agréable. Aussi, tous les pèlerins tiennent à emporter de cette eau dans leurs maisons, et il y a toujours sur le bord de ce
‘ puits, un crochet de bois et une petite cruche à l’usage des pèlerins.
L’un raconte qu’il a été guéri d’un violent mal de gorge, l’autre assure
que des fièvres intermittentes très-tenaces ont cédé à l'emploi de l’eau de l'Ermitière.
Des faits de cette nature se racontent journellement das les paroisses de Cléré et d’Ambillou, et ils pèsent sans doute d’un grand poids dans le souvenir et la confiance que les habitants de ce pays ont conservés pour la Bienheureuse.
Les pèlerins de l'Ermitière ont coutume, avant de se retirer, de jeter quelques pièces de monnaie sur le pavé du saint lieu, et de déposer en dehors des fragments de pain accompagnés de quelques fleurs, un petit rameau d’aubépine ou de genêt fleuri, une violette cueillie dans le buisson, etc.
D'où vient cette coutume ? La tradition l’explique par une gracieuse et païve légende. Un des seigneurs de Maillé ou de Champchevrier, proche parent de la pieuse solitaire, avait un jour, au milieu des bois, perdu la trace de ses compagnons de chasse. Après avoir longtemps erré, épuisé de faim et de fatigue, il vint à passer près de l’ermitage de Marie qu’il trouva en son jardin. Il lui exposa sa détresse, et lui demanda si elle n’aurait pas un peu de
pain pour Calmer sa faim. « Messire chevalier », lui dit-elle, « du pain, n’en ai aueunement, mais vous plaise avoir à gré cette petite fleur que je pose en votre main, et prie la très-douce Notre-Dame laquelle chevalier ne autre dans la détresse oncques implora vainement ». Que faire d’une fleur pour apaiser sa faim ? Le chevalier, touché sans doute de la gravité et de l’aspect surnaturel de la pieuse femme, l’accepta néanmoins, et bien lui en prit. Il la plaça à son chapeau, puis pressant de nouveau son coursier, il prit le chemin du manoir de Champchevrier que lui avait indiqué Marie. Il s’éloignait rapidement, lorsqu'il sentit un poids considérable qui faisait incliner son chapeau du côté où il avait placé la fleur. Il se découvre et ne peut s'empêcher de pousser un cri de surprise en voyant trois petits pains très-appétissants pendre à la grappe de cette fleur. Après avoir assouvi sa faim, il remercia Notre-Dame, et arrivé au château de Champchevrier, il raconta son histoire et apprit alors le nom de la vieille femme inconnue qui l’avait si merveilleusement secouru.
Arrivée à Tours, Marie de Maillé se réfugia dans l’église de Notre- -Dame, où, pendant quarante jours, elle passa les jours et les nuits dans la prière et la méditation ; cédant, malgré elle, à la force du sommeil, elle prenait quelquefois un peu de repos sur le pavé ou sur un banc.
Mais les marguilliers de cette église ne lui permirent pas d’y rester plus longtemps, et comme elle s’en plaignait amoureusement à Notre-Seigneur, elle entendit une voix qui lui dit : « Viens au lieu où repose Jésus-Christ ». Elle alla donc aussitôt se prosterner devant le grand autel, et Dieu la visita deux fois dans la dernière nuit qu’elle passa à Notre-Dame-la-Riche, par des eonsolations si intimes et si suaves, qu’elle fut promptement consolée.
Le lendemain, Marie de Maillé, âgée de cinquante-sept ans, allait se loger dans une petite et pauvre chambre, dans le voisinage du couvent des Frères Mineurs Cordeliers.
Elle commença enfin à trouver quelque tranquillité dans cet asile ; mais elle ne diminua rien de ses austérités et continua toujours de mendier son pain. Si quelquefois elle recevait une nourriture un peu plus succulente, elle la distribuait aux pauvres et ne sont pour elle que du pain noir et quelques herbes crues.
Elle assistait à tous les offices du couvent des Cordeliers : elle passait toutes les nuits dans l’église, la tête couverte de poussière, prosternée le visage contre terre, et demeurant si longtemps agenouillée, qu’un historien raconte qu'il s'était formé des callosités à la peau de ses genoux.
Sa dévotion et son respect envers la sainte Eucharistie étaient tels qu’elle ne s’en approchaït qu’en tremblant, et après la communion son visage semblait transfiguré et tout en feu. Son cœur se laissait aller à tous les élans de l’amour et de la reconnaissance, et elle exprimait ses sentiments dans d’admirables cantiques, qu’on a trouvés après sa mort, écrits tout entiers de sa main, mais qui, malheureusement, ne sont point arrivés jusqu’à nous.
Le monde ne comprend rien aux choses de Dieu : cela apparaît dans les . jugements qu’il porte sur les saints. La vie si extraordinaire de Marie devait lui attirer des railleries et même des calomnies : on la regardait comme une folle, quelques-uns même la traitèrent comme une sorcière et une magicienne. Jeanne de Maillé avait cherché le silence et l'effacement ; mais la renommée vint à elle, attirée par des œuvres dont l’éclat rayonnait au loin. Les âmes qui avaient le sentiment des nobles et grandes choses l’honoraient comme une sainte. Louis, duc d'Anjou, et Marie de Bretagne, son épouse, furent de ce nombre, et ils la choisirent pour présenter aux fonts baptismaux le prince leur fils. Marie de Maillé prit cette dignité au sérieux et pria beaucoup pour son filleul. On raconte même qu’elle s’approchait souvent de son berceau, et, quoique l’enfant n’eût pas l’usage de la raison, elle lui faisait de pieux et touchants discours, comme si elle eût pu s’en faire comprendre. Mais son but, dit son historien, était plutôt d’instruire et d’édifier les personnes présentes. Néanmoins, un soir, après souper, le petit enfant sembla, par ses cris enfantins, témoigner qu’il prenait grande joie à ses discours, et l’on fut tout étonné de l’entendre parler pour exprimer sa satisfaction « du dévot entretien » de la Bienheureuse.
A la fin, sa sainteté éclata si bien aux yeux des habitants de Tours, que quand elle passait dans les rues, on voyait les enfants accourir auprès d’elle, s’agenouiller et joignant leurs petites mains faire cette prière : « Loué soit Jésus-Christ Notre-Seigneur et le bon Dieu ».
Marie avait une grande dévotion pour saint Jean-Baptiste, et, peu de temps avant sa fête, elle reçut l’ordre de se rendre à Notre-Dame de la Planche-de-Vaux. Elle partit aussitôt, le bâton à la main et accompagnée de deux Frères Mineurs. Arrivée en ce lieu, Dieu lui révéla plusieurs événements futurs. Elle annonça le voyage du roi de France, Charles VI, à Tours, et elle désigna même la porte par laquelle il entrerait dans cette ville. La suite vérifia cette prophétie : quelques années après, le roi, étant venu à Tours, se disposait à pénétrer dans cette ville par la porte orientale, où les ecclésiastiques et les religieux l’attendaient, lorsqu'il changea tout à coup d'avis et « prit son chemin par une autre voie que la Bienheureuse avait indiquée ».
Elle découvrit au rei, par l’entremise du duc d'Orléans, plusieurs secrets qu’elle avait appris de Dieu. Trois ans plus tard, elle eut à Paris plusieurs entretiens avec ce monarque dans l’église des Célestins et dans l'hôtel de Saint-Paul. Elle lui fit alors présent de la coupe dans laquelle buvait saint Martin ; cette sainte relique fut déposée dans la chapelle royale pour y être honorée avec les insignes reliques qu’on y conservait déjà.
Le roi voulut qu’elle fût présentée à la reine, Isabeau de Bavière, mais l’un des gardes, la voyant si mal vêtue, la repoussa avec mépris et alla
même jusqu’à la frapper. La Bienheureuse ne s’en plaignit point et s’employa au contraire de toutes ses forces pour éviter à ce malheureux le châtiment qu’il méritait. La reine fut si heureuse de la voir qu’elle la retint à la cour pendant sept jours : elle ne se lassait point de l’entendre, et les discours de Marie avaient tant de charmes et de force qu’ils convertirent plusieurs courtisans. Chacun s’empressait de lui être agréable ; aussi elle obtint de beaux reliquaires pour plusieurs églises, et les dames de la cour lui donnèrent avec joie leurs plus magnifiques vêtements dont elle fit faire des parements d’autels et des ornements pour les paroisses pauvres. Elle donna au couvent de Saint-François de Tours un ostensoir très-précieux et d’un beau travail.
Revenue à Tours, Marie continua ses œuvres de dévotion et de charité, et plus que jamais elle s’efforça de gagner des âmes à Jésus-Christ. Sa ferveur la rendait surtout éloquente à reprendre les blasphémateurs, et bien peu résistaient à ses touchantes supplications. Une fois cependant, un jeune homme de Tours proféra un horrible blasphème au moment où la Bienheureuse passait dans la rue ; elle s’arrêta et le conjura de cesser. Mais, pour toute réponse, il la jeta à terre et la foula aux pieds avec tant de brutalité qu'il la laissa à demi morte. Transportée dans sa chambre et revenue à elle-même, on la pressa vivement de poursuivre ce malheureux devant les tribunaux : « Je n’en ferai rien, répondit-elle, car la vengeance est également préjudiciable à ceux qui la souffrent et à ceux qui l’exercent, et nous servons plus utilement le prochain par la patience que par toute autre bonne œuvre ».
Une femme de la ville, étant devenue jalouse au point de perdre la raison, proférait des blasphèmes contre Dieu et les sacrements avec une telle rage, que les voisins en étaient effrayés. Elle crachaiït sur le crucifix quand on le lui présentait, et elle criait comme une possédée. Marie est prévenue : elle accourt aussitôt, pénètre dans la demeure de cette infortunée, en disant ces paroles : « Que la paix soit en cette maison ». Puis elle se met à genoux pour obtenir sa guérison. La malheureuse femme se calme aussitôt, écoute tranquillement cette douce parole qui l’exhorte à la pénitence et la dispose à la réception des sacrements. Marie eut la joie de la voir mourir réconciliée avec Dieu et dans les meilleures dispositions chrétiennes.
Thévenin, bourgeois de Tours, poursuivi par un violent désespoir qu'il ne pouvait dominer, avait résolu ‘de se laisser mourir de faim. IL invoquait le démon et le priait de le débarrasser de la vie. Marie l’approche et ses discours le calment ; mais à peine l’a-t-elle abandonné que les crises redeviennent plus furieuses et plus redoutables. Apprenant cela, elle ordonna de le conduire dans l’église de Notre-Dame-la-Riche, où elle se transporta ellemême et pria avec tant de ferveur que cet homme fut enfin délivré du démon, qui ne l’abandonna qu'après avoir proféré d’horribles blasphèmes.
Ce malheureux, se sentant enfin délivré, s’écria à haute voix : « La Mère de Dieu daigne me visiter. Que mon curé s'approche pour me confesser : la miséricorde de mon Sauveur est admirable ! »
Il fit, en effet, la confession de toutes ses fautes, qu’il pleura amèrement, et il sortit de ce monde après avoir reçu tous les sacrements.
La Bienheureuse n’avait pas de plus grande joie que de travailler à la conversion des pécheurs : elle les disposait à la pénitence et leur facilitait tous les moyens de se confesser. Elle-même demanda plusieurs fois à Rome des pouvoirs plus étendus pour les prêtres auxquels elle adressait ces malheureux.
Deux jeunes religieux du couvent des Cordeliers eurent le malheur d’apostasier, de quitter leur couvent et de chercher par la fuite à se soustraire à leurs engagements sacrés. Dès qu’elle l’eut appris, Marie se mit aussitôt en prière, et au moment où ces deux étourdis se disposaient à franchir un ruisseau, ils se sentirent soudain arrêtés par une force invincible, ce qui les obligea de rentrer en eux-mêmes. La Bienheureuse alla au-devant d’eux, les excita au repentir et les ramena au couvent, où leur supérieur les accueillit avec bonté.
Son zèle éclata encore dans la ville de Tours au sujet d’une vieille sorcière, nommée Philomène, dont la réputation était immense auprès des pauvres et simples gens du peuple. Elle alla la trouver et lui parla de Dieu sans aucun succès. Elle appela alors à son secours un père Cordelier, lecteur en théologie. Ce bon Père employa inutilement toute sa science et toute son habileté pour convaincre cette malheureuse de son erreur et du danger que sa profession lui faisait courir pour son salut. En présence d’une pareille obstination, Marie dit au religieux : « Si nous pouvons la décider à entrer dans l’église, nous réussirons, et elle n’en sortira pas sans être confessée ». C'était le difficile ; elle put cependant l’obtenir, et Philomène avait fait à peine le premier pas dans l’église, que la vue du crucifix la toucha et d’abondantes larmes s’échappèrent de ses yeux. Ce cœur rebelle était enfin touché, la grâce de l’absolution le purifia, et elle se retira à Angers pour y faire pénitence. Elle y donna, en effet, l’exemple de toutes les vertus, et à l'exemple de la Bienheureuse, elle mendiait de porte en porte.
Les prisonniers ne pouvaient échapper à la tendre sollicitude de Marie de Maillé; elle les visitait, les consolait en leur citant l’exemple des saints qui avaient subi les mêmes peines sans l’avoir mérité, et l’on raconte que plusieurs recouvrèrent miraculeusement la liberté par son intercession. Pendant le séfour du roi à Tours, elle sollicita la grâce de tous les condamnés. Le roi promit ; mais, comme il arrive trop souvent, les courtisans empêchèrent cette promesse d’obtenir son effet, et peu de temps après, la Bienheureuse, en revenant d’un voyage, trouva les prisons plus pleines qu'avant son départ. N'ayant pu rien obtenir du roi de la terre, elle s’adressa au Roi des rois : les portes de la prison s’ouvrirent d’elles-mêmes, les chaînes des prisonniers se rompirent et ils purent s’en aller sans que personne ne songeât à les inquiéter. Le miracle fut si évident que l’un de ces prisonniers ayant oublié de prendre ses « Heures de la Vierge », retourna pour les chercher : on le laissa aller et venir, et le roi, l’ayant appris, accorda aussitôt la grâce qu'il avait promise.
Il lui suffisait de parler aux condamnés pour ramener la paix et la résignation dans leurs cœurs. Une fois, c'était le samedi de la Passion, elle sortait de Notre-Dame-la-Riche, lorsqu'un de ces malheureux qu’on menait au lieu du supplice, l’appela et lui dit : « Madame de Sillé, priez pour moi». Touchée de compassion et fondant en larmes, elle rentra dans l’église et supplia Notre-Seigneur d’être favorable à ce pauvre condamné. Le criminel ne put être exécuté le soir même, parce que toutes les échelles dont on avait besoin se trouvèrent trop courtes ou cassèrent dès qu’on voulut s’en servir ; il fut donc reconduit en prison, et la Bienheureuse put le lendemain obtenir sa mise en liberté.
Elle obtint par ses prières la délivrance de plusieurs femmes dont l’état inspirait des craintes sérieuses pour la vie de leurs enfants. Un des premiers gentilshommes de Tours l'avait priée d’assister au baptême de l’un de ses
enfants. Au moment de la cérémonie, on s’aperçut que l’enfant avait été étouffé par les linges et les dentelles dont on l’avait orné. A cette vue, Marie frémit et se mit aussitôt en prières. Celui qui avait fait sortir Lazare du tombeau rendit la vie à cet enfant par l’entremise de sa fidèle servante : il fut baptisé et vécut encore plusieurs années.
L'innocence des jeunes enfants l’attirait et la charmait. Elle se plaisait dans leur compagnie, leur apprenaïit à bénir Dieu et répétait souvent avec eux: « Loué soit Notre-Seigneur Jésus-Christ! » Dans son ermitage de la Planchede-Vaux, elle avait une pie qu’elle avait dressée à redire ces paroles, et elle n'avait pas de plus grande joie que d’entendre retentir mille fois par jour le nom de Dieu au milieu de la solitude de la forêt.
Nous ne pouvons omettre ce que la Bienheureuse fit, ni ce qu’elle prédit par rapport à l’extinction du grand schisme d'Occident. « Cela, dit l’évêque de Poitiers, mérite d’être mentionné dans les annales de l'Eglise. En récompense de tout le mouvement qu’elle s'était donné, de tant de processions et de prières publiques qu’elle avait fait instituer, elle eut révélation de la prochaine paix de l'Eglise, qui serait amenée par l'élection d’un pape de l'Ordre de Saint-François. Et de fait, Alexandre V, par l’indiction du Concile œcuménique, eut la gloire de préparer le retour définitif à l’unité ». Mais l'heure de sa mort allait bientôt sonner, et Marie s’y préparait par un plus grand amour des souffrances. Elle avait faim et soif du martyre : se trouvant un jour dans l’église de Saint-Jacques de Châtellerault, elle pensait aux souffrances de saint Etienne et elle regrettait de n’avoir pu les partager, lorsque, tout à coup, des hommes qu’elle n’avait jamais vus lui apparurent et la lapidèrent avec une telle fureur, qu’elle fut jetée à terre, endura d’horribles douleurs, et c’est avec beaucoup de peine qu’elle se traîna jusqu’à son domicile.
. C’est peu de temps après, dans sa chétive demeure, près du couvent des Cordeliers de Tours, qu'elle mourut le 28 mars 1414, entre une heure et deux heures de l’après-midi, le mercredi de la Passion. On trouva autour de ses reins une petite corde garnie de nœuds encore tout rougis de son sang. Son corps, amaigri par les jeûnes et Les années, devint frais et vermeil, et le peuple accourait en foule pour honorer et voir celle qui l’avait édifié pen-
dant sa vie.
Ses funérailles ressemblèrent à un triomple, et l’affluence était si considérable, qu’il fallut les différer de quelques jours afin d'y mettre de l’ordre. Elle fut déposée en terre un lundi après-midi ; elle était revêtue de l’habit de sainte Claire, et on lui donna une sépulture dans le chœur des religieux Cordeliers, à l'endroit même où elle avait passé presque toutes les nuits en prières depuis l’âge de cinquante ans.