LA B. MARIE DE L'INCARNATION, CONVERSE CARMÉLITE
une fois elle leur dit : « Maintenant je suis vraiment heureuse ; je vois que vous aimez Dieu et je sais que Dieu vous aime ; être la mère d’enfants que Dieu aime est un bonheur indicible ». À la voir élever ses filles dans une telle piété, on crut qu’elle les destinait à la vie religieuse. Elle répondit à ses amis qui lui en parlaient : « Je les destine à accomplir la volonté de Dieu. Si j'étais reine, et que je n’eusse qu’un seul enfant, appelé à l’étatre- Lgieux, je ne l’empêcherais pas d’y entrer ; si j’étais pauvre et que j’eusse douze enfants sans aucun moyen de les élever, je ne voudrais pas être la cause de l’entrée d’un seul en religion : une vocation religieuse ne peut venir que de Dieu ». Dieu appela en effet ses trois filles à être carmélites, et ses trois fils, engagés dans les différentes carrières de la magistrature, du sacerdoce et des armes, conservèrent toujours dans leurs cœurs les sentiments que leur sainte mère s’était efforcée de leur inspirer.
La conduite de madame Acarie envers ses domestiques devrait servir de modèle à toutes les femmes chrétiennes. Elle veillait à ce qu’ils remplissent leurs devoirs religieux ; elle les reprenait avec bonté et charité; elle les soignait elle-même dans leurs maladies. Elle associa sa fille de chambre, Andrée, à toutes ses pratiques de piété ; elles convinrent de s’accuser, le soir, l’une devant l’autre, des fautes qu’elles auraient commises durant le jour ; l’humble maîtresse se mettait à genoux et confessait, avec de grands sentiments de repentir, les moindres fautes à sa servante : celle-ci, toute confuse, se détournait pour ne pas voir la Sainte dans un tel état, et se bouchait les oreilles pour ne pas l’entendre. Mais madame Acarie exigeait qu’elle se conduisit alors envers elle comme une supérieure. Elles étaient aussi convenues que quand l’une verrait l’autre se laisser aller à des paroles légères ou superflues, elle lui ferait un signe, ou lui toucherait le bras pour l'arrêter et la remettre en présence de Dieu.
Si tendre pour ses enfants, si bonne pour ses domestiques, notre Sainte était remplie de respect, d’amour, d’obéissance, de dévouement pour son mari. Elle n’entreprenait rien sans lui en avoir demandé la permission. S'il la faisait appeler au moment où elle allait recevoir la sainte communion, elle sortait aussitôt de l’église, parce que l’obéissance est plus agréable à Dieu qu’une pratique de dévotion, et que le vrat obéissant obéit toujours, en tout lieu, en toute chose.
Son époux, zélé partisan de la Ligue, pour laquelle il avait contracté des dettes, fut exilé par Henri IV à dix-huit lieues de Paris. Alorsses créanciers exigèrent leur remboursement et firent mettre le séquestre sur tous ses biens : cette rigoureuse mesure fut exécutée avec tant d’inhumanité, à l'heure où notre Sainte était à table, qu’on enleva l'assiette dans laquelle elle mangeait, la chaise sur laquelle elle était assise. Elle n’en fut point troublée : « Quand on croit à la Providence », dit-elle, « on n’est étonné d’aucun événement. J’ai de grandes grâces à rendre à Dieu, de m'avoir détachée des biens temporels, avant qu’on me les enlevât réellement ». Elle fut quelque temps privée du nécessaire, jusqu'à manquer de pain, mais jamais de patience. Son mari ayant été accusé de conspiration contre le roi, elle entreprit elle-même sa défense, fournit les preuves de son innocence, rédigea les lettres et les mémoires, éclaira les juges et dirigea toutes les procédures. Ses efforts furent couronnés de succès : son mari absous fit avec ses créanciers des arrangements qui, tout en diminuant beaucoup sa fortune, lui laissèrent encore une position considérable dans la société, et obtint, au bout de trois ans, la permission de revenir dans la capitale. Dans le moment du plus grand embarras de ses affaires, on avait proposé à notre
Sainte de se séparer de biens d’avec son mari ; elle ne voulut point nier des dettes qu’elle savait réelles, ni faire à son mari l’injure de le délaisser dans la mauvaise fortune.
Ce qui rendait madame Acarie si calme, si ferme, si sereine dans des circonstances où d’autres se laissent aller à la colère, au désespoir, c’est qu’elle avait appris, dans ses entretiens avec Dieu, à considérer les choses au point de vue du ciel. Elle entra pour la première fois dans cet état de contemplation en méditant cette maxime dans un livre de piété : « Celui-là est bien avare à qui Dieu ne suffit pas ». Depuis elle se sentit tout autre : il lui semblait qu’elle n’avait plus la même âme, le même cœur, le même esprit, les mêmes sens, et qu’elle marchait, qu’elle voyait, écoutait et parlait autrement que jadis. On l’eût crue initiée aux secrets de la Providence de Dieu, tant elle y comptait.
Elle découvrit, dans ces espèces d’extases, de belles vérités, entr’autres ces quatre maximes : 4° avoir un esprit désintéressé en toutes choses, et n’agir qu'avec une grande droiture , une grande simplicité d’intention ; 2° ne s'appliquer à aucune affaire, sans un mouvement intérieur venant de Dieu, ou un commandement de ses supérieurs, expression la plus sûre de la volonté de Dieu ; 3° ne pas cesser, pendant qu’on agit, d’avoir toujours le regard fixé sur Dieu : quand notre Sainte perdait un instant la présence de Dieu, elle s’arrêtait tout court dans ses actions, comme si elle n’eût plus su où elle en était ; 4° être toujours prête à rendre service à son prochain, sans acception de personne : elle suivait surtout cette dernière maxime. Elle était si sensible aux nécessités de son prochain, qu’elle ne les ressentait pas moins vivement qu'ils les ressentaient eux-mêmes. Sa charité était inépuisable, et sa maison une source de grâces et de bénédictions, d’où l’on ne sortait que les mains pleines, le cœur content et l’esprit édifié. Tout le monde était bien venu chez elle, au matin, au soir, pendant le repas et à toute heure du jour ; elle témoignait toujours que l’on ne pouvait pas l’importuner. Elle s’offrait d’un cœur si franc, et se rendait si prompte à faire ce qu’on désirait d’elle, qu’on allait la trouver avec une entière liberté, de sorte qu’elle passait tout le jour et même les nuits entières à écouter ceux qui avaient recours à elle. Elle n’avait pas peur de consacrer trop de temps au service du prochain : « Quand on donne son temps à Dieu », disait-elle, « on en a toujours assez pour s'acquitter de ses devoirs ». Les principaux objets de sa charité furent les religieuses, les nobles ruinés par les bouleversements politiques, les pauvres honteux, les filles indigentes que le besoin aurait pu entraîner dans le mal. Elle a souvent délivré du tourment de la faim, de la misère, de la mort même, et surtout du vice, des femmes qui, après avoir vécu dans le libertinage, étaient dénuées de tout, malades et abandonnées. Elle assistait les agonisants, et les préparait à mourir chrétiennement. Elle usait de toute son influence pour décider ceux dont elle croyait l’âme en mauvais état, à faire une confession générale : on ne saurait dire combien de personnes elle sauva par ce moyen : car Dieu donnait à sa parole un charme surnaturel ; de plus, sa figure était majestueuse, son maintien modeste et aisé. Elle avait une grande connaissance des hommes et des choses, et, toujours unie à Dieu, elle répandaït autour d’elle la lumière, la sérénité et je ne sais quel parfum. « Quelques peines qu’on eût en abordant cette sainte femme », dit la mère du chancelier Séguier, « on ne la quittait jamais sans avoir l’âme en paix ; je l’ai éprouvé moi-même, et d’autres l’ont éprouvé comme moi ». Les hérétiques n'étaient point exclus de ses bienfaits. Elle faisait toutes sortes d'efforts pour convertir les protestants ; et comme on