‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 249 sur 339 · LA B. MARIE DE L'INCARNATION, CONVERSE GARMÉLITE · texte numérisé non relu

LA B. MARIE DE L'INCARNATION, CONVERSE GARMÉLITE

lui disait que les conversions étaient rares : « Il est vrai », répondit-elle, « mais une personne qui a converti un pécheur ou ramené un infidèle, n’a pas vécu inutilement ».

Dans un temps de famine, en Champagne, où son mari avait de grands biens, elle convertit en argent tout ce qu’elle avait pour les secourir ; elle ne leur fit pas de simples aumônes, mais organisa des travaux pour arracher les pauvres à l’oisiveté, au vagabondage, et leur faire gagner leur pain. Durant le siége de Paris, par Henri IV, elle se privait elle-même de nourriture pour secourir les malheureux qui mouraient de faim. On connaissait si bien avec quelle sagesse elle faisait l’aumône, et comment elle savait la sanCtifier, que les personnes de la plus haute distinction voulaient faire passer leurs libéralités par ses mains : Henri IV et Marie de Médicis furent de ce nombre, Madame Acarie, malgré le désir de la reine, ne vint qu’une fois à la cour ; mais la reine la consultait souvent sur des affaires de religion et de charité. Compatissante pour les autres, elle semblait insensible à ses propres douleurs. Un jour, en revenant de Luzarche, petite ville à six lieues de Paris, elle tomba de cheval et se cassa la cuisse ; cet accident ne lui arracha aucune plainte, comme le racontèrent avec admiration les paysans qui la relevèrent et la transportèrent à la ville voisine ; il ne lui échappa pas même le moindre cri, pendant que le chirurgien lui fit l'opération ; aussi celui-ci lui dit-il avec étonnement : « Mais où êtes-vous donc, madame ? je vous fais souffrir des douleurs inouïes, et vous ne criez pas ? êtes-vous morte ou en vie ? » Dans deux autres occasions, le même malheur lui étant arrivé, elle montra la même patience. En général, elle aimait tellement les souffrances, que, pour en goûter, si on peut parler ainsi, toutes les délices, elle ne voulait pas s’en distraire par l’oraison, qui l’enlevait à elle-même et la mettait toute én Dieu. On lui a entendu dire : « Je crois que le désir de souffrir me fera mourir ». Des historiens rapportent que, par un privilége rare, elle éprouvait quelquefois, le vendredi et pendant le Carême, aux pieds, aux mains, au côté et à la tête, des douleurs propres à lui faire comprendre celles de Notre-Seigneur dans son crucifiement.

Une femme si zélée, si éclairée surtout dans les choses de Dieu, si universellement respectée, devait prendre une grande part aux différentes réformes qui eurent lieu en France, à cette époque, dans le clergé et dans les ordres religieux, et à la fondation des nouvelles congrégations qui ravivèrent l'esprit de piété ou firent fleurir les sciences chrétiennes. Sainte Thérèse venait de réformer l'Ordre des Carmélites, en Espagne, et déjà, tant était grande la renommée de la sainte réformatrice et de ses disciples, que de pieux personnages, comme les abbés de Bérulle et de Bretigny, traducteurs des œuvres de sainte Thérèse, secondés par saint François de Sales, s’occupaient d'introduire cet Ordre en France ; mais le succès de leurs efforts fut dû principalement à Madame Acarie qui les exhortait, les encourageait, faisait mille démarches, intéressait à cet établissement les dames les plus distinguées de la cour, et par elles le roi et la reine, levait tous les obstacles, procurait les fonds nécessaires. Enfin, elle mérita le titre de Fondatrice des Carmélites en France. Six religieuses, amenées d’Espagne en France par M. de Bérulle, y apportèrent l'esprit de sainte Thérèse, qui s’est maintenu dans toute sa pureté. Leur couvent était situé dans la rue du faubourg Saint-Jacques, en face du Val-de-Grâce. Bientôt les principales villes de France eurent une maison de cet Ordre.

1. Pour plus de détails sur cette maison, voir [a Jeunesse de Mme de Longueville, par M. V. Cousin, p. 83 et suiv. « Dans un débris du couvent du faubourg Saint-Jaciues, épargné par la tourmente révolu=

Pendant qu’elle travaillait à l’établissement des Carmélites, Madame Acarie réunissait, dans une maison près de Sainte-Geneviève, plusieurs jeunes personnes qui semblaient appelées à la vie religieuse. Là, elles vivaient comme dans un monastère, consacrant leur temps à la prière, à la retraite et à la mortfication. C'était un essai, une préparation à la vie religieuse. Aussi, quelques-unes entrèrent dans l'Ordre des Carmélites, et d’autres devinrent les premières Ursulines de Paris, pour l'éducation de la jeunesse. Notre Sainte travailla à cet établissement avec autant de soin et de succès qu’à celui des Carmélites : elle en connaissait et en proclamait toute l’importance : « Vos travaux », disait-elle aux Ursulines, « contribueront beaucoup à la réforme générale des mœurs : les filles sont plus sous la surveillance de leur mère que sous celle de leur père. Ces mères, élevées dans de bons principes, les’ transmettront à leurs enfants qui, lors même qu’ils s’en écarteraient un instant, y reviendront plus tard, parce que les premières impressions que l’on a reçues ne s’effacent pas entièrement ».

Elle contribua encore à l’établissement des Oratoriens en France. II serait trop long de raconter tous les fruits de son. zèle.

Son époux mourut en 1613. Lorsqu'elle lui eut rendu les derniers devoirs et mis ordre à ses affaires, elle demanda à entrer chez les Carmélites. On lui désigna, pour y faire son noviciat, le couvent d'Amiens. Quand elle s’y présenta, la communauté était assemblée pour la recevoir : notre Sainte se jeta aux pieds de la prieure en disant: « Je suis une pauvre mendiante, qui viens supplier la miséricorde divine, et me jeter entre les bras de la religion ». Après la cérémonie de la vêture, elle dit toute joyeuse : «Nous voilà plus pauvres que ceux qui demandent l’aumône ». On recueillit avec soin les habits séculiers qu’elle venait de quitter, et plusieurs malades furent guéris en les touchant.

Il fallut lui accorder les plus bas emplois de la maison : comme ses infirmités ne lui permettaient pas de se tenir debout, elle lavait les plats et les ustensiles de cuisine. Si elle était obligée de rester à l’infirmerie, elle demandait à laver les plus vieux habits et les chiffons de la communauté. Elle prononça ses vœux le 7 avril 1645, sur son lit, dans une chambre qui avait une fenêtre sur la chapelle. Elle prit le nom de Marie de l’Incarnation, à cause du mystère qu'on célébrait ce jour-là. L'office de Prieure étant venu à vaquer, on l’élut pour le remplir; mais elle refusa avec tant d'humilité et de fermeté, elle était d’ailleurs si faible, si infirme, qu’on n’osa pas la contraindre. Nous avons dit que ses trois filles étaient entrées dans l’Ordre du Carmel. Son aînée ayant été élue sous-prieure dans ce même couvent d'Amiens, la mère, en sa qualité de sœur converse, se jeta aussitôt aux pieds de sa fille, devenue sa supérieure, et lui promit obéissance. Touchant spectacle ! elles-mêmes en étaient si affectées, qu’elles ne pouvaient parler.

Le couvent des Carmélites de Pontoise étant peu prospère, on y envoya sœur Marie de l’Incarnation, afin que ses soins, ou du moins sa présence, le

tionnaire et subsistant à grand'peine, de pauvres religieuses, échappées à une stupide pérsécution, ont essayé, il y a cinquante ans, de recueillir la tradition carmélite, et elles la continuent dans l'ombre, la prière et le travail :

Præcipites atra seu tempestate columbæ :

Condensæ et divum amplexæ simulacra sedebant ».

M. Cousin s'est adressé à ces bonnes religieuses, et la plus gracieuse bienveillance lui a répondu. Les documents qui lui étaient nécessaires lui ont été remis, avec des annales manuscrites et un recueil de biographies amples et détaillées. Puisant à ces sources pures et inédites, M. Cousin a écrit des pages pleines de charme ct d'intérêt.

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