‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 256 sur 339 · SAINT GAUDIN OU GALDIN · texte numérisé non relu

SAINT GAUDIN OU GALDIN

Ce prince en voulait à la ville de Milan, qui prétendait avoir le droit exclusif de choisir ses magistrats; mais son ressentiment ne connut plus de bornes lorsqu'il la vit reconnaitre Alexandre II pour pape légitime. Il vint l’attaquer avec une nombreuse armée, et la força de se rendre à discrétion après un siége de dix mois. Il porta la vengeance aux derniers excès, Les habitants eurent à peine la vie sauve. La ville fut détruite ; le vainqueur y fit passer la charrue, et semer du sel dans les sillons, pour marque de malédiction. Ce fut en 1162 que l’empereur s’empara de la ville de Milan. Il fit transporter à Cologne trois corps saints qui étaient dans l’église de Saint- Eustorge, et qu'on disait être ceux des trois rois qui vinrent adorer Jésus-Christ.

Hubert, archevèque de Milan, étant mort en 4166, Galdin, quoique absent, fut élu pour lui succéder. Le Pape le sacra lui-même, le fit cardinal et le nomma légat du Saint-Siége. Le nouvel archevêque mit tout en œuvre pour procurer du secours et de la consolation aux tristes restes de son troupeau. Il travailla avec ardeur à éteindre le schisme, et il y réussit dans toute la Lombardie.

Les habitants de Milan, assistés de l’argent et des troupes de la Lombardie, travaillèrent à rebâtir leurs maisons et leurs murailles. L'ouvrage étant achevé, ils rentrèrent dans leur ville le 27 avril 4167. L'empereur se mit en marche pour aller les attaquer ; mais son armée fut défaite par les Milanais. Ce désastre le rendit plus traitable, et il n’osa s’attirer sur les bras les forces réunies de la Lombardie, de la République de Venise, de la Sicile et de toute l'Italie. I] pensa séricusement à la paix. Il consentit dans la suite à avoir une conférence avec le Pape, qui était à Venise. Les choses en vinrent au point qu’il abjurale schisme, et se réconcilia parfaitement avec le souverain Pontife dans l’année 11711.

Cependant Galdin remplissait avec exactitude tous les devoirs d’un digne pasteur. Il annonçait assidûment la parole de Dieu ; il soulageait les malheureux avec une bonté vraiment paternelle, et prévenait même leurs différents besoins. IL rétablit la discipline, qui avait beaucoup souffert,

1. Quelques modernes ont dit, au sujet de cette réconciliation, que le pape Alexandre III avait mis le pied sur la gorge de. l'empereur, à l'entrée de l'église de Saint-Marc de Venise, Un fait de cette nature mériterait d'être prouvé, et il l'aurait sans doute été, si l'on eût trouvé des preuves; mais c'est une calomnie inventée par ia démangeaison de noircir la réputation des Papes. On peut voir ce qu'ont dit làdessus plusieurs écrivains très-judicieux, entre autres le cardinal Baronius, le Père Alexandre, nr sæc.19, art. 9, in Alex, III, cet surtout le Père Barre, qui discute ce fait fort au long à la fin de son cinquième volume de l'Histoire générale d'Allemagne. Ces écrivains se fondent principalement sur le silence des auteurs contemporains, tels que Matthieu Paris, Guillaume de Tyr, Roger de Hoveden, et Romuald, archevêque de Salerne. Ce dernier a écrit l'histoire d'Alexandre III, ainsi que celle de l'accord fait entre ce Pape et l'empereur. I1 fut présent à cet accord, aussi bien qu'au concile qui se tint à Venise et à l’absolution de Frédéric.

D'ailleurs, la conduite qu'on prête à Aléxandre est entièrement contraire à la raison; elle est même démentie par la douceur singulière qu’on remarqua toujours dans ce Pape. On sait qu'il traita avec beaucoup d'humanité lantipape Jean de Strume, lorsqu'il eut renoncé au schisme, en 1178.

Mais il y a, dit-on, un tableau dans le sénat de Venise qui représente l'humiliation de Frédéric, ainsi que la victoire remportée en mer par la république sur Othon, fils de ce prince, et le triomphe @es villes de Lombardie sur son armée de terre. À cela nous répondons : 10 que le tableau dont il s'agit n'est point ancien; 20 que les peintres, comme les poëtes, ont souvent recours aux fictions et aux emblèmes, sans qu'on le trouve mauvais, et que, par conséquent, rien ne serait plus dérafsonnable que de régler son jugement, par rapport à la vérité d'un fait, d'après l'imagination des peintres.

L'historien protestant Jselin, qui ne paraîtra pas suspect en cette matière, réfute parfaitement ces rêves que l’on mêle à l'histoire. A propos du tableau de Venise, il dit : « T1 faut observer qu'à cette époque il était d'usage d'exprimer par des tableaux de ce genre l'avantage qu'un parti avait remporté sur l'autre. C'est ainsi qu'on lit que Calixte IL ayant fait prisonnier l'antipape Bourdin, il le fit peindre couché sous ses pieds dans une des chambres de son palais de Latran; quoique l'on sache que jamais Calixte ne mit le pied sur la gorge de Bourdin. J1 en est de même du tableau de Frédéric Barberousse à Venise. Ajoutez à cela non-seulement le silence que tous les écrivains de ce temps gardent sur cet objet, mais même la contradiction de leurs rapports avec ie fait qu'on avance, car tous s'accordent à dire que l'empereur et ie Pape se témoignèrent réciproquement tous les égards imaginables; que le premier reçut du Saint-Père l'osculum pacis, qu'il lui donna la main droite, qu'il l'accompagna à l'église, que, selon l'usage de ce temps, il lui présenta l’étrier, et que, dans le premier moment, il se jeta à ses pieds, mais que l'autre le releva aussitôt et l'embrassa. Tout ce qu'on dit du prince Othon, sou fils, est également dénué de fondement, puisque ce prince était encore enfant », Voilà les paroles d'un écrivain protestant, gui renvoie d’ailleurs aux sources suivantes : Acia Alex. IIT, apud Baronium, ad an. 1177, n. 27 et 199; Otto de S. Blas, c. 23; Godefr., Viterb., par. 17, p. 519; Roger de Hoveden, Annal. Anglic. sub Henrie. IT, p. 568, 199; Arnold, Lubec, 1.11, c. 17; Albert, Stad. et chron. Mont. Seren., ad an. 1177; Ursperg, ad an. 1176, p. 227; Labbeus, Bibl., t, 11; Remus-Hoffmannus, Majus, Heumannus, Peccul. Dissertat.; Bernegger, Quæstion. hist. polit.; Rupertii, Observat in Sinops.; Besold.

AN. B. C'est Alexandre III qui a réservé au souverain Pontife la canonisation des Saints, Les métropolitains jouissaient auparavant de ce droit. La canonisation de saint Gautier de Pontoise, faite en 1153 par l'archevêque de Rouen, est le dernier exemple, que l'histoire fournit, de Saints qui n'ont point été canonisés par le Pape.

étouffa toutes les semences de division, et se montra fort zélé à détruire les erreurs des Cathares. Ces hérétiques étaient une espèce de Manichéens qui avaient profité des troubles occasionnés par la guerre pour s’introduire en Lombardie.

Parmi les vertus qui brillaient dans le saint archevêque, on remarquait une humilité profonde qui le portait à se regarder comme le plus grand pécheur de son troupeau. Son amour pour la prière n’était pas moins admirable. Il conjurait sans cesse le Seigneur de bénir ses travaux et de verser ses grâces tant sur le pasteur que sur le troupeau. Au sortir de la prière, il paraissait un homme tout divin. Ses paroles étaient accompagnées d’une force et d’une onction auxquelles rien ne pouvait résister ; elles portaient le trouble et la componction jusque dans les cœurs les plus endurcis.

Le zèle dont le Saint était dévoré pour le salut des âmes l’empêchait d’apercevoir l'épuisement de ses forces. Quoiqu'il fût trop faible pour célébrer la messe le dimanche de l’octave de Pâques, il voulut encore prêcher. Il monta en chaire après la lecture de l'Evangile, et fit un sermon qu'il débita avec beaucoup de feu ; mais il ne l’eut pas plus tôt achevé qu’il tomba en une défaillance dont il ne revint point. On le laissa dans le jubé pendant le reste de la messe, et il expira vers la fin du saint sacrifice, au milieu de son clergé et de son peuple, le 48 avril 41476. Sa mort fut universellement pleurée.

Godescard, éd. de Lille.

LE B. JEAN D’ÉPIRE, MODÈLE DES OUVRIERS (xv° siècle).

Le bienheureux Jean était né à Janina, capitale de l’Epire, que le vaillant Scanderberg avait arrachée au joug des Turcs, et rattachée à l'unité romaine. La pauvreté de ses parents obligea Jean à les quitter pour se rendre à Constantinople, où il vivait comme journalier du travail de ses mains. La noble liberté de cet enfant de Dieu, qui marchait la tête haute et ne connaissait pas le respect humain, ne tarda pas à offusquer ses camarades d'atelier, fâchés de ne pas le voir descendre à leur niveau d’impiété et de mauvaise conduite. Du reste, ces ouvriers étaient pour la plupart des Grecs schismatiques, renégats à qui un Epirote catholique devait souverainement déplaire, et parce qu'il élait catholique, et parce que sa fidélité à sa religion était le vivant reproche de leur apostasie.

Le bienheureux Jean comprit d’instinct ou peut-être par inspiration que ses camarades ne s’en tiendraient pas à des paroles. Il alla donc trouver son père spirituel, archiprètre dans un quartier de la ville, probablement celui de Péra, alors habité par les Génois et les Grecs unis. Le prêtre tâcha d’abord de le convaincre qu’il était le jouet de quelque folle terreur, puis il lui dit: « Mon fils, le martyre exige une grande préparation ; s'il plaît à Dieu de vous y appeler, tâchez de vous en rendre digne ». On était au jeudi saint, le jeune homme se confessa et fit ses dévotions. Le lendemain, dès qu'il fut rentré à l'atelier, un des ouvriers se mit à dire tout haut, en l’apercevant : « N'est-ce pas celui-là qui, en tel endroit, a renié le Christ pour passer à Mahomet, et aujourd’hui fait mine d’être un fervent chrétien ? » Jean promena un œil assuré sur tous les visages et dit : « Est-ce de moi que l’on parle ou d’un autre? — Tous. — «C’est bien de toi et non d’un autre ; nous ne faisons que dire la vérité ».

Pour comprendre la portée de cette calomnie, il faut se rappeler que les Turcs punissaient de mort ceux qui, après avoir embrassé l'islamisme, l’abandonnaient. En allant dénoncer Jean aux magistrats musulmans, ces ouvriers savaient parfaitement ce qui adviendrait.

Aussitôt donc que notre saint jeune homme eut repoussé avec toute l’indignation dont il était capable, l’atroce accusation d’apostasie qu’on venait de lui jeter à la face, chacun des ouvriers quitta son établi : un cercle se forma autour de lui; tous vociféraient : « Avoues que tu as renoncé ». — « Non, vous dis-je ». Alors ils le traînent plutôt qu’ils ne le conduisent au tribunal du juge, en l’accablant d’injures, en le couvrant de soufflets. Jean répondit au juge comme il avait répondu à ses accusateurs. On le jeta en prison, puis quelques jours après, il fut brûlé vif sur un bûcher. De pieux chrétiens recueillirent quelques ossements qui avaient échappé à l’action destructrice du feu. Le bienheureux Jean l'Epirote n'avait pas dépassé les années de la jeunesse.

Anthologie grecque, apud Boll., t. 11 d'avril, p. 606 et suiv. (nouv. éd.); trad, nouv.

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