SAINT ELPHÈGE, ÉVÊQUE DE WINCHESTER, MARTYR
dans le monde que d’être un religieux imparfait. Tous ses moines ne s’ar. rangeaient pas de ses conseils. Or, racontent les vieux légendaires, un des rebelles vint à mourir. Le lendemain de l’inhumation, saint Elphège, qui était en prière dans l’église, entendit des cris et courut à l’endroit d’où ils partaient : il y trouva le moine rebelle crueliement battu par les diables. Le récit de cette vision ramena les autres récalcitrants.
Sur ces entrefaites, l'Eglise de Winchester vint à vaquer. On ne pouvait s’entendre sur le choix d’un successeur, chacun voulant un homme de son parti. Enfin, on résolut de s’en rapporter à saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry. Il jeûna et pria pour connaître la volonté de Dieu et il lui fut révélé que le ciel voulait pour évêque saint Elphège. Elphège, tiré de sa solitude, fut contraint d'accepter, malgré son humilité. On avait de lui de grandes espérances et elles ne furent pas trompées. Ses vertus reçurent un nouveau lustre de l’épiscopat. Il se levait régulièrement à minuit et priait longtemps pieds nus. Ses grandes austérités n’enlevaient rien à la douceur de son caractère. Ses aumônes étaient si abondantes, qu’on ne voyait point de mendiants dans son diocèse. Il fit revivre parmi son peuple et dans son clergé toutes les vertus chrétiennes, et sa réputation se répandit au loin. Il était lié d’une étroite amitié avec saint Dunstan qui le désirait pour successeur et qui mourut emportant l’espoir que ses vœux seraient réalisés. Le choix effectivement tomba sur saint Elphège. Il avait cinquante-deux ans. Obligé de se rendre à Rome pour y recevoir le Pallium de la maiïn du Pape, il se vit contraint de traverser une petite ville d'Italie où il fut pillé et ses gens maltraités; mais Dieu vengea son serviteur, car un incendie ayant éclaté, menaça de détruire toute la ville. Les habitants, regardant ce sinistre comme une punition du ciel, vont trouver saint Elphège et le conjurent d’intercéder pour eux auprès de Dieu. Saint Elphège prie, et le feu s’arrête subitement. Après avoir exhorté les habitants à mieux traiter les étrangers, et avoir repris ce qu’on lui avait volé sans rien vouloir autre chose, il continua sa route jusqu'à Rome où le pape Jean VIII l’accueillit avec bonté. Après avoir obtenu ce qu’il voulait, notre Saint rentra en Angleterre, où il s’adonna tout entier aux soins de son troupeau, tint des conciles et fit de sages ordonnances tout à la fois pour prévenir les erreurs de doctrine et réformer les mœurs.
IL y avait quatre ans qu’il conduisait ainsi son troupeau dans les pâturages du père de famille, quand eut lieu une irruption de Danois. Le roi Ethelred était faible et incapable de repousser l’invasion. Pour comble de malheur, un homme puissant, le comte Edric, se joignit aux envahisseurs qui exerçaient partout d’affreux ravages. Dans cette extrémité, saint Elphège se dévoua pour le salut de son peuple. Il alla trouver les barbares et, après avoir traité avec eux du rachat des personnes, se mit à leur annoncer l’évangile. Beaucoup se convertirent à sa parole ; mais ceux dont le cœur endurei résista à ses exhortations, devinrent plus furieux et s’avancèrent pour mettre le siége devant Cantorbéry. On prévoyait le sort qui attendait la ville. La noblesse, qui s’intéressait vivement à la conservation du saint Archevêque, le pria de sortir avant qu’elle fût entièrement investie. « Il n’en sera rien, dit Elphège; il n’y a qu’un pasteur mercenaire qui puisse abandonner son troupeau dans le danger ». Durant le siége, il ne cessa d’exhorter les habitants de Cantorbéry à s’armer de courage contre tous les événements. Après les avoir mis dans la disposition de tout souffrir plutôt que de renoncer à leur foi, il leur administra l’Eucharistie et les recommanda aux soins de la Providence,
Cependant les Danois, fortifiés par les rebelles qui s’étaient joints à eux, pressaient le siége avec la plus grande ardeur. Is faisaient chaque jour de nouveaux progrès, et la ville fut enfin prise d’assaut. Ils se vengèrent de la généreuse résistance des assiégés, en passant au fil de l'épée tous ceux qu'ils rencontraient, sans distinction d'âge ni de sexe. Elphège, que l’on retenait dans l’église pour tâcher de lui sauver la vie, s’échappa et courut à l'endroit où le massacre était le plus opiniâtre. Il espérait fléchir la barbarie des vainqueurs. « Epargnez ces innocents », leur dit-il. « Y a-t-il de la gloire à répandre leur sang ? Tournez contre moi toute votre indignation; je me la suis attirée en vous reprochant votre cruauté, en nourrissant, en habillant et en rachetant vos prisonniers ». Les Danois, irrités d’une telle liberté, se saisirent du saint Archevêque et lui firent souffrir les plus indignes traitements; ensuite, après l'avoir rendu spectateur de l’embrasement de sa cathédrale et de la mort d’une partie deses moines, ils le jetèrent dans une noire prison.
Il y avait sept mois qu’il y était renfermé, lorsque les barbares furent attaqués d’une maladie épidémique qui fit de grands ravages dans leur armée. Ils ne doutèrent point que ce fléau ne fût le châtiment de l’inhumanité avec laquelle ils avaient traité le saint Archevêque; ils le tirèrent donc de sa prison et le conjurèrent d'implorer le secours du ciel en leur faveur. Leur confiance en ses prières ne fut point vaine, et ils en ressentirent bientôt les heureux effets. Leurs chefs rendirent des actions de grâces au serviteur de Dieu, et délibérèrent s'ils ne le mettraient pas pour toujours en liberté ; mais l’avarice étouffa en eux les sentiments de la reconnaissance, et ils exigèrent pour sa rançon trois mille marcs d’or. Le Saint leur dit qu'il ne pouvait faire un tel usage du patrimoine des pauvres, vu surtout le triste état où le pays était réduit. On le remit donc en prison. Le samedi de Pâques, on le conduisit à Greenwich, devant les commandants de la flotte danoise, qui le menacèrent de mort, s’il ne payait la somme qu’on lui avait demandée. Elphège répondit qu’il n'avait d'autre or à leur offrir que la vraie sagesse, qui consiste à connaître et à servir le Dieu vivant; il ajouta que s’ils refusaient d'ouvrir les yeux à la lumière, ils seraient un jour traités avec plus de rigueur que Sodome, et il leur prédit encore que l’Angleterre ne serait pas longtemps sous leur domination. .
Les barbares, transportés de fureur, se jetèrent sur lui et le renversèrent par terre avec leurs haches d'armes, après quoi ils le lapidèrent. Elphège, à l’exemple de saint Etienne, priait pour les auteurs de sa mort. S’étant ensuite un peu levé, il dit à haute voix : « G bon ! 6 incomparable Pasteur ! ayez compassion des enfants de votre Eglise, que je vous recommande en mourant ». Un Danois, qu’il avait nouvellement baptisé, fut touché de le voir languir si longtemps; et, par un trait de pitié digne d’un barbare, il mit fin à ses souffrances en lui fendant la tête avec sa hache. Ainsi mourut saint Elphège, le 19 avril 1012, en la cinquante-neuvième année de son âge. On voulut jeter son corps dans la rivière, mais les convertis s’y opposèrent et lui rendirent les honneurs funèbres. On l’enterra solennellement dans la cathédrale de Saint-Paul de Londres. Onze ans après, son corps, qui était encore entier, fut porté à Cantorbéry. On le mit auprès du grand autel de la cathédrale, et il y était resté jusqu’à la dispersion qui se fit des reliques des Saints, sous le règne de Henri VIIT. Saint Elphège est nommé dans le martyrologe romain. Dieu vengea la mort de son serviteur. Hacon, Turkill, et les autres chefs des Danois, périrent misérablement peu de temps après. Leur flotte, composée de plus de deux cents voiles, fut presque entièrement submergée par les tempêtes.
On représente saint Elphège portant des pierres dans Îles plis de sa chasuble ; avec une hache, laquelle est quelquefois enfoncée dans son crâne; distribuant du pain bénit pour les guérir, aux Danois qui devaient être ses meurtriers. La vie du Saint donne l'intelligence de ces divers symboles.
Les martyrologes d'Angleterre font mention, sous le 1er septembre, d'un autre saint Elphège, qui fut évêque de Winchester depuis l'an 935 jusqu’à l'an 953. Il avait succédé à saint Brynstan, et il est sur— nommé le Chauve. 11 se rendit fort célèbre par son éminente sainteté. Il était doué de l'esprit de prophétie, et l'on trouve plusieurs de ses prédictions dans Guillaume de Malmesbury. — Nous ayons em-— prunté cette vie de saint Elphège, à Godescard, en y ajoutant, pour l'orner, plusieurs traits recueillis dans les Bollandistes.