Godescard, Vie de saint Léon. — 3. Dom Calmet
raine, l’autre du duc de Luxembourg. Ils s’appelaient Adalbéron tous les deux. Le premier mourut jeune encore ; le second, qui devint depuis évêque de Metz, joignait à l’étude des sciences la pratique des vertus, la mortification, les jeûnes, les veilles. Il fut le précepteur particulier de son cousin Brunon, comme étant plus avancé en âge et dans les études. Unis par les liens du sang et de l’amitié, les deux cousins faisaient des progrès merveilleux. Ils étudièrent d’abord ce que l’on nommait dans ce temps le Trivium, qui comprenait la grammaire, la rhétorique et la dialectique ; ils se distinguèrent en prose et en vers, s’exercèrent même à plaider et à juger des causes. Ils étudièrent ensuite, avec non moins de succès, le Quadrivium, c’est-à-dire l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. Le progrès dans les sciences n’empêchait point le progrès dans la piété,
Aucun souffle impur ne ternit l'innocence baptismale de notre Saint, ni la pureté de son âme blanche comme un lis à peine éclos: il se distingua particulièrement par ses progrès dans l’art musical. Dans le silence et la paix d’une âme pure règne une harmonie perpétuelle. Aussi la musique v’a pas de sanctuaire plus délicieux qu’un cœur chaste, et d'accords plus doux que ceux de l'innocence et de la vertu.
Ætant allé voir ses parents au château d’Eguisheim, il fut affligé d’un accident qui faillit le conduire au tombeau. S’étant retiré dans un appartement pour y passer la nuit, il dormait d’un sommeil profond, lorsqu'un crapaud lui monta sur le visage et s’y attacha pour le sucer. Ce vilain animal lui jeta son venin, qui bientôt se répandit dans le sang du jeune homme. La douleur ayant éveillé Brunon, il sauta du lit, appela du secours, et d’un mouvement de main arracha le hideux batracien qu’il jeta sur le lit, mais qu’en vain Cherchèrent les domestiques accourus. Son visage, sa gorge, sa poitrine s’enflèrent extraordinairement : le mal résista à la puissance des remèdes, retint, pendant deux mois, le patient entre la vie et la mort, surtout les derniers huit jours qu’il ne put articuler une seule parole. Ses parents désolés en avaient fait à Dieu le sacrifice : mais le Seigneur, satisfait de cette soumission à ses décrets, ne voulut pas davantage éprouver leur tendresse si chrétienne et si légitime ; il renvoya la santé au jeune Brunon d’une manière soudaine et miraculeuse. Une nuit, il crut voir saint Benoît tenant à la main une croix, qu’il lui appliquait sur la bouche, puis surties parties du corps les plus enflées, et qui ayant comme amassé, avec le bout de cette croix, toutes les mauvaises humeurs derrière l'oreille, disparut. Branon, pendant cette vision, se sentait parfaitement éveillé ; il se trouva incontinent beaucoup mieux. Au bout de quelques jours, l’aposthume s’ouvrit derrière l’oreille, jeta beaucoup de pus et bientôt le malade fut radicalement guéri. Il attribua son rétablissement, après Dieu, à l’intercession de saint Benoît ; aussi, dès ce moment, il eut en singulière estime l’état monastique et, bien que rien ne prouve que Brunon ait jamais porté l’habit religieux, on suppose qu'il embrassa la vie du cloître, peut-être dans l’abbaye de Saint-Epvre de Toul. Peu de temps avant sa mort, en effet, il prononca ces paroles : « Il y a longtemps que j'ai vu la cellule où j'ai demeuré étant moine, changée en de vastes palais ; et il me faut rentrer maintenant dans la demeure étroite du tombeau ». Dans une charte donnée à l’abbaye de Saint-Epvre, en 1030, il dit avoir été associé aux religieux de cette abbaye avant son élévation à l’épiscopat ; et, depuis cette époque, leur avoir rendu tous les services possibles, en retour desquels il en avait obtenu qu'ils fissent mémoire de lui à toutes les heures de l'office, pendant tout le temps de sa vie *.
4, D'après Jean Ruyr et Godesçard, qui ont copié Wibert, auteur primitif de la Vie de saint Léon ZX,
Après la mort de l’évêque Berthold, arrivée en 1018 ou 1019, Brunon, revenu à Toul, continua sa résidence en cette ville, près de l” évêque Herman pour lequel il professa tous les sentiments d° obéissance, de soumission et de respect qu’il avait manifestés à son prédécesseur. Le Prélat, de son côté, eut pour ce clerc si distingué toute l'affection d’un père ; il Donna diacre et s’édifiait du genre de vie qu’il avait adopté. Brunon, en effet, partageait son temps entre la prière et l’étude ; il employait ses heures de loisir à l'instruction des pauvres, à la visite des hôpitaux, à la composition d'hymnes sacrées et de leurs airs en musique. C’est principalement à ta fermeté et à l'autorité de Brunon, qu'Herman dut le maintien de la vie commune et canonique rétablie dans le cloître de la cathédrale de Toul, par les soins de son prédécesseur.
Les parents de Brunon, désirant le faire connaître à l’empereur Conrad le Salique, leur parent, l’envoyèrent à sa cour. Il y acquit bientôt l’affection du souverain et la considération des courtisans. La faveur dont il devint l’objet ne lui fit point oublier l'humilité chrétienne, et quoique, par sa naissance, il pût prétendre aux plus hautes dignités ecclésiastiques, il ne songea qu'à se maintenir dans une heureuse obscurité.
Conrad dut aller en Lombardie, en 1024, pour réduire la ville de Milan qui s'était révoltée. Brunon, encore diacre, fut prié par l’évêque Herman d'accompagner l’empereur à cette expédition, et d’y conduire les troupes que l'Eglise de Toul était obligée de fournir en cette occurrence ; l’âge et les infirmités ne permettant plus au Prélat de se placer lui-même à la tête de ses vassaux, Brunon s’acquitta de cette mission comme aurait fait un vieux guerrier : pourvoyant à tout, conduisant sa troupe avec une sagesse qui lui acquit l’estime de toute l’armée, et trouvant le secret d’allier la bravoure et la ponctualité militaires, à la fidélité aux obligations pieuses de son saint état.
Pendant ce temps mourut l’évêque Herman (1° avril 4026). Aussitôt après que les derniers honneurs eurent été rendus à sa dépouille mortelle, le clergé et le peuple de Toul jetèrent les yeux sur Brunon pour le remplacer. Ils députèrent vers l’empereur les deux chanoines Norbert et Liétard, pour lui représenter quel besoin ils avaient d’un évêque dont la naissance, le crédit et la sagesse pussent les garantir des exactions et des pilleries auxquelles ils étaient continuellement exposés ; que le diocèse de Toul étant situé sur les frontières des trois royaumes de France, de Bourgogne et d’Allemagne; que le roi de France en particulier, cherchant par tous les moyens à se mettre en possession de la ville de Toul, ils conjuraient l’empereur de leur accorder Brunon, son parent, diacre de leur Eglise, également désiré par le clergé, par le peuple de la ville et de la campagne, ainsi que par les évèques de la province. Ils ajoutèrent que ce candidat ayant été élevé chez eux, ils avaient, selon les canons, le droit de le demander pour chef spiritue] et qu’il y aurait une sorte d’injustice à le leur refuser.
Ils écrivirent en même temps à Brunon, qui était encore en Lombardie, pour le prier, au nom de tout le diocèse, de ne pas rester insensible à leurs
Brunon aurait été chanoine de la cathédrale de Toul. I aurait dû cette dignité à Berthold, son précepteur,
et non pas à Ierman, qui ne vint qu'après. — Nous lisons d'autre part dans les Saints du val de Galilée : « L'église de Saint-Diez a eu l'honneur d'avoir pour son premier Grand Prévôt connu saint Léon IX, noïmé Brunon avant qu'il fût élevé au souverain Pontificat, si on en veut croire une tradition très-ancienne.
Hlle était déjà établie il y a quatre à cinq cents ans, comme il se voit dans un de nos cañtulaires qui est
du x1ve siècle, où est transcrite une bulle de ce Pape, qui à pour titre ces paroles : Privilegium Domini Leonis Papæ præposili quondam Leclesiæ nostræ. Et ailleurs, dans un livre du xrrre siècle, au jour de la F4 saint Léon, on lit : Qui fuit præpositus Ecclesiæ nostræ. (Sommier, p. 55 et 56, ist. de l'Eglise le Saint-Lirz ».
vœux, et de ne pas délaisser une Eglise pauvre, pour une plus riche que Fon ne manquerait pas de lui proposer. Le vertueux diagre ne put résister aux sollicitations dont il était l’objet, et la peinture si triste qu'on lui fit de l'état de l'Eglise de Toul, fut précisément le motif qui le détermina à la prendre pour épouse et à Lui consacrer ses forces et ses talents. Il fit arriver à l’empereur les lettres qu’il avait reçues, de la part du clergé toulois, la résolution à laquelle il s'était arrêté et la raison principale de son acquiescement. Conrad aurait voulu conserver auprès de lui un homme du mérite de Brunon, qu'il se proposait d’élever aux plus hautes dignités de l’Eglise et de l'Empire ; mais touché du désintéressement et de la modestie du jeune diacre, il ne put retenir ses larmes et se crut obligé de prêter les mains à la promotion qu'avaient sollicitée les députés de la ville de Toul.
Brunon n’eut pas plus tôt reçu la permission de quitter l’armée, qu'il remit le commandement de ses troupes à un lieutenant, et prit le chemin de sa nouvelle résidence où il arriva heureusement, après avoir évité diverses embûches que les réfractaires de Lombardie lui avaient dressées sur son chemin jusqu’en-decà des Alpes.
Il fut reçu à Toul, le jour de l’Ascension, dix des calendes de juin (23 mai) de l’année 1096, par le clergé et par la première noblesse du pays, aux acclamations de tout le peuple, puis aussitôt intronisé dans sa cathédrale, suivant les formes canoniques, par Théodoric, évêque de Metz, son cousin.
Quoiqu'il ne fût pas encore sacré, Brunon mit la main à l’œuvre sans aucun retard, et remplit toutes les fonctions de pasteur qui ne se rattachent pas à l’ordination. Il donna tous ses soins à la guérison des maux occasionnés à son diocèse par la guerre et par sa position topographique qui l’exposait à devenir à chaque instant la proie des troupes du prince voisin, le plus ambitieux ou le plus entreprenant. Il n’apporta pas moins de zèle au rétablissement de la discipline monastique qui ne s’était guère maintenue dans toute sa ferveur qu’en l’abbaye de Saint-Epvre de Toul. 11 déposa l'abbé de Saint-Mansuy qui, négligeant le salut des âmes, ne songeait qu’à vivre en grand seigneur et à augmenter son domaine. Il confia le soin de ce monastère à Widric, prieur de Saint-Epvre, qui ne tarda pas à y introduire une édifiante réforme.
L'empereur apprit avec joie les heureux commencements de l’épiscopat de Brunon : il fit demander à ce digne parent de différer la cérémonie de son sacre jusqu'à Pâques de l’année suivante 1027 ; qu’alors ils se rendraient à Rome, de compagnie, pour y recevoir de la main du Pape, l’un, la couronne impériale, l’autre, la consécration épiscopale. Mais le nouveau Prélat, peu sensible à ces dovtee d’honneurs, alla trouver Conrad et le pria de consentir à ce qu'il se fit sacrer par l’archevèque de Trèves, afin que ce Prélat ne pût donner une interprétation fausse à un voyage à Rome et considérer la consécration, en cette ville, de l’un de ses suffragants, comme une atteinte portée à son autorité. L'empereur eut peine à souscrire à de tels motifs ; il céda cependant, et Brunon se rendit à Trèves, pour y recevoir la consécration des mains de son métropolitain.
Un incident fort inattendu fit différer de quelques mois la cérémonie, Avant de la commencer, le Prélat consécrateur voulut, en conséquence d’une ordonnance toute récente et qu'il avait publiée de son autorité privée, obliger Brunon de signer un acte par lequel il s’engagerait, en tant que suffragant, à ne rien entreprendre sans son ordre et sa volonté. L’évêque de Toul, regardant cette prétention comme attentatoire à la liberté de l’épis-
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copat, refusa formellement d'y souscrire et fit de respectueuses remontrances à Poppon; mais cet archevêque ne voulant relâcher quoi que ce soit du droit d'inspection qu'il s'était adjugé, Brunon revint à Toul et sa consécration n’eut pas lieu. L'empereur, informé de cette difficulté, fit venir à sa cour, qu'il tenait à Worms, le métropolitain et le suffragant, et décida le premier à se désister d’une exigence outrée. Brunon, de son côté, voulut bien promettre qu’il n’entreprendrait rien de considérable dans les affaires de son Eglise, sans avoir pris le conseil et l’avis de l’archevêque. Alors la consécration de l’évêque de Toul se fit, le 9 septembre de l’an 1026, et depuis les deux Prélats vécurent toujours en parfaite intelligence.
Brunon était un des hommes les mieux faits et les plus polis de son siècle. Il savait parfaitement la musique, et se servait volontiers de ce talent pour composer des hymnes et des répons dont les pieux moines des Vosges, ses amis, lui faisaient les paroles. Il n’était pas moins habile dans les autres arts et dans les sciences et passait, à bon droit, pour l’un des plus savants hommes de son siècle. Mais, remarque l’auteur de sa vie, il semblait faire peu de cas de ces avantages que, du reste, il tournait si bien à l’honneur de la religion ; il était plus grand Prélat encore dans l'Eglise de Jésus-Christ, que grand homme de lettres dans le monde. Son humilité faisait le sujet de l'admiration de ceux qui connaissaient ses talents. Il y joignait une patience merveilleuse en tout ce qu’il avait à souffrir des esprits difficiles et des pécheurs obstinés, une politesse exquise et une douceur inaltérable qui, heureusement harmoniées avec un air grand et majestueux, gagnaient tout le monde et en même temps commandaient le respect. Il était bienfaisant et charitable, jusqu’à se réduire à l’indigence pour en retirer les autres. Il pratiquait une continuelle pénitence par des austérités secrètes, répandait ses prières devant le Seigneur avec les sentiments d’une vive componction et ne montait jamais au saint autel, pour y offrir nos adorables mystères, sans verser des larmes aussi abondantes qu’affectueuses.
L’ennemi des hommes ne put envisager un serviteur de Dieu si parfait, sans essayer de l’ébranler par l’affliction. Mais, pour le juste, la tribulation devient le principe de toute patience, et la patience, à son tour, enfante pour lui la perfection ‘. Le saint Evêque vit donc surgir contre lui des ennemis de différents côtés. Les uns essayèrent de rendre sa fidélité suspecte à l’empereur, et de ruiner le crédit dont il jouissait à la cour ; d’autres travaillèrent à le brouiller avec les seigneurs de son voisinage, et ils réussirent particulièrement avec Eudes, comte de Champagne. Brunon se conduisit, en de telles circonstances, avec toute la prudence du serpent jointe à la simplicité de la colombe ; et pour ce qui le regardait personnellement, il n’opposa jamais que la patience aux plus injustes procédés. Robert, roi de France, ayant formé le dessein de se rendre maître de la Lorraine, voulut entrer en ce pays, dès le commencement du règne de Conrad le Salique, et avant que ce prince eût pu s’affermir sur Le trône; l’empereur envoya Brunon en France, avec le titre d’ambassadeur, et le chargea de traiter avec Robertun accord honorable, entre le royaume et l'empire. Le saint diplomate s’acquitta de sa mission avec tant de sagesse et de dignité, qu'il s’attira l'estime et le respect de tous les Français ; il rétablit entre Conrad et Robert une harmonie si parfaite que, pendant tout le temps que vécurent encore ces deux princes, elle ne fut jamais troublée, et qu’après leur mort, les effets en subsistèrent même sous le règne de leurs successeurs.
Raoul IT, roi de Bourgogne, étant décédé sans enfants, en 1034, ceux