LA BIENHEUREUSE ODA
reuse résolution de vivre dans la chasteté parfaite pour l'amour de Jésus- Christ, et attend sans crainte ce qui va arriver.
Quelques moments après, ses parents venaient l’inviter à se rendre à la chapelle pour la cérémonie de son mariage : Oda obéit aussitôt. Déjà le jeune Simon avait déclaré au prêtre qui l’interrogeait, qu’il prenait Oda pour sa légitime épouse; celle-ci devait répondre à son tour à la même question. Le ministre sacré la lui propose ; la demande lui est de nouveau adressée, et Oda reste muette. Une dame alors, se détachant de la foule des spectateurs, s’approche de la jeune fille qu’elle connaissait très-bien et l’engage à ne point écouter une fausse modestie qui lui ferme la bouche dans une circonstance si solennelle, et à répondre tranquillement à la question que le prêtre lui fait. Oda prenant alors la parole s'exprime en ces termes : « Puisque vous cherchez avec tant de sollicitude si je suis disposée à accepter ce jeune seigneur pour époux, sachez que je ne veux accepter ni lui ni aucun autre, car mon amour et ma foi sont engagés à Jésus-Christ, à qui, dès mes premières années, j’ai consacré ma virginité. Rien ne pourra jamais me séparer de ses faveurs, ni l'amour d’aucune créature, ni les menaces, ni quelque autre chose que ce soit ».
A ces mots, tous les assistants sont remplis de surprise et de tristesse. Le jeune Simon, le premier, s'éloigne précipitamment, monte sur son cheval et retourne plein de colère au château de son père. Plusieurs s’approchent d’Oda, lui adressent des reproches sur sa conduite, et s’efforcent de la déterminer à prendre l’époux que ses parents lui ont choisi. L’âme de la vertueuse jeune fille était en proie à la plus vive douleur en voyant le trouble dans lequel étaient jetés ses proches et les amis de sa famille ; mais la vivacité de sa foi lui fit supporter cette épreuve si pénible et lui donna le courage de rester fidèle à sa résolution. Elle se retira dans la chambre de sa mère pour se recommander de nouveau à Dieu et réclamer son secours, au moment où son père, montant à cheval, se rendait auprès du jeune Simon dont il redoutait le ressentiment et la colère. Sa famille était une des plus importantes du pays, et il y avait lieu de craindre qu’elle ne conçût un vif déplaisir de tout ce qui venait de se passer. Wibert d’ailleurs pouvait seul expliquer la raison de la conduite de sa fille, sur les dispositions de laquelle il avait toujours gardé le plus profond silence. Peut-être même voulait-il donner à Simon l’assurance qu'il allait tenter de nouveau de décider Oda à l’accepter pour époux. Mais, pendant ce temps, la généreuse vierge prenait une résolution étonnante, énergique, et qui devait rompre toutes les espérances qu’on aurait pu concevoir encore pour l’avenir.
En effet, tandis qu’elle se trouvait seule dans la chambre de ses parents, demandant à Dieu de l’éclairer de ses lumières et de l’aider de son secours tout-puissant, elle forma le projet de se ravir à elle-même cette beauté qui devenait un obstacle à l’accomplissement de ses désirs. Saisissant donc une épée de son père qu’elle trouva au chevet du lit, et demandant à Dieu de fortifier son bras, elle se coupa une partie des narines et reçut aussitôt dans un bassin le sang qui coulait avec abondance. Plusieurs des personnes qui savaient qu’elle était retirée dans cette chambre, s’étonnaient de ne point la voir sortir. La curiosité les porta à y aller pour l’interroger sur ses dispositions intérieures et sur les motifs de sa conduite. Arrivées à la porte et La trouvant fermée, elles appelèrent à haute voix la jeune fille, qui ne répondit point. Toutes alors se mirent en devoir de forcer l’entrée, pour s’assurer qu’elle était dans cet appartement. Quelle n’est point leur surprise en
voyant Oda toute défigurée et recevant dans un bassin le sang qui coulait de ses blessures. A cette vue, elles poussent un cri d'horreur ; la mère d’Oda accourt et tombe évanouie entre les bras des personnes qui l'entourent. Le bruit de ce qui s'était passé au château ne tarde pas à se répandre au dehors : ilarrive jusqu'aux oreilles du seigneur Wibert, qui, en ce moment, revenait à cheval en toute hâte. En arrivant, il trouve son épouse, ses parents et ses amis dans une consternation impossible à décrire. A la vue de sa fille ainsi couverte de sang, il est saisi lui-même de la plus profonde douleur. 11 commençait sans doute à reconnaître la faute qu’il avait commise, en cherchant à contraindre sa vocation et à la forcer d’accepter, contre sa volonté, l'époux qu'il avait choisi.
Le vénérable Odon, abbé du monastère de Bonne-Espérance, ne tarda pas à être instruit de tout ce qui s’était passé dans la famille d’Oda. Reconnaissant à ces témoignages frappants que Dieu appelait cette vierge à la vie religieuse, il chercha à lui faciliter les moyens d’y entrer. Pour cela, il confia une mission à deux religieux très-vertueux et très-prudents, et leur recommanda de demander, en passant, l'hospitalité dans le château du seigneur Wibert. Ils y furent reçus avec les démonstrations de la plus vive satisfaction. Oda, qui regardait leur arrivée dans la maison de son père comme un moyen que lui offrait la Providence pour le déterminer au sacrifice devant lequel il reculait toujours, lui demanda de nouveau alors la permission de se consacrer entièrement au service de Dieu dans quelque pieuse communauté. Wibert s’y refusa encore cette fois : mais enfin, vaincu par les instances pressantes de sa fille et par les sages réflexions que lui suggérait son admirable conduite, il consentit de donner à Dieu cette enfant chérie qu’il lui redemandait.
La bienheureuse Oda fut au comble du bonheur quand eile obtint cette faveur après laquelle elle soupirait depuis si longtemps. Peu de jours après, elle reçut le voile des vierges des mains de l'abbé de Bonne-Espérance, et entra aussitôt dans une communauté de saintes filles qui suivaient la règle de Prémontré. On eut promptement à admirer dans la fervente novice l’assemblage des plus touchantes vertus. Son humilité et son esprit d’obéissance la portaient à se regarder comme la dernière de toutes les sœurs et à leur rendre, avec joie et simplicité, toutes sortes de services. Insatiable d’austérités et de privations, elle trouvait trop douce encore la règle qu’elle avait embrassée. Son amour pour la prière lui faisait aussi goûter dans ce pieux exercice une abondance de douceurs et de consolations. Il plut à Dieu, pour faire éclater la sainteté de son humble servante, de lui envoyer une maladie grave et peu ordinaire. On crut quelque temps que c’était la lèpre, et la pieuse Oda dut rester dans une petite cellule à quelque distance
de la communauté. Entièrement résignée aux volontés du ciel, elle se soumit sans murmurer à cette mortifiante séparation et se consola en rappelant sans cesse à sa pensée la passion du Sauveur des hommes. Le mal ayant diminué peu à peu, Oda reprit ses exercices ordinaires et continua de donner à ses sœurs l'exemple d’une parfaite régularité. Sa conduite fit une telle impression sur toute la communauté, que, quand il fut question de choisir une nouvelle prieure, tous les suffrages se réunirent en sa faveur. Obligée d'accepter cette charge qui alarmait son humilité, Oda n’y trouva qu’une consolation, celle de pouvoir plus facilement secourir les pauvres et les malheureux qui se présentaient en grand nombre à la porte du monastère. Elle avait pour eux les sentiments d’une commisération toute naturelle, et elle trouvait dans son ingénieuse charité une foule de petits moyens pour
soulager leur misère et adoucir leurs privations et leurs peines. Son esprit de foi lui faisait considérer Jésus-Christ lui-même dans la personne des pauvres qui se présentaient à elle.
Jusqu’aux derniers jours de sa vie, la bienheureuse Oda pratiqua ces œuvres de religion et de charité, et s’avança dans la perfection de son saint état. Une dernière maladie lui donna surtout occasion de manifester son admirable humilité. Un jour qu’elle voyait ses sœurs répandre des larmes auprès de son lit de douleur, en lui demandant de se souvenir d’elles dans le ciel, elle leur adressa ces paroles : « Pourquoi, mes filles, parlez-vous ainsi à une pécheresse ? Pourquoi me demander, à moi qui n’ai fait aucun bien, ce que les Apôtres et les Saints peuvent seuls demander pour vous ? Ne parlez pas ainsi; mais plutôt demandez à Dieu qu’il me pardonne mes péchés, et qu’il me reçoive au sortir de ce monde ». La bienheureuse Oda expira un moment après, le jour de Pâques, 20 avril de l’an 1158. Son corps fut inhumé dans le monastère même de Bonne-Espérance, au milieu d’un grand concours de religieux et de personnes pieuses.
Nous avons emprunté cette Vie aux Vies des Saints de Cambrai et d'Arras, par M. l'abbé Destombes.
4274-1317. — Papes : Grégoire X; Jean XXII. — Emperceurs : Rodolphe Ier; Louis V.
Incorruptio facil esse proximum Deo.
La pureté rapproche de Dieu.
Sap., VI, 20.
Au centre de l'Italie, près du fameux lac de Trasimène, est un petit bourg appelé Gracciano Vecchio ; c’est là que vint au monde, en 1274, Agnès, une des plus douces gloires de l'Ordre de Saint-Dominique. Son père, Laurent Segni, était suffisamment doté des biens de la fortune et riche en vertus chrétiennes.
Les desseins que le ciel avait sur Agnès ne tardèrent pas à se révéler. A peine avait-elle reçu le jour, que des flambeaux mystérieux, brillants comme le soleil, illuminèrent son berceau : illustre présage de l'éclat futur de sa sainteté. — Un signe si manifeste des- faveurs d’en haut ne dut pas être étranger au choix qu'on fit du nom symbolique donné à l'enfant. Ses parents, versés dans les choses divines, avaient dû comprendre que l’Agneau céleste se fiançait dès ce jour celle qu’il honorait d’une attention si prévepante.
Quoi qu’il en soit, ce nom sublime d’épouse du Christ, Agnès devait vite le réaliser. Elle ne savait pas encore répondre aux hommes qu’elle bégayait l’Oraison Dominicale et la Salutation Angélique. A l’âge de quatre ans, elle fit voir qu’elle avait déjà entendu et compris la voix intérieure de son céleste Epoux. Souvent elle quittait les jeux de l'enfance pour se retirer dans un endroit solitaire. Là, elle se mettait à genoux, élevait vers le ciel son cœur, ses yeux et ses petites mains, offrait à Jésus ses prières et sa personne, et lui demandait de bénir ses parents. A voir sa figure enfantine s'épanouir, son regard s’illuminer et ses lèvres s’animer du sourire de l’extase, il était facile de la croire en face d’une vision mystérieuse.
546 20 AYRIL.
Elle était tendrement chérie de ses compagnes qui regrettaient de ne pouvoir la retenir toujours au milieu d’elles. Agnès profitait de cette affection pour les emmener dans les sanctuaires voisins. Un jour même, à l’âge de neuf ans, elle leur proposa un pèlerinage à une église de Monte-Pulciano. Toutes acceptèrent et se mirent à gravir joyeusement la colline qui les séparait du lieu vénéré. Comme elles approchaient des remparts de la ville, soudain une troupe de corbeaux croassant fond sur Agnès. De leurs becs, de leurs ailes et de leurs ongles, ils cherchent à la meurtrir et à lui crever les yeux. Mais elle invoque le nom de Jésus, et la troupe ennemie s’envole sans lui avoir fait aucun mal. C'était, ajoute l'historien de la Sainte, une armée de démons qui présidaient à une maison de débauche bâtie près de ce lieu, et que troublait la présence de cet ange de pureté.
Cette même année, Agnès, déjà dégoûtée des plaisirs du monde, avant même d’avoir appris à les connaître, demanda à se vouer à Dieu dans un monastère. Ses parents crurent sage de s'opposer, pour le moment, à son dessein : elle était si jeune ! D’ailleurs il fallait qu’ils fussent mis à même de reconnaître la volonté de Dieu, pour qu’ils consentissent à se séparer d’un tel trésor. La jeune vierge n’obtint rien des hommes, ni par ses prières, ni par ses larmes ; mais elle s’adressa au fiancé divin dont la voix l’appelait, et lui, fléchit toutes les résistances. Agnès était au comble de ses vœux. Œlle pouvait se réunir pour jamais à celui qui parle au cœur dans la solitude. Elle entra chez les religieuses del Sacco (du Sac), à côté de Monte- Pulciano. Ces religieuses vivaient sous la règle de saint Augustin, mais sans appartenir à aucune des grandes familles monastiques, et leur nom n’était que celui de la grossière étoffe dont elles s’habillaient. Cependant, pour être ignorées, elles n’en étaient pas moins ferventes et dignes d'apprécier les vertus d’Agnès.
Dès le premier jour, la jeune novice s’appliqua tout entière à la vie religieuse. Ne donnant à son corps que ce qu’elle ne pouvait lui refuser, elle employait toutes les heures du jour, et une grande partie de la nuit, à l’oraison, aux pieuses lectures et à tous les exercices possibles de pénitence. Son humilité, sa douceur, son obéissance étaient telles que la mère des novices et toutes ses compagnes l’aimaient et la vénéraient comme un ange du paradis.
Lorsqu’elle fut arrivée à l’âge de quatorze ans, pour mettre sa vertu à l'épreuve, on la nomma économe de son monastère. Cette charge devait l’arracher aux douceurs de l’oraison ; mais elle savait que l’oraison n’est plus agréable à Dieu, quand l’obéissance appelle à d’autres emplois. Elle obéit donc avec joie, et jamais on n’eut à lui adresser le moindre reproche. Elle veillait avec diligence à ce qu'aucune religieuse ne manquât de quoi que ce fût, et quand il s'agissait de rendre un service à ses sœurs, elle était toujours pleine de grâce et de charité. Auparavant, elle avait résolu de garder pendant le Carême un silence inviolable avec les hommes, pour ne converser qu'avec le ciel ; mais, comme ses sœurs seraient devenues les victimes de ce sacrifice, elle se contenta de retrancher toutes les paroles qui n’étaient pas nécessaires à l’exercice de sa charge.
Dieu témoigna alors combien il est loin de désapprouver qu’on le quitte pour le bien du prochain; car, durant ce temps même, sainte Agnès reçut une grâce des plus éclatantes. La Mère du Sauveur, qui après Dieu possédait son âme, lui apparut, et l’entretenant doucement, elle lui donna trois petites pierres merveilleusement belles. Puis elle lui dit : « Ma fille, avant ta mort tu bâtiras un monastère en mon honneur : prends ces trois petites pierres
pour te rappeler que ton édifice doit être fondé sur la foi constante et la confession de la très-haute et indivisible Trinité.
Déjà Agnès, durant ses prières, avait paru plusieurs fois élevée au-dessus du sol de plus d’une coudée, en face de toutes les religieuses, et elle jouissait dans le monde même, où le bruit de ses miracles s’était répandu, d’une réputation extraordinaire de sainteté. On en vit bientôt la preuve. Les habitants de Procena, près d’Acqua Pendente, avaient décidé de bâtir un monastère pour leurs filles. Bien qu'Agnès n’eût que quinze ans, ils vinrent la demander pour en être la fondatrice et la première supérieure. À la pensée du commandement, l'humilité d’Agnès s’effraya : elle mit en avant son incapacité et son âge. D'ailleurs, elle savait que ce n’était pas là le monasière que la Sainte Vierge lui avait ordonné de bâtir. Cependant je Vicaire de Jésus-Christ, en vertu de son autorité suprême, lui ordonna d’entreprendre la fondation proposée ; elle le fit. Mais, toujours convaincue de son indignité, elle redoubla ses oraisons et ses pénitences. Le pain et l’eau étaient sa seule nourriture ; la terre nue son lit; une pierre son oreiller.
En retour de ces sacrifices, elle fut comblée, même visiblement, des grâces célestes. Souvent la manne tombait en forme de croix sur son manteau : touchant symbole des douceurs cachées sous la croix! Là où elle s'était agenouillée, croissaient miraculeusement les plus aimables fleurs : la violette, le lis et les roses. — Une nuit de l’Assomption, la Sainte Vierge lui apparut de nouveau ; et, déposant l'Enfant Jésus dans ses bras, elle l’abandonna à ses plus affectueuses caresses. Agnès ne put se séparer de son bien-aimé qu’en versant des larmes, et pour consolation, elle détacha une petite croix du riche collier de perles du divin Enfant. — Un autre jour, priant dans la partie la plus solitaire du jardin, elle fut ravie en Dieu et oublia l’heure de la messe. Son extase ayant cessé, elle se mit à pleurer de n'avoir pu recevoir son Sauveur. Alors un ange lui apporta la sainte Eucharistie et lui donna la communion.
Attirés par le bruit de ces merveilles, deux ermites Camaldules descendirent de leurs montagnes pour visiter ce prodige de sainteté. Après un long entretien sur la vie spirituelle, Agnès les fit asseoir à sa table pour le repas, On n’avait encore apporté aucun mets, lorsqu'ils voient tout à coup, au milieu d’un plat de terre, s'élever une belle et odoriférante rose. La Sainte alors se tourne vers ces bons religieux et leur dit : « Pères, notre Sauveur a voulu, au milieu des froids et des frimas de l’hiver, envoyer sur notre table cette fleur de l’été pour montrer combien vos ardentes paroles ont réchauffé mon esprit languissant ». Et les ermites édifiés retournèrent à leurs cellules, bien convaincus qu'eux seuls ils avaient été réchauffés par les ardentes paroles d’Agnès.
Une telle sainteté méritait bien qu'Agnès eût toujours des frères et des sœurs pour veiller sur son tombeau, conserver son souvenir et redire ses vertus. Or, les religieuses del Sacco ne formaient qu’une de ces congrégations éphémères, qu’un jour de générosité fait naître, mais que, au siècle suivant, on retrouve seulement dans le passé de l’histoire. Un jour donc, dans une de ses visions mystéricuses, la servante de Dieu se trouva en pleine mer, en face de trois vaisseaux magnifiquement pavoisés conduits par saint Augustin, saint François d’Assise et saint Dominique. Une sainte dispute s'était élevée entre eux à qui posséderait Agnès. Mais le glorieux patriarche Dominique, alléguant l’arrêt du ciel qui lui donnait Agnès pour fille, tendit la main à son enfant et l’introduisit dans sa barque.
Agnès ne comprenait pas comment se ferait ce changement d’institut;
mais bientôt un ange vint le lui révéler. Il lui rappela les trois petites pierres qu’elle avait reçues autrefois de la Sainte Vierge, avec l’ordre de lui bâtir plus tard un monastère. « Le temps, lui dit-il, ést venu : vous devez fonder une maison sur la colline même de Monte-Pulciano, où les démons, sous la forme de corbeaux, vous ont assaillie ; vous dédierez le couvent à la très-sainte Trinité, à l’incomparable Vierge Marie, au bienheureux Dominique, auquel vous allez désormais appartenir ».
En même temps arrivait à Procena l'élite des habitants de Monte-Pul-
ciano, venant conjurer Agnès de retourner dans sa patrie ; eux-mêmes en ce cas lui bâtiraient un couvent où plusieurs de leurs filles embrasseraient la vie religieuse sous sa conduite. Son plus grand désir eût été de demeurer oubliée : mais à la voix du ciel, elle ne pouvait résister ; elle se rendit donc à Monte-Pulciano, où elle fut reçue comme en triomphe. Redoutant ces applaudissements, qui ôtent souvent à la vertu son prix surnaturel, elle pressait sans relâche les travaux de construction ; et sitôt que la clôture put être gardée, elle revêtit l’habit des sœurs de Saint-Dominique, puis fit vœu de vivre selon les règles de son nouvel Ordre. Suivant la promesse qui lui avait été faite, elle se trouva, en peu de temps, à la tête d’une communauté de vingt religieuses, qui, dignes filles d’une telle mère, vivaient, dit leur historien, comme des anges du ciel. Mais Dieu éprouva ces âmes qu’il chérissait. Il permit une fois qu’on oubliât la nouvelle famille, et le couvent resta trois jours sans pain. Agnès, dont la confiance égalait l'humilité, se plaignit amoureusement au ciel d’une nécessité si extrème. Mais écoutons Dieu louant lui-même la conduite de notre Sainte, en parlant à sa digne sœur, la Vierge de Sienne (Dialogue 149) : « Cette chère petite pauvre», dit-il, « ma fidèle Agnès, éleva son cœur vers ma bonté en me disant: Mon bien-aimé Seigneur, mon tendre Père, mon éternel Epoux, ne m’avez-vous pas ordonné de retirer de leurs familles ces vierges ? et vous, ne les avezvous réunies dans votre maison que pour les laisser mourir de faim ? Bon Maître, pourvoyez à leurs besoins ! — Pour satisfaire son humble demande, j'inspirai à quelqu'un la pensée de lui porter cinq petits pains, et je le lui révélai. Quand celui qui venait approcha de la porte, Agnès dit à une deses filles : Ma fille, allez au tour, et apportez le pain que le Seigneur nous envoie dans sa bonté. — Quand les pains furent apportés, on se mit à table, et, pendant que ma bien-aimée faisait le partage, je mis dans ses mains une telle puissance que les pains se multiplièrent et purent fournir abondamment à plusieurs repas ».
Ce n’est pas le seul miracle qui illustra cette époque de la vie d’Agnès. Mais, chose remarquable, ses miracles changent de caractère du jour où elle a changé d’Institut. Dans l'Ordre de Saint-Dominique, les religieux ont pour but de répandre sur leurs frères du monde les trésors qu’ils possèdent, Notre chère Sainte délivre donc un homme cruellement possédé du démon ; elle rend la vue à une de ses sœurs, guérit une jeune fille, ressuscite un petit enfant, en faisant sur lui le signe de la croix, convertit plusieurs jeunes libertins qui l'avaient outragée par leurs paroles ; enfin, elle fait jaillir d’un rocher voisin une source d’eau pure, où plusieurs recouvrèrent la santé.
Cependant le jour des noces célestes approchait pour Agnès. Mais des heures d’infirmités et de douleurs précédèrent cet instant si désiré. Un ange lui avait annoncé qu'il en serait ainsi, un jour qu’elle reposait un peu sur son lit. Il lui sembla qu’elle était conduite par ce guide céleste sous un olivier, où il lui offrit à boire dans un calice une liqueur très-amère, en lui
disant: «C’est maintenant, chère Epouse, qu’il vous faut prendre part au calice que votre Epoux a bu le premier pour l’amour de vous ». Sur l’ordre de ses supérieurs, elle alla demander sa guérison aux eaux salutaires de Clanciano, à trois lieues de Monte-Pulciano. Le Seigneur fit voir qu'il approuvait cet acte d’obéissance : plusieurs miracles marquèrent les pas de sa servante. La manne miraculeuse qui tombait sur elle en forme de croix la couvrit de nouveau de sa rosée pendant qu’elle se baignait. Une nouvelle source commença à couler dès qu’Agnès fut arrivée à Clanciano, dont les eaux guérirent tous les autres malades: on la nomma l’eau de sainte Agnès. Elle changea l’eau d’une fontaine en un vin exquis ; elle guérit une jeune fille qui avait au genou un mal dangereux ; enfin elle ramena à la vie un enfant qui s'était noyé dans les bains. Cependant elle-même ne guérit point, parce qu’il plut à l’Epoux céleste de la disposer par cette maladie à entrer entièrement purifiée dans la salle des noces de l’Agneau. Elle retourna donc au monastère de Monte-Pulciano où le mal ne fit que s’aggraver. Contrainte de s’aliter, et pressentant que Dieu voulait la retirer de cette terre d’exil, elle se disposa à la mort avec joie, et reçut les derniers sacrements avec un cœur palpitant d'amour et un visage rayonnant de joie. Ses religieuses pleuraient amèrement, mais elle les consola par ces paroles : «Si vous m’aimiez comme vous devez, mes filles, vous ne pleureriez pas ainsi. Car les amis ne s’attristent pas du bien de leurs amis : au contraire, ils s’en réjouissent. Le plus grand bien qui puisse m’arriver, c’est de m’en aller à notre Epoux. Soyez-lui fidèles à cet Epoux si bon ! Persévérez toujours dans l’obéissance, et je vous promets de vous être plus utile au ciel que si je restais parmi vous. Surtout, aimez-vous les unes les autres ! tenez cet amour pour une marque des plus assurées de votre prédestination...» Bientôt après, levant les yeux et les mains au ciel, elle dit avec un sourire ravissant : « Mon bien-aimé est à moi, je ne le quitterai plus!» En prononçant ces mots, son âme s’était envolée au sein de Dieu, le 20 avril 1317, à l’heure où Jésus vint au monde. Agnès avait quarante-trois ans.
En ce moment même, elle recevait sur la terre la louange la plus parfaite, celle des enfants à la mamelle. La langue de ces petits innocents fut merveilleusement déliée, et ils se mirent dans les lieux voisins à publier la mort et les vertus d’Agnès ; leurs parents s’éveillèrent en entendant ces voix. Le lendemain, on se rendit de toutes parts au monastère, pour vénérer le corps de la Sainte. Elle demeura longtemps exposée, exhalant un suave parfum, et opérant par sa vertu d'innombrables miracles.
Cinquante-deux ans après la mort d’Agnès, il fut révélé à sainte Catherine de Sienne que dans le ciel elle serait la compagne et l’égale de celle qui l’avait précédée sur la terre. Cette révélation, dit un historien, jeta dans l'âme de Catherine un désir ardent de visiter les reliques de la Sainte de Monte-Pulciano. Elle part donc avec son confesseur et quelques-unes de ses fidèles compagnes, elle court se prosterner devant le tombeau incorruptible et vénéré; elle incline la tête pour baiser les pieds de cette amie céleste. Mais voilà qu'Agnès semble ne pouvoir souffrir une si profonde humilité; elle soulève un de ses pieds et le présente doucement à Catherine devant toutes les Sœurs. De ce jour le monastère de Monte-Pulciano fut pour le cœur de la vierge Siennaise un lieu sacré, où elle faisait de fréquents pèlerinages. La seconde fois qu’elle vénéra le saint corps, elle ne se mit plus à ses pieds, mais, remplie de confiance et de joie, elle baisa le visage de la bienheureuse Agnès, et, à ce moment, on vit tomber une manne plus blanche que la neige, et ces deux corps bénis en furent bientôt couverts : con-
sécration de l’amitié sublime entre la Sainte de la terre et la Sainte du ciel!
Cependant Agnès n’avait pas encore reçu les honneurs d’un culte public; elle ne fut béatifiée qu’en 1534, par Clément VII, et solennellement canonisée que par Benoît XIII, en 1726.
Dans les arts: 1° le voile et le manteau de sainte Agnès de Monte-Pulciano sont parsemés de petites croix pour rappeler la pluie céleste qui tomba sur elle sous cette forme ; 2 couchée dans son tombeau, elle présente son pied à baiser à sainte Catherine de Sienne ; 3° un ange lui donne la communion sous un olivier ; 4° l’enfant Jésus, qui était dans ses bras, lui donne une croix en la quittant, etc. -
La Vie originale de sainte Agnès de Monte-Pulciano a été écrite par Raymond de Capoue, confesseur de
sainte Catherine de Sienne : c'est celle que donnent les Acta Sanctorum. — Cf. Année Dominicaine, t. 1 et une Vie italienne de la Sainte, par le Père Ponti, laquelle a été traduite pour la France en 1865.
SAINT THÉOTIME, ÉVÊQUE DE TOMES (vers 407).
Saint Théotime avait été élevé dans la philosophie des Grecs, mais il la releva par la pratique des vertus évangéliques ; ainsi on peut l'appeler, non point simplement philosophe, mais philosophe chrétien. Tout répondait en lui à ce glorieux titre : l’intérieur par la pureté de sa vie, l’extérieur par sa mortification. Outre l’habit et les longs cheveux qu'il portait, il se privait de tous les plaisirs de la vie, et, sans s’assujétir à des heures réglées pour le manger et pour le boire, i} ne prenait de nourriture que quand il y était forcé par la faim et par la soif. Son mérite le fit élever à la chaire de Tomes après la mort de Bretannion ; et il ne fallait pas moins qu'un homme aussi Saint que lui pour le remplacer dignement. Son zèle ne se borna pas au soin de son diocèse ; il passa le Danube pour porter les lumières de la foi chez les Huns, qui occupaient alors le pays des Daces et des Gètes, voisin de la Petite-Scythie. Il s’attira si fort leur vénération par ses vertus et par les prodiges qu'il fit parmi eux, qu'ils l’appelaient communément le dieu des Romains. Un jour qu’il était en chemin avec quelques-uns de sés compagnons, ceux-ci aperçurent plusieurs de ces barbares qui faisaient des courses pour piller selon leur coutume. Ils se crurent perdus et se lamentèrent beaucoup ; mais le Saint descendit de son cheval et se mit en oraison, et Dieu les rendit invisibles à ces. barbares.
Il s’acquit ainsi par de semblables merveilles un grand crédit dans leur esprit, et en profita pour les détourner de faire des irruptions dans la Petite-Scythie dont il était métropolitain. Il les humanisa aussi, quoiqu’ils fussent cruels par caractère, en leur faisant de petits festins et des présents. Ces libéralités firent croire à l’un d'entre eux qu’il devait être riche, et il lui tendit un piége pour le voler. Il avait pour cela attaché une corde à son bouclier; mais, quand il voulut lever la main pour lui jeter la corde dessus et l’attirer à lui, comme ils faisaient quelquefois aux ennemis pour les arrêter et les mener, son bras demeura comme pris en l’air sans aucun mouvement ; et il ne put être délivré de ce lien invisible, qu’il n’eût reconnu sa faute, et que ses compagnons n’eussent supplié le Saint de prier Dieu pour lui.
Saint Théotime était étroitement uni à saint Jean Chrysostome, et il prit hautement sa défense dans un synode qui se tint contre lui à Constantinople.
Il fut d'avis que l’on ne proscrivit pas tous les écrits d'Origène sans distinction, mais seulement ceux dans lesquels la foi était altérée. Saint Jérôme écrivit dans le même sens 1, ainsi que saint Augustin ?, et le pape Gélase 3.
Un grand seigneur, nommé Promote, qui fut consul en 389, fonda, dans la Thrace, du côté de l'Asie, un monastère qui fut habité par les Goths ; au moins ils composaient la plus grande partie de la communauté. Ce lieu n’était pas beaucoup éloigné de Constantinople. Ces moines goths demeurèrent attachés à saint Jean Chrysostome autant que saint Théotime dont nous venons de parler, quand ce saint Docteur fut envoyé en exil par les intrigues de ses ennemis. On ne sait point à quel âge mourut saint Théotime.
Baronius.