LES TROIS SAINTS DE CE NOM
Nous n'avons pas tous les ouvrages du Sinaïte; plusieurs se sont perdus par l’injure du temps, et parmi ceux-ci nous avons sujet de regretter les Viés des saints Pères qu'il avait écrites; c'està-dire, de plusieurs saints solitaires du Mont-Sinaï et des déserts voisins. Les Bollandistes pensent néanmoins que la vie de saint jean Climaque, que l'on a encore, est de lui.
41° Le principal de ceux qui nous restent est son Hodegos, ou le Guide du vrai chemin ; il ne traile que du dogme. On doit remarquer que la première règle qu’il donne à ceux qui combattent les hérétiques, est de mener une vie pure et innocente, et de se rendre dignes de recevoir les
lumières du Saint-Esprit, et d’en devenir l'organe pour défendre plus puissamment la vérité; car quoique la science soit nécessaire, et qu'il ne soit pas permis de s’engager à disputer avec les ennemis de la foi sans être bien instruit des matières de controverse, et sans être en état de soutenir le dogme et de combattre l'erreur; il est certain que la piété et l'innocence de la vie attirent de grandes lumières et de puissants secours pour confondre les hérétiques et même pour les convertir, et cela paraît assez par les bénédictions que Dieu a répandues dans tous les temps sur le ministère des Saints qu’il a employés à la conversion des âmes, comme on l’a vu en partilier dans saint Dominique, saint François Xavier, saint François de Sales et saint Vincent de Paul, sans parler de tant d'hommes apostoliques dans les siècles antérieurs, qui ont étendu le royaume de Jésus-Christ autant par la piété que par les lumières de leur zèle.
20 Nous avons encore, de saint Anastase, des considérations sur l’Hexaméron, ou l'ouvrage de six jours de la création. C’est une exposition des paroles de Moïse sur la création du monde, qu'il fait dans un sens mystique et allégorique, sans toutefois prétendre détruire le sens littéral, ni contredire les explications littérales que les Pères en ont données.
3° Nous avons aussi de lui un discours qui fut prèché le cinquième dimanche de Carême, et qui a pour titre : De la sacrée Sinaxe. Ce discours est plein d'excellentes instructions. Il le commence par un éloge des psaumes de David qu’on chantait tous les jours dans les assemblées des fidèles.
Il ajoute que l’assiduité à la prière et le goût qu’on y prend, ainsi qu'à la lecture des divines Ecritures, est comme la mère des vertus ; car il ne peut pas se faire qu’une personne, qui s'applique assidüment et avec piété à cet exercice, ne parvienne à connaître véritablement Dieu, et à obtenir de sa bonté les secours dont son âme a besoin. Il dit que si ceux qui veulent acquérir la connaissance des arts s’y appliquent pendant plusieurs années, à combien plus forte raison ceux qui veulent parvenir à bien connaître Dieu et à le servir fidèlement, doivent-ils s’y appliquer par l'exercice de la prière, qui est un moyen efficace pour les y conduire.
Après une belle explication de quelques parties du saint Sacrifice, selon le rit ancien, comme on le voit encore dans les liturgies qui nous réstent, et qui portent le nom de saint Jacques, de saint Basile et de saint Anastase, il insiste beaucoup sur le pardon des ennemis, et prouve que le souvenir des injures dans le désir de se venger, est de tous les péchés celui qui met le plus d’obstacle à la miséricorde de Dieu, et qui cause plus tôt la perte éternelle du pécheur. Celui qui a le malheur de tomber dans un péché d’impureté, ou qui commet un homicide, rentrant ensuite en lui-même, est saisi d'horreur de son crime, en conçoit un vif regret et entre dans des sentiments de pénitence ; mais quand la haine et la vengeance se sont glissées dans le cœur d’un homme, il en est continuellement préoccupé ; s’il se couche, il s'endort avec ce mauvais sentiment ; s’il s’éveille, c'est la première pensée qui se présente à son esprit; s’il prie, s’il marche, en quelque endroit qu’il soit, et quoi que ce soit qu’il fasse, il porte ce venin dans son âme; et quand une fois ce vice y à jeté ses racines, tout lui devient inutile, le jeûne, la prière, les larmes, la confession, l'oraison, la virginité, l’aumône, et toutes les autres bonnes actions qu’il fait; la haine contre son frère détruit tout. Remarquez, ajoute-t-il, que Notre-Seigneur ne nous a pas dit : « Si vous avez quelque chose contre votre frère, allez vous réconcilier avec lui »; mais qu'il a dit : « Si votre frère a quelque chose contre vous ». Si donc nous sommes obligés de guérir la malice de notre frère, quelle espérance de pardon peut avoir celui qui conserve la haine contre lui ? J'entends souvent des gens qui disent : « Malheur à moi, je ne sais que faire pour me sauver ; je ne puis ni jeüner, ni veiller, ni garder la continence ; il m'est trop dur aussi de quitter le monde, comment me sauverai-je ? » Vous me demandez comment ? En voici le moyen en deux mots : « Pardonnez, et on vous pardonnera ». Voilà une voie courte et sûre pour arriver au salut, En voici une autre encore : « Ne jugez point et vous ne serez point jugé ».
Le Saint prend occasion de ces dernières paroles pour exhorter à ne point juger mal de son prochain. « Quand même », dit-il, « vous l’auriez vu de vos yeux tomber dans le péché, souvenezvous qu'i n'y a qu'un seul Juge, qu'un seul Seigneur qui rendra à chacun selon ses œuvres ». Le jugement est réservé à Jésus-Christ ; nous comparaitrons tous un jou devant lui pour le subir et recevoir la récompense ou le châtiment que nous aurons mérité. Celui qui juge avant l’avénement de Jésus-Christ, usurpe ses droits et est une espèce d’Antechrist. Vous avez vu cet homme commettre un péché, mais vous ne savez pas s’il en fera pénitence, ni quelle sera la fin de sa vie. Le voleur, qui avait été crucifié avec Jésus-Christ, obtint, en un moment, son pardon, quoiqu'il eût été voleur et homicide ; et Judas devint, dans un moment, d’apôtre et de disciple de Jésus- Christ, un traître et un perfide. Celui-ci fut perdu et l’autre fut sauvé.
Allons encore plus loin. Je conviens avec vous que cet homme à qui vous avez vu commettre ce péché est condamnable ; mais êtes-vous témoin de toutes ses autres actions ? Peut-être que, après avoir péché sous vos yeux, il fait en secret une grande pénitence, et tandis que vous le condamnez dans votre cœur comme un grand pécheur, il est déjà justifié devant Dieu.
Vous ne devez donc juger personne, et encore moins le prêtre, sur des fautes secrètes et incertaines dont on vous aura dit qu'il est coupable. Ne diles pas qu'il doit êlre jugé. Oui, il doit l'être: mais ce n’est pas par vous qu'il doit être examiné et jugé ; c’est Dieu qui doit le juger ou son évêque, Pourquoi vous, qui n'êtes qu'au räng des brebis, oseriez-vous juger le
Pasteur? Pourquoi, à l’exemple des Pharisiens, vous attribuez-vous un pouvoir qui n'appartient qu’à Dieu ?
Enfin, saint Anastase termine son discours par une histoire fort édifiante, et qui fait très-bien à son sujet. « Il y avait », dit-il, « dans un monastère, un religieux qui vivait dans son état avec beaucoup de tiédeur et de négligence. Etant tombé malade de la maladie dont il mourut, il n’en fut point effrayé ; au contraire, il en rendit grâces à Dieu et envisageait d’un air riant le moment où il aliait sortir du monde ». C'était l'usage, dans ce monastère, que quand quelqu'un des frères se trouvait près de la mort, tous les autres, avec le supérieur, s’assemblaient autour de lui pour
l’assister dans ses derniers moments, et n’en bougeaient point jusqu’à ce qu’il eût rendu l’âme. La.
sécurité du moribond étonna particulièrement un des Pères qui étaient présents. Il s’approcha de lui et lui dit avec confiance : « Mon frère, nous ne nous sommes jamais aperçus que vous ayez rempli vos devoirs avec beaucoup d’exactitude; au contraire nous n'avons vu dans vous qu'une grande négligence ; dites-nous donc, je vous en prie, pourquoi vous êtes si tranquille, et que, bien loin de craindre dans ce redoutable passage, vous ne témoignez, au contraire, que de la joie ? Faites-nous connaître, pour la gloire du Seigneur, quelle grâce il vous a faite qui vous donne cette sécurité ? » 5
Alors le malade se levant doucement, autant que ses forces le lui permettaient, dit à l'assemblée : « Mes vénérables Pères, je ne saurais dissimuler les négligences de ma vie passée, et, à cette heure, les anges de Dieu m'ont présenté et ont lu devant moi un mémoire qui contenait tous les péchés que j'ai commis depuis que j'ai abandonné le siècle, et ils m'ont ensuite demandé si je les avouais. Je leur ai répondu que oui et que je n’en pouvais pas disconvenir ;.mais je leur ai dit, en même temps, que depuis que j'avais le bonheur d’être moine, je n'avais jamais jugé personne, ni conservé le souvenir des injures que j'avais reçues, et qu'ainsi je conjurais Notre-Seigneur de me faire ressentir, en me pardonnant, l'effet de la promesse qu'il nous a faite quand il a dit : « Ne jugez point et vous ne serez point jugé ; pardonnez et il vous sera pardonné ». À peine ai-je dit ces paroles, que les anges ont déchiré le mémorial de mes péchés ; ce qui m'a ôté toute sollicitude de ma vie passée : voilà donc que j'espère d'aller à Dieu avec cette joie dont vous êtes témoins ». Après qu'il eut parlé ainsi, il rendit en paix le dernier soupir, laissant à ses confrères un exemple également utile et édifiant.
4o Nous avons quelques autres discours de saint Anastase, qui sont pleins d'instructions et de sentiments très-pieux. Entre autres il y en a deux qu'il a fait en différents temps sur le psaume sixième. Il peut servir de modèle d’acte de contrition, puisqu'il roule tout entier sur le regret qu’on doit avoir de ses fautes, et il montre, en même temps, comment on peut méditer sur les psaumes, et former soi-même des sentiments intérieurs sur ceux que ces saints cantiques renferment.
On voit, par l’exorde de ce discours, que le Saint le prêcha au commencement du jeûne du Carème ; et le psaume, qu'il y explique, convenait à ce temps de pénitence.
11 distingue, dans la suite de son discours, plusieurs sortes de larmes ; les unes qui sont naturelles, qu’on répand à la mort d'un parent ou d'un ami, ou qui viennent de l’abondance des humeurs, ou qui naissent du chagrin de n'avoir pas réussi dans quelque projet ambitieux qu’on avait formé ; les autres qui viennent d’un meilleur principe, comme de la crainte de Dieu, de l’appréhension de la mort et des peines de l'enfer ; et celles-ci conduisent, lorsqu'on y persévère, à des larmes plus parfaites ; à ces larmes saintes que l’amour de Dieu et le désir de le posséder fait couler des yeux de l’âme pénitente; et ce sont celles-là qu'il dit que le Prophète royal répandait dans l’amertume de son cœur, après avoir eu le malheur de pécher contre Dieu.
Mais pour exciter les pécheurs à retourner au Seigneur avec cette humble et tendre confiance, il termine son discours par deux exemples, dont l’un, qui est assez connu, est rapporté par saint Clément d'Alexandrie. C’est celui d'un jeune homme que saint Jean l'Evangéliste, après lui avoir inspiré les premiers sentiments de piété, avait confié à l'évêque d'Ephèse pour le soutenir dans la piété pendant son absence. Ce jeune homme s'étant ensuite soustrait à la conduite de cet évêque et ayant fréquenté de mauvais compagnons, s'était fait chef d'une bande de voleurs, et avait persévéré dans ces brigandages, jusqu'à ce que le saint Apôtre, étant revenu à Ephèse et ayant appris ses désordres, alla lui-même le chercher, le ramena à l’église, lui fit concevoir des sentiments d'une sincère pénitence, et le fit rentrer en grâce avec Dieu.
. Le second exemple ne nous est connu que par le récit que saint Anastase en fait. Il dit que, du temps de l'empereur Maurice (582-602), il y avait, sur les frontières de la Thrace, un insigne voleur, qui exerçait des cruautés horribles; de sorte qu'il répandait la terreur partout, et que personne n'osait plus voyager dans ces contrées. On avait envoyé souvent des soldats pour se saisir de lui; on lui avait dressé plusieurs piéges, mais rien n'avait réussi ; enfin l’empereur prit le parti de lui envoyer lui-même ses ordres par un jeune homme qu'il chargea de les lui porter. Le voleur ne les eut pas plus tôt vus, que, comme s’il eût été frappé par une vertu divine, il quitta toule son humeur sanguinaire, et, comme un doux agneau, il vint se jeter aux pieds de l’empereur, lui fit l’aveu de ses crimes, et s’abandonna à sa clémence.
I obtint le pardon, et, quelques jours après, il tomba malade et fut conduit à l'hôpital, où son mal empira si fort, qu'il fut bientôt à l'extrémité. Se voyant près de mourir, et repassant dans la
nuit ses péchés passés dans son esprit, il en conçut un très-vif regret, et adressa cette prière à Jésus-Christ : « Je ne vous demande rien de nouveau, ô très-débonnaire Sauveur, en implorant votre miséricorde. Comme vous l’avez exercée envers ce voleur qui était crucifié à votre côté, daignez de même l’exercer envers moi, et recevoir les larmes que je répands aux approches de la mort. Vous avez reçu favorablement ceux qui n'étaient venus au travail qu'à la onzième heure, quoiqu’ils n’eussent rien fait de considérable ; daignez aussi, par la même bonté, vous contenter de mes faibles larmes, et faites qu'elles me servent, par votre miséricorde, comme d'un second baptème, pour me purifier et m’obtenir l’indulgence et le pardon entier de mes crimes passés. Le temps me manque, puisque je vais bientôt rendre mon âme entre vos mains; mais je vous conjure de ne point rejeter l’humble prière que je vous fais, et n’exigez pas de moi le compte des bonnes œuvres que je n'ai pas faites. Mes crimes m’environnent de toute part, et je me trouve à la fin de ma vie, après l'avoir toute passée dans l'iniquité. Mais, d mon Dieu ! vous qui avez accepté les larmes que votre Apôtre répandit après qu'il vous eut renié trois fois, acceptez les miennes, et versez-les sur le mémorial de votre justice, où mes crimes innombrables sont écrits, et que votre miséricorde infinie soit comme une éponge qui les efface tous ».
Il fit cette prière en présence de plusieurs personnes qui étaient autour de son lit, et qui en rendirent ensuite témoignage ; et il l’accompagna de tant de larmes, que son mouchoir en était trempé. Enfin, il expira dans ces vifs sentiments de contrition. Dans le mème temps le médecin, qui fréquentait l'hôpital, homme fort habile et de grande réputation, eut un songe, ou plutôt une vision en dormant, où il lui sembla voir autour du lit de ce malade une troupe d’Ethiopiens, qui avaient chacun un papier où ses crimes étaient écrits ; et il vit aussi deux personnages éclatants de lumière qui se présentèrent pour examiner s’il n'avait point fait de bonnes œuvres. On apporta une balance, et les Ethiopiens ayant mis dans un des bassins tous les papiers où ses péchés étaient marqués, il tomba aussitôt et fit élever l’autre plat bien haut. Les deux anges, qui étaient présents, dirent : « Quoi ! nous n’aurons rien ici pour mettre dans l’autre bassin qui le fasse pencher plus que celui de ses crimes ? Mais que pourrions-nous trouver ? À peine cet homme a quitté ses brigandages, comment nous flatterions-nous qu’il eût fait depuis une bonne action ? Examinons pourtant encore mieux ». Ils fouillèrent dans le lit et trouvèrent le mouchoir avec lequel il avait essuyé ses larmes, et ils dirent : « Mettons-le dans le bassin vide, et Dieu y ajoutant le poids de sa clémence, nous aurons sans doute ce que nous désirons ». Ils ne l'eurent pas plus tôt mis que le plat tomba, et les papiers, qui étaient dans l’autre bassin, disparurent. « La miséricorde de Dieu », s’écrièrent les anges, « a prévalu sur l’iniquité de ce pécheur ». Ils enlevèrent aussitôt son âme, et les Ethiopiens, couverts de confusion, prirent la fuite.
Le médecin s'éveilla après cette vision et se rendit sur-le-champ à l'hôpital pour s’assurer de la vérité de ce qu’il avait vu en songe ; il trouva que le malade venait d’expirer, et qu'il avait encore sur ses yeux son mouchoir trempé de ses larmes. Il apprit aussi de ceux qui étaient présents à sa mort les marques de pénitence qu'il avait données, et, prenant le mouchoir, il alla tout droit à l’empereur pour le lui faire voir, lui racontant la vision qu’il avait eue et ce qu'il avait appris des autres, et ajouta : « Vous n’ignorez pas, Ô très-pieux empereur, ce que l'Evangile a dit du voleur qui obtint de Jésus-Christ le pardon de ses crimes lorsqu'il était près de mourir ; en voici un à qui ce divin Sauveur vient d'accorder la même grâce sous votre empire ».
Nous avons rapporté ceci, conclut saint Anastase, comme très-véritable ; mais il ne faut pas en prendre occasion d'attendre à la dernière heure pour se préparer à ce terrible passage par la pénitence. Combien cette présomption n’en a-t-elle pas trompés ? Combien y eñ at-il eu qui ont été surpris d’une mort soudaine, sans avoir le temps de parler, de pleurer, ni de faire leur testament ? Qui nous est garant qu’à cette heure qui doit décider de notre sort éternel, nous aurons les larmes de ce voleur pénitent, pour les offrir à Dieu en expiation de nos crimes ? N’attendons pas jusqu’alors de les pleurer; prévenons ce temps par une sincère pénitence. Aussi n’ai-je pas rapporté ces exemples pour favoriser la paresse des âmes lâches, mais plutôt pour les exciter à sortir de leur tiédeur, et pour les rendre plus ardentes à travailler à leur salut, afin que, ayant fait des œuvres dignes de pénitence, et expié leurs fautes, elles soient trouvées dignes du royaume des eieux.
5o Terminons par quelques pensées ou maximes tirées de l'ouvrage de saint Anastase intitulé » Ses Cent cinquante-quatre Questions :
« Quoique l’on ne puisse être vrai chrétien sans la foi et les bonnes œuvres, on ne peut être parfait chrétien, si l’on n’accompagne la foi et les bonnes œuvres de l’humilité.
« Quoiqu'on puisse prier et adorer Dieu en tous lieux; quoique le silence et le repos aient leur utilité, le sacrifice extérieur de l’Eucharistie est la chose la plus agréable à Dieu.
« Avant de s’approcher de la communion, il faut s’éprouver soi-même et se purifier de ses fautes ; quiconque fait ainsi, peut s’en approcher quand bon lui semble.
« Dieu ne nous abandonne ordinairement que pour nous punir ou nous convertir.
« Tel, que nous croyons pécheur, est souvent juste aux yeux de Dieu.
« Par l’argent d’iniquité avec lequel Jésus-Christ dit « que nous devons nous faire des amis dans le ciel», on ne doit point entendre les richesses acquises par de mauvaises voies, mais celles qui ne nous sont point nécessaires pour notre entretien ».
« Nous ne serons point damnés pour n'avoir pas orné des églises, mais pour n’avoir pas soulagé les pauvres.
« Les exemples de Job, d'Abraham et de David qui étaient mariés, qui avaient des enfants et beaucoup de biens, qui étaient conséquemment chargés de beaucoup de soins, doivent ôter aux gens du monde tout prétexte de négliger leur salut.
« L’Apôtre dit « que toute puissance vient de Dieu »; mais il ne dit pas « qu'il n’y ait point de prince qui ne soit établi de Dieu ». Il en donne quelquefois de mauvais pour punir les peuples, mais il ne les donne pas tous. Il permet seulement qu’ils soient choisis ou qu’ils parviennent par d’autres voies. Lorsque Phocas fut parvenu à l'empire (602-640), il fit répandre beaucoup de sang. Un saint moine de Constantinople, qui gémissait de ses cruautés, s’en plaignit à Dieu plusieurs fois avec la confiance que lui donnait sa simplicité. « Seigneur », disait-il, « pourquoi avez-vous donné un tel prince à votre peuple ? » Il entendit une voix qui lui dit : « Parce que je n’ai pu en trouver un plus mauvais ».
« Fortune est un terme dont un chrétien qui confesse que Dieu gouverne tout, ne doit point se servir, parce qu’il est exclusif de la Providence particulière de Dieu.
« Pour accomplir le précepte de la prière continuelle, il n’est pas nécessaire de s'occuper en tout temps à la prière, il suffit surtout de s'appliquer à quelque chose d’utile, de bon et d’agréable à Dieu.
«S'il y a plus de divisions et de schisme parmi les chrétiens que parmi les infidèles, c’est que le diable, auteur de ces divisions, n’en a pas besoin pour gagner les peuples qui, faute de baptème, sont à lui ».
Les Grecs modernes ont une si grande admiration pour saint Anastase, qu'ils l’appellent le nouveau Moïse, persuadés que, menant une vie contemplative sur le Mont-Sinaï, il y avait vu Dieu et conversé familièrement avec lui comme l’ancien législateur des Hébreux. Sans porter l'admiration aussi loin, les Occidentaux l’estiment infiniment. Canisius, par exemple, a trouvé ses trois discours si solides, si importants qu'il conseille à tous les prédicateurs, à tous ceux qui sont chargés de la direction des âmes et de la correction des mœurs, de les lire journellement. On nous saura gré d’en avoir donné une courte analyse, au profit des personnes qui ne possèdent pas les originaux ou le texte entier. e
Les cinq ouvrages d’Anastase, dont nous venons de donner une idée, ont été reproduits, avec plusieurs autres moins importants, et divers fragments retrouvés par le cardinal Maï, dans le tome Lxxxix, de la Patrologie grecque de M. Migne.
« Saint Anastase le Sinaite, dit Baronius dans ses annotations au Martyrologe romain, est nommé, ce même jour, dans les ménologes grecs. Il fut surnommé le Sinaïte, parce qu'avant d’être évêque d’Antioche, il avait été solitaire sur le Mont-Sinai 1. Il florissait sous les règnes de Justinien et de Justin le Jeune ; il fut exilé par celui-ci pour la foi catholique. Il fut réintégré dans son siége sous le règne de l’empereur Maurice et sous le pontificat de saint Grégoire le Grand. Ce Pape lui adressa plusieurs lettres qui sont contenues dans son Registre?. Il mourut en 598. Saint Grégoire écrivit aussi à son successeur, nommé comme lui Anastase, après avoir recu sa profession de foi, selon l’usage. Nicéphore se trompe lorsqu'il écrit qu’Anastase le Sinaïte fut tué par les Juifs. C’est son successeur, le second Anastase, qui eut cette fin. Cet événement eut lieu la septième année du règne de Phocas, dans une sédition excitée par les Juifs; or, Anastase le Sinaïte était sorti de ce monde neuf ans auparavant, sous l’empereur Maurice. Le Sinaïte a laissé quelques écrits, entre autres un excellent ouvrage Des Dogmes vrais, et quelques sermons qu'il avait composés dans sa retraite du Mont-Sinaï. Il traduisit en grec le Pastoral de saint Grégoire ».
Ainsi parle Baronius, qui, ayant pris l'historien Nicéphore pour guide, est tombé avec lui dans une double erreur ou plutôt dans une seule qui en entraîne une autre.
Il y a eu à la fin du vie siècle et au commencement du vite trois saints personnages du nom d’Anastase.
Le premier fut patriarche d’Antioche en 564 et mourut en 598. C’est celui du martyrologe romain, moins le titre de Sinaïte.
Le second, surnommé le jeune, succéda à celui que nomme aussi le martyrologe romain et fut massacré par les Juifs.
Le troisième est celui auquel appartient le titre de Sinaïte, qui ne fut pas évêque, mais seulement prêtre et moine sur le Mont-Sinai. Nous venons de donner sa vie.
Or, Nicéphore a fait de ces trois Anastase un seul Anastase ; Baronius en a bien indiqué deux, mais il confond le premier avec le troisième ; et quand il dit que les ménologes grecs citent aujourd’hui saint Anastase le Sinaïte, il devrait ajouter que ces ménologes ne lui donnent pas le titre d'évèque. D'où il suit que s'ils ne lui donnent pas le titre d'évèque, le qualificatif de Sinaïte n'appartient point au patriarche d'Antioche; ou tout au moins ce n’est pas ce dernier qu'ont voulu
1. Nicéphore, liv. xvir, Ch. 29. — 2, Liver, ép. 24, 25 ; Liv. 1v, ép. 36, 97 ; Liv. vi, ép. 24, 81 ; et liv. VII, Ép. 3.
bj
désigner les ménologes. Du reste, ces trois personnages sont parfaitement connus dans les annales de l'Eglise aussi bien que dans celles de la littérature sacrée : ils sont parfaitement distincts. Le tome Lxxxix de la Patrologie grecque reproduit tous les écrits de saint Anastase d’Antioche.
Cf. Dom Ceillier: Vies des Pères du Désert, par le Père Marin ; Acta Sanctorum.
SAINT ANSELME, ARCHEVÊQUE DE CANTORBÉRY, ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE 1034-1109. — Papes : Benoit IX ; Pascal IT. — Rois de France : Henri Ier; Louis VI, le Gros.
En apprenant de la bouche du roi d'Angleterre luimême sa nomination à l'évêché de Cantorbéry, il lui dit : « Sire, vous attelez sous le même joug un taureau et un agneau ». P. Cahier.
Anselme eut pour père Gondulphe, noble seigneur de la vallée d'Aoste, appartenant, croit-on, à la famille de Gislebert, d’où sortit, plus tard, la célèbre comtesse Mathilde; et pour mère, Ermemberge ou Ermengarde, probablement alliée aux marquis de Turin et au premier prince de la maison de Savoie. Il subsiste à Gressan des restes remarquables du principal manoir des parents d’Anselme, entre autres une haute tour carrée appelée encore aujourd’hui la Tour de Saint-Anselme. Ils possédaient aussi dans la ville même d'Aoste, au faubourg de Saint-Ours, (aujourd’hui rue Bouvernier), une maison où naquit notre Saint, vers l’an 1034. Cette maison fut reconstruite en 1505: une de ses chambres s'appelle encore chambre de Saint-Anselme.
Ayant appris de sa pieuse mère la vertu, et de maîtres habiles les sciences qu’on enseignait dans les écoles des monastères, il résolut, à l’âge de quinze ans, d’embrasser la vie monastique; mais l’Abbé, auquel il s’adressa, ne voulut point l’admettre, parce que Gondulphe refusait son consentement.
Privé de cet abri du cloître et des conseils de sa mère qui mourut à cette époque, Anselme ne sut pas résister aux tentations de la jeunesse; il s’abandonna à la dissipation et aux plaisirs. Ce fut peut-être la cause de l’aversion que son père conçut contre lui. Gondulphe était un seigneur hautain et violent ; il alla jusqu’à maltraiter son fils. Celui-ci n’ayant pu le fléchir par aucun moyen, quitte en secret, avec un serviteur fidèle, la maison paternelle et passe en Bourgogne où il reprend ses études avec ardeur. Il avait alors vingt-deux ans. Trois ans après, il alla en Normandie, où saint Guillaume d’Ivrée, son parent, venait de construire ces églises et ces couvents que nous admirons encore, et où Lanfranc, italien comme lui, enseignait avec une telle réputation qu’il rendit alors l’école du Bec la plus célèbre de l’Europe. Anselme se fit son disciple et devint son ami. À la mort de son père, hésitant sur le genre de vie qu’il devait embrasser, il ouvrit son àme à Lanfranc et lui exposa les deux partis entre lesquels il balançait : entrer dans un monastère, où l’on trouve la voie sûre de l’obéissance ; ou bien rester dans le monde, pour y faire des bonnes œuvres avec son riche patrimoine. Lanfranc,n’osant décider une question si délicate, alla avec son
fils spirituel, consulter Maurille, archevêque de Rouen, prélat renommé pour sa prudence et sa sainteté, non-seulement en Normandie et en France, mais encore en Italie, où il avait été abbé de Sainte-Marie, de Florence. Maurille conseilla la vie monastique comme la moins périlleuse.
Anselme, suivant cet avis, reçut le saint habit au monastère du Bec, où Lanfranc était prieur; Herluin, qui avait fondé cette maison religieuse à ses propres dépens, en était abbé. Notre Saint avait alors vingt-sept ans, et il s’appliqua si bien à imiter les plus parfaits religieux, que, trois ans après sa profession, il fut élu prieur en la place de Lanfranc, qui était devenu abbé du monastère de Saint-Etienne, à Caen; et, quelques années après, l'abbé Herluin étant mort, saint Anselme fut encore mis à sa place, malgré ses résistances. |
Etant Abbé, il gouverna ses religieux avec une prudence et une sainteté admirables ; comme ce monastère possédait de grands biens en Angleterre, Anselme y fit plusieurs voyages: il les entreprenait d’autant plus volontiers, que son cher maître Lanfranc était alors archevêque de Cantorbéry. Le Saint fut reçu dans cette île avec toute sorte de respect et de vénération; les personnes les plus considérables recherchèrent son amitié; Guillaume le Conquérant, lui-même, si redoutable et si inaccessible aux Anglais, s’humanisait avec l’Abbé du Bec et semblait être tout autre en sa présence .
Guillaume le Roux succéda, sur le trône d’Angleterre, à son père Guillaume le Conquérant, en 1087. C'était un prince « qui craignait Dieu fort peu et les hommes pas du tout ». Il exerça toutes sortes de tyrannies. Il usurpait les biens ecclésiastiques, il s’'appropriait les revenus des siéges vacants; et, afin d’en jouir plus longtemps, il ne voulait pas qu’on élût de nouveaux évêques à la place des défunts.
Ce fut ainsi qu'après la mort de Lanfranc, l'Eglise de Cantorbéry resta cinq ans sans pasteur. Guillaume jura même, par ce qu’il y a de plus sacré, que ce siége ne serait point rempli tant qu'il vivrait. Il avait osé dire: « L’archevêque de Cantorbéry, c’est moi! » Mais il fut aussitôt frappé de la main de Dieu: il tomba gravement malade à Glocester, et, en quelques jours, il fut réduit à l’extrémité. Il rentra alors en lui-même ; Anselme, étant venu le voir, le décida à faire une confession générale de ses fautes. Ce prince promit solennellement de réparer tous les maux qu’il avait faits, de gouverner désormais ses Etats selon les lois, de punir l'injustice, et de rendre la liberté aux églises. Il commença par nommer Anselme à l’archeyêché de Cantorbéry. Tout le monde approuva ce choix. Le Saint seul s'y opposa, alléguant son grand âge, le mauvais état de sa santé, son incapacité pour les affaires ecclésiastiques et civiles. Le roi le conjura avec larmes de se rendre à ses vœux et à ceux de la nation : « Vous voulez donc, lui dit-il, me perdre dans l’autre monde? mon salut est entre vos mains: je suis convaincu que Dieu ne me fera point miséricorde, si le siége de Cantorbéry v’est pas rempli avant ma mort ». Les évêques, et tous ceux qui étaient présents, joignirent leurs instances à celles du roi: « Votre refus, disent-ils à Anselme, nous scandalise; si vous y persistez, vous serez responsable devant Dieu de tous les maux qui tomberont sur l'Eglise et sur le peuple d'Angleterre ». Puis ils font apporter la crosse, le roi la met dans les mains d’Anselme, on l’oblige de la garder; il crie en vain: « Mais tout ce que vous faites est nul! » On le saisit, on le conduit à l’église, où l’on chante le Te Deum solennel en actions de grâces.
C'était le 6 mars 1098. Cependant, comme Anselme l'avait prédit, à peine
1. Guillaume, due de Normandie, avait fait la conquête de l'Angleterre en 1066.
le roi fut-il guéri de sa maladie, qu’il devint plus tyran que jamais : sa férocité ressemblait à de la frénésie. Il continua néanmoins, encore quelque temps, ses témoignages de respect envers Anselme, qu’il investit de tout le temporel de l'Eglise de Cantorbéry, et qui fut sacré le 4 décembre 1093. Guillaume tint cour plénière le jour de Noël. Anselme s’y rendit et y fut reçu avec de grandes marques d'honneur: mais ce furent là les dernières démonstrations de bienveillance du roi.
Ayant formé le projet de dépouiller son frère Robert du duché de Normandie, il eut besoin de nouveaux subsides pour cette guerre aussi difficile qu'injuste. Notre Saint offrit cinq cents livres d'argent, somme considérable pour ce temps. Le roi agréa d’abord cette offre, mais quelques-uns de ses flatteurs lui persuadèrent que c'était une somme trop modique. Il demanda donc encore à Anselme, au moins cinq cents autres livres. Le Saint répondit qu’il ne pouvait prélever une somme aussi considérable sur le patrimoine des pauvres. Il parla, quelque temps après, au roi, avec une généreuse liberté, l’exhortant à donner des supérieurs aux abbayes vacantes, et à permettre aux évêques de tenir des conciles, comme cela s'était toujours pratiqué, afin de remédier aux désordres qui se multipliaient de jour en jour.
Quand Guillaume fut de retour de son expédition de Normandie, où il avait dépensé beaucoup d’argent sans succès (1094), Anselme vint lui demander la permission d’aller lui-même recevoir le Pallium, insigne de sa dignité métropolitaine, des mains du pape Urbain IT, qui, lui aussi, sur un plus grand théâtre, défendait les libertés de l'Eglise contre l’empereur d'Allemagne et l’antipape Guibert. Le roi, extrêmement irrité, lui dit qu'il ne reconnaissait à personne le droit de reconnaître pour légitime un Pape, avant qu'il ne L’eût reconnu lui-même, que c'était un attentat contre sa couronne; puis, ne sachant que répondre aux raisons que l’Archevèque lui exposa avec douceur, il lui dit avec colère « qu’il ne pouvait en même temps garder fidélité à son roi et obéissance au Saint-Siége ». Anselme répliqua qu’il avait toujours cru cela possible; mais que si une assemblée des évêques et des grands du royaume décidait le contraire, il sortirait d'Angleterre, Le roi le prit au mot. L'assemblée eut lieu à Rockingham en 1094 ; les évêques, dont la plupart avaient acheté leurs siéges à prix d’argent, et étaient esclaves de la faveur royale, n’osèrent ni se prononcer sur la question, ni juger leur supérieur. Mais ils promirent au roi de ne plus considérer Anselme comme leur archevêque et de ne plus lui obéir comme à leur primat. Il n’en fut pas de même des barons: ils firent au roi une réponse mémorable : « Anselme est notre archevêque : c’est à lui de gouverner l'Eglise et la religion dans ce royaume. Ainsi, comme chrétiens, nous ne pouvons, ni ne voulons nous soustraire à son autorité, d'autant plus que nous ne voyons en lui aucune faute pour laquelle vous deviez le traiter ainsi ». Quant au peuple, il accueillit les évêques courtisans par des huées, les appelant lâches, traîtres, Judas.
Le roi était dans un embarras qui le couvrait de confusion et excitait vivement sa fureur si inflammable. Pour s’en tirer, il eut recours à l’inconséquence, à la ruse, à des moyens indignes d’un prince. Il envoie secrètement deux de ses chapelains, Gérard et Guillaume, à Rome, chargés de reconnaître Urbain II pour pape légitime, s’il l’était réellement, et d’obtenir de lui le Pallium, que le roi devait remettre lui-même à l'archevêque de Cantorbéry. Ils ne nommeraient pas Anselme. Guillaume espérait qu’au retour de ses envoyés, Anselme étant absent, on pourrait, dans une nou-
velle assemblée, le déposer, et donner à un courtisan et le Pallium et l’archevêché de Cantorbéry. Un historien appelle cela de l’escamotage ; mais le Pape ne se laissa pas tromper: il envoya bien le Pallium, mais avec un légat, Vaulthier, évêque d’Albano. Celui-ci, il est vrai, alla directement voir le roi, et n’eut aucun rapport avec Anselme; Guillaume crut qu’il obtiendrait tout ce qu’il voudrait, et beaucoup se plaignaient que le Saint- Siége semblait abandonner son défenseur ; mais lorsque le roi pria Vaulthier de déposer Anselme, promettant au Pape un tribut annuel, et un privilége considérable que l’histoire ne précise pas, le légat répondit que ce n’était point là sa mission, étant venu, au contraire, pour réconcilier le roi et l'archevêque de Cantorbéry. Guillaume fut obligé de dissimuler son ressentiment et de se prêter à cette réconciliation publique. Anselme fut mandé devant le roi, qui déclara devant le légat et toute sa cour, qu’il lui rendait paix et faveur. La constance de notre Saint fut admirable en cette circonstance : on osa lui demander, pour le roi, au moins une somme d’argent égale aux frais du voyage de Rome, qu’on lui avait épargnés. Il la refusa ; et quand on l’invita à rétracter ce qu’il avait dit dans l’Assemblée de Rockingham, il répondit : « Je n’ai rien à y changer ». On le pria de recevoir le Pallium de la main du roi: il dit que le Pallium étant l’insigne de son autorité ecclésiastique, il le prendrait lui-même sur l’autel de sa cathédrale, sans autre intermédiaire, comme s’il le recevait des mains du Pape ; et c’est ce qui eut lieu ; après quoi, le Saint célébra la messe avec toute la pompe pontificale, entouré des évêques, et au milieu d’un peuple heureux de voir son pasteur victorieux en tant de combats. Anselme écrivit au Pape pour le remercier du Pallium : il se plaint, dans cette lettre, du fardeau de lépiscopat dont on l’a chargé, et regrette vivement la solitude.
On vit bientôt que le roi n’avait pas été sincère dans sa réconciliation avec Anselme. Sa malveillance éclata à la première occasion; le Saint crut que, dans une position aussi difficile que la sienne, il avait besoin des conseils et de l'appui du souverain Pontife. Il demanda donc au roi la permission d’aller à Rome; ils eurent à ce sujet de longs pourparlers, soit en personne, soit par des envoyés. « Je ne le crois pas, disait Le roi, coupable de tels péchés, ni si nécessiteux de conseils, qu’il doive recourir au Pape. S’il ose faire ce voyage, je me saisirai de son archevêché ». Il demanda même que l’Archevêque prêtât serment de ne plus jamais en parler au Pape. Anselme répondit qu’il ne ferait jamais ce serment; qu’un chrétien ne pouvait, sans apostasie, renoncer à tout appel au vicaire de Jésus-Christ, au chef de l'Eglise.
Guillaume lui fit dire enfin qu’il lui permettait de partir ; mais il lui défendait de rien emporter qui appartint au roi. Notre Saint vint le remercier d’une permission accordée de si mauvaise grâce, et alors se passa une scène qui peint bien le cœur sans rancune de l’Archevêque, le respect qu’il inspirait, et le prestige que sa présence exerçait toujours. « Je viens, dit-il au roi, vous remercier et vous assurer que je vous conserve toute mon affection. Maintenant donc que je vais partir, et qu’il pourrait se faire que je ne vous revisse plus, je vous recommande à Dieu, et, comme votre archevêque, comme votre père, je désirerais, avant de vous quitter, vous donner ma bénédiction, si toutefois cela vous plaît ».— « Maïs sans doute », dit le roi. Alors Anselme se leva, fit le signe de la croix sur la personne du roi, tandis que celui-ci baissait la tête et s’inclinait profondément et avec beaucoup de respect. Le lendemain, Anselme dit adieu à son peuple, dans un discours touchant, et ayant pris sur l’autel de la cathédrale le bâton et
le sac de pèlerin, il partit : une foule nombreuse l’accompagna très-loin, en pleurant. A Douvres, un messager du roi fouilla lui-même les bagages de l’illustre voyageur, et n'ayant rien trouvé, il dit qu’il pouvait s’embarquer. C'était le 10 octobre 1097. Dès qu’on fut en mer, il s’éleva une violente tempête, que le Saint apaisa aussitôt par ses prières. Il débarqua au port de Wissant. Sa marche fut dès lors triomphale : ses glorieuses luttes étaient connues. On le reçut partout comme un athlète de l'Eglise, un illustre vainqueur, un docteur, un saint. Il se rend d’abord à l’abbaye de Saint- Bertin, où il passe quelques jours. Il consacre l’église du monastère de Saint-Omer, il prêche, il administre le sacrement de confirmation, que tous voulaient recevoir de ses mains. Après ce repos, il reprend sa route. Un jour qu'il traverse la Bourgogne, en chevauchant paisiblement, il voit venir à lui le duc de la contrée, commandant des hommes armés; ce duc, croyant que le primat d'Angleterre emportait à Rome de grandes richesses, venait dans l'intention de le détrousser ; maïs, à la vue de ce vieillard vénérable, de ce noble visage, il sentit naître tout à coup dans son cœur l’amour et le respect, comme s’il s'était trouvé en présence d’un ange. Anselme lui dit: « Seigneur, si tu le permets, je t’embrasserai ».— « C’est une grâce que vous me ferez, révérend Père, répondit le seigneur ; en retour de cette faveur, je me mets à votre service et me félicite grandement de votre arrivée sur mes terres et de votre heureuse rencontre ». En effet, il Le fit escorter par un de ses vassaux.Anselme, ayant passé quelque temps avec l’abbé Hugues, au monastère de Cluny, se rend à Lyon, où l’archevêque, qui se nommait aussi Hugues, le reçoitavec de grandes démonstrations de joie et de respect. Il y prolonge son séjour à cause d’une grave maladie, qui fait un instant désespérer de sa vie. Urbaïn II, à qui il avait écrit, lui ayant répondu pour le presser de venir, ’il se met en marche, quoique sa santé soit à peine rétablie, le 16 mars 1098. En Savoie, le souverain de ce pays, Amédée IT, son parent, le comble d'honneur et de vénération. Anselme l’exhorte à persévérer dans son attachement à l'Eglise et au Saint-Siége. Quoiqu'il voyage en simple moine, et qu'il ne loge que dans les monastères, souvent le peuple, averti de son passage, vient lui demander sa bénédiction.
Arrivé à Rome, il fut très-bien reçu et beaucoup honoré du pape Urbain, qui lui donna tant d’éloges, en présence des cardinaux et d’autres seigneurs romains, qu’il en était tout confus et n’osait lever les yeux; il ne pouvait croire que le Pape parlât de lui. Sur l’ordre du souverain Pontife, il fit publiquement, avec modestie, le récit de ce qui s’était passé. Urbain lui promit sa protection et écrivit fortement au roi d'Angleterre, pour l’engager à rétablir l’archevêque de Cantorbéry dans tous les droits dont avaient joui ses prédécesseurs. Le Saint, d’après l'avis du Pape, écrivit aussi au roi pour essayer de le fléchir. Comme l’air de Rome était contraire à la santé d’Anselme, il ne resta que dix jours en cette ville, dans le palais des Papes. Il se retira, avec l'agrément d’Urbain II, chez les religieux du Saint-Sauveur, dans la province de Capoue, dont l’abbé Jean, ancien moine du Bec, était son ami. Jean conduisit Anselme dans un domaine que le monastère possédait, dans les hautes montagnes des Apennins, et nommé Scavia. Là, notre Saint eut un air frais et pur et la solitude ; il y reprit toutes les pratiques de la vie monastique et y acheva son traité: Pourquoi Dieu s’est fait homme.
Il fit à la prière d’un moine, jaillir une source miraculeuse qui existe encore aujourd'hui, et à laquelle on attribue des effets surnaturels. Epris de cette agréable retraite, et voyant, par les réponses de Guillaume, qu’il ne
cesserait jamais de le persécuter, l'archevêque de Cantorbéry pria le Pape d'accepter sa démission; mais celui-ci lui ordonna de conserver son siége, et lui fit comprendre qu’un chef courageux, dans l’armée du Christ, ne doit pas abandonner son poste, quelque difficile et périlleux qu’il soit. Il lui promit, du reste, de le défendre publiquement contre le roi d'Angleterre, dans le concile de Bari.
« Cette assemblée, qui devait travailler à la réunion des Grecs avec l’église romaine, se composait de cent vingt-trois évêques : elle eut lieu au mois d’octobre 1098. Le Pape y mena Anselme avec lui. Les Grecs cherchèrent à prouver, par l'Evangile, que le Saint-Esprit ne procède que du Père. Le Pape leur répondit par plusieurs raisons, en partie tirées du 7raité de l’Incarnation, qu'Anselme lui avait autrefois envoyé ; puis, tout à coup, il s’écria : « Anselme, archevêque des Anglais, notre père et notre maître, où êtesvous ? c’est maintenant qu'il faut employer toute votre science, toute votre éloquence. Venez, apparaissez au milieu de nous, montez dans cette chaire et défendez notre mère, la sainte Eglise, contre les attaques des Grecs : venez à notre aide, envoyé de Dieu ». Anselme se lève, tous les yeux se tournent vers cet évêque inconnu qui s'était jusque-là tenu dans l’ombre : le Pape continua de faire son éloge et son histoire, parlant de ses écrits, de sa sainteté, de ses luttes pour la foi; et quoique Anselme se déclarât prêt à réfuter les Grecs à l'instant, comme il était tard, on remit la discussion. Le lendemain, Anselme étant monté en chaire, prononça le beau discours qui est devenu depuis un traité sous le titre : De la Procession du Saint-Esprit contre les Grecs. Ce fut la clôture de cette question. On entama ensuite l'affaire du roi d'Angleterre ; on prouva si bien qu'il avait commis des crimes si énormes, et qu’il était incorrigible, que l’indignation fut universelle dans le Concile : tous les Pères, même les Grecs, prièrent le Pape de lancer contre Guillaume l’excommunication. Mais saint Anselme, se jetant aux genoux d'Urbain, le supplia, avec larmes, de différer cette sentence, ce qui lui fut accordé : tout le monde admira son extrême douceur et sa grande bonté. ;
De retour à Rome, le Pape y célébra un autre Concile, après Pâques de l’année 1099, retenant toujours avec lui l'archevêque de Cantorbéry, et lui faisant tant d'honneur, qu'aux assemblées, aux processions, aux stations et partout ailleurs, il était toujours le second après lui ; on avait tant de vénération pour Anselme que, non-seulement les catholiques, mais les infidèles, l’appelaient ordinairement le Saint Homme. Plusieurs même, après avoir baisé les pieds du Pape, voulaient rendre un pareil respect à l’Archevêque ; mais, tout confus de ces honneurs, il se cachait où il pouvait, afin de les éviter. Aux décrets du Concile de Rome de l’an 1099, on en ajouta un portant la peine de l’excommunication contre les laïques qui s’arrogeraient le droit de donner l'investiture des abbayes et des évêchés, et contre les personnes qui les recevraient d’eux. Cette formule générale, sans avoir rien d’odieux, ni de personnel, comprenait le roi Guillaume et tous les ennemis d’Anselme. Ayant donc obtenu la répression des abus (seule justice qu’il demandit), il reprit le chemin de la France. Pour mieux pratiquer l’obéissance, il avait supplié le Pape de lui nommer quelqu'un à qui il se soumettrait, dans toutes ses actions, comme un moine à son abbé. Le Pape avait désigné pour cet office, Eadmer, compagnon intime de notre Saint, son disciple et son biographe. Anselme ne faisait rien sans ses ordres. Arrivé à Lyon, il y fut reçu avec de grands honneurs par l’archevêque Hugues, qui le fit célébrer pontificalement les saints offices dans sa cathédrale, et exercer
les fonctions épiscopales par tout son diocèse. Ce fut pendant ce séjour que Anselme composa son livre de la Conception de la Sainte Vierge et du péché originel. Urbain étant mort au mois de juillet de la même année, il écrivit à Pascal IT, son successeur, afin de l’instruire de son affaire. Toutes les contrées voisines de Lyon étaient d'autant plus avides de la présence du Saint, que la grâce des miracles l’accompagnait. À Vienne, deux seigneurs malades furent guéris en mangeant des miettes de sa table : un autre obtint la même grâce en assistant à la messe qu’Anselme célébrait à Saint-Etienne ; sur le chemin de Cluny, sa bénédiction délivra une jeune fille que possédait le démon : en revenant, il s’unit aux prières que faisait le peuple de Mâcon, pendant une sécheresse désastreusé, et il obtint une pluie abondante. À la Chaise-Dieu, il éteignit, par le signe de la croix, un incendie qui menaçait de dévorer le monastère, et n’y causa pas le moindre dommage. Cependant, un jour, le saint abbé Hugues raconta à Anselme, que, la nuit précédente, il avait vu le roi Guillaume traduit devant le tribunal de Dieu, accusé, jugé et condamné au supplice éternel. Deux autres personnes eurent une vision analogue. Ce malheureux prince avait, en effet, été tué à la chasse, le 2 août 4100, sans avoir eu le temps de se réconcilier avec Dieu. Deux moines, partis exprès d'Angleterre, en apportèrent la nouvelle à Anselme, qui versa d’abondantes larmes sur cette mort impénitente: les sanglots étouffaient sa parole : « Que ne suis-je mort moi-même », dit-il, « plutôt que d'apprendre une pareille fin, sans signe de pénitence ». Henri I‘, successeur de Guillaume, lui ayant écrit que toute l'Angleterre soupirait après le bonheur de le revoir, le saint Archevêque partit sans délai et arriva à Douvres le 23 septembre 1100.
Henri 1° s'était hâté de s'emparer du trône d'Angleterre, avant son frère aîné, Robert, duc de Normandie, qui combattait les infidèles dans la Terre- Sainte ; pour s’y consolider, il promit un règne plein de sagesse et de modération ; il donna à ses barons une charte, qui est regardée comme l’origine des libertés anglaises; il favorisa les Saxons jusque-là déshérités, opprimés par les rois normands ; il rendit à l'Eglise son indépendance : pour le même motif, il reçut Anselme avec beaucoup de vénération et de cordialité. Mais il s’éleva tout de suite entre eux un grave démêlé, qui les mit dans un embarras réciproque : Henri invita Anselme à lui prêter hommage selon l’usage et à recevoir de sa main royale l'investiture de son archevêché. Notre Saint, qui était chargé par le Saint-Siége dé faire exécuter les décrets du dernier concile de Rome, ne pouvait les violer lui-même; il fit connaître au roi ces décrets défendant aux laïques de donner l'investiture des évêchés et abbayes. Le roi ne voulut point recevoir cette loi, contraire, disait-il, aux droits de sa couronne ; il n’osa pourtant se prononcer définitivement sur cette question, dans un moment où son autorité n’était pas encore affermie, et l’on convint de consulter le Pape. Cependant Robert, revenu de la Terre- Sainte, débarqua en Angleterre pour faire valoir ses droits : plusieurs seigneurs se rangèrent à son parti, quoiqu'ils eussent juré à Henri une inviolable fidélité. En danger de perdre sa couronne, Henri déclara qu’il ne voulait plus se fier qu’à Anselme ; il lui protesta qu’il lui abandonnerait désormais, entièrement et sans aucune entrave, le soin de l'Eglise et de la religion dans tout le royaume, et que lui, le roi, obéirait constamment et fidèlement aux décrets et aux ordres du souverain Pontife. Anselme se dévoua tout entier à Henri : il se multipliait, malgré son grand âge, haranguait les troupes, rappelait aux barons déserteurs la fidélité qu'ils avaient jurée, les menaçait de l’excommunication. Il empêcha ainsi leffusion du sang. Quand les
deux armées furent en présence, les deux frères eurent des conférences où ils se réconcilièrent et s’embrassèrent publiquement. Il n’entre pas dans notre sujet de raconter comment les clauses du traité, signé alors par les deux frères, furent loyalement observées par Robert et déloyalement violées par Henri ; d’où suivit une nouvelle guerre. Henri ne tint pas mieux sa parole envers Anselme qu’à l’égard de son frère. Le danger passé, il continua de s’arroger le droit de donner l'investiture des bénéfices. Anselme, de son côté, continua de rester fidèle aux lois de l'Eglise, et refusa constamment de sacrer les évêques nommés par le roi, d’une façon anti-canonique. Henri envoya à Rome des messagers qui conjurèrent le Pape, au nom de ses propres intérêts, et pour rétablir la paix, de tempérer la rigueur des décrets de ses prédécesseurs contre les investitures : ils exposèrent qu’il n’y avait pas d’autres moyens de calmer la colère du roi : « Plutôt la mort », répondit le Saint-Père, « que de plier devant les menaces, pour déroger aux décrets de mes prédécesseurs ». Il écrivit en même temps deux lettres : l’une au roi, l’autre à l’archevêque ; il approuvait la conduite de ce dernier et l’exhortait à la continuer. Le roi en serait sans doute venu à des extrémités contre Anselme, sans l’opinion publique, qui se déclarait en sa faveur. Il ne vit pas d’autres moyens de s’en débarrasser que de l’inviter à aller à Rome, pour consulter lui-même le Pape sur cette matière. Le Saint, malgré son grand âge, s’embarqua le 27 avril 4103. Le roi fit partir en même temps un autre ambassadeur pour Rome. Tout ce qu’Henri obtint par là du pape Pascal, ce fut la peine d’excommunication portée contre tous ceux qui recevraient de lui l’investiture des dignités ecclésiastiques.
Lorsque sa présence ne fut plus nécessaire à Rome, Anselme se mit en route pour l'Angleterre ; mais à Lyon il reçut du monarque anglais défense de rentrer dans ses Etats, tant qu'il n'aurait pas pris la résolution de se conformer à ses volontés. Les débats continuèrent ; il y eut un échange de correspondances qu’on lira avec le plus vif intérêt, mais qu’il serait trop long de rapporter ici. Notre Saint dut être bien consolé par les soins d'Hugues, archevêque de Lyon ; par les lettres de la bonne reine sainte Mathilde, épouse du roi d'Angleterre ; et par celles de Philippe-Auguste et de son fils Louis le Gros. Enfin, le Pape excommunia les conseillers d'Henri, qui, craignant pour lui-même les foudres de l'Eglise, finit par se réconcilier avec Anselme : le roi renonçait à l'investiture ecclésiastique ; de son côté, Anselme consentait à prêter hommage au roi pour les fiefs que son archevêché avait reçus de Guillaume le Conquérant. On convint des préliminaires dans la petite ville d’Aigle. La réconciliation eut lieu au monastère du Bec, où le roi, qui était alors en Normandie, vint trouver Anselme, malade, le 45 août 1106. L’archevêque de Cantorbéry retourna aussitôt en Angleterre, où il fut reçu comme en triomphe par la princesse Mathilde et par tous les Ordres du royaume. Depuis ce moment, le roi et l'archevêque vécurent dans la plus parfaite intelligence : Anselme administra même le royaume en l’absence d'Henri.
Malgré ses occupations pastorales, administratives, politiques ; malgré l’état de langueur dans lequel il passa les trois dernières années de sa vie, notre Saint poursuivit ses recherches théologiques, qu’il n’avait jamais interrompues. Il eut, dans ses souffrances, assez de force pour mettre la dernière main à un de ses ouvrages les plus remarquables : le Traité de la C'oncorde de la prescience, de la prédestination, et de la grâce avec le libre arbitre. Ce fut le chant du cygne : il règne dans ce traité, pour éclairer le nœud si obscur où l’action divine se mêle à l’action humaine de nos actes, comme
une lueur du ciel, car le docteur était déjà sur le seuil de l’éternité ; nulle part il n'emploie des expressions plus claires, une suite d'idées plus loique.
Tex mois avant sa mort, il tomba dans une faiblesse extrême : ilse faisait porter tous les jours à l’église pour entendre la messe, qu’il ne pouvait plus célébrer. La veille de sa mort, il dit qu’il était prêt à paraître devant Dieu, mais qu'il regrettait de n’avoir pas le temps d'écrire sur l'origine de l’âme, question sur laquelle il avait longtemps médité. On le pria de donner sa bénédiction au royaume d'Angleterre et à la famille royale : ses sentiments patriotiques se réveillèrent alors et communiquèrent à sa main défaillante toute la force qu’elle eût eu en sa santé; il donna cette bénédiction, qui fut reçue au milieu des pleurs et des sanglots. C'était le mardi de la semaine sainte ; la nuit s’avançait : tandis que les moines du couvent chantaient Matines et Laudes, un de ceux qui le veillaient eut la pensée de lui lire la Passion de Jésus-Christ, selon saint Jean ; quand il fut arrivé à ces mots du Sauveur : « Puisque vous avez été ferme avec moi dans la lutte et dans les tentations, voici que je vais vous préparer le royaume que mon Père m’a préparé à moi-même, pour que vous mangiez et buviez avec moi, dans mon royaume ! », Anselme sourit et leva les yeux au ciel ; sa respiration devenait plus lente ; il se fit mettre sur la cendre. Il reçut avec un amour de séraphin le saint Viatique. Quand on voulut lui donner l’Extrême-Onction, on s’aperçut qu'il n’y avait que quelques gouttes d’huile sacrée, à peine suffisantes pour les onctions prescrites par le rituel ; mais elle s’accrut par miracle. Le saint Archevêque rendit sa belle âme à Dieu, le 24 avril 4109, dans la soixante-seizième année de son âge ; il fut enterré dans la cathédrale de Cantorbéry ; il s’opéra plusieurs miracles par son intercession. Le pape Clément XI, en1720, donna à saint Anselme le titre de Docteur de l'Eglise, avec l’office et le rite propre, tel qu’on l’observe le jour de sa fête, le 21 avril.
Saint Anselme s’est rendu célèbre par sa grande dévotion envers Marie. On lui attribue l'établissement en Occident de la fête de l’Immaculée-Conception qui s’est longtemps appelée la Fête aux Normands. Aussi représentet-on souvent Marie avec l’enfant Jésus dans ses bras, apparaissant à saint Anselme, soit que réellement il ait été favorisé de cette apparition, soit qu'on veuille uniquement par là rappeler sa tendre dévotion à Marie. — Une gravure célèbre, dite des patrons de Sienne, le représente avec un lièvre fort effrayé, blotti dans sa manche. Ceci se réfère au fait cynégétique que voici: Saint Anselme chevauchaït un jour à travers le plat pays d’Angleterre, lorsque tout à coup un lièvre ardemment poursuivi par une meute vint s’embarrasser dans les jambes de son cheval et le faire se cabrer, puis il ne bougea plus. Les chasseurs n'étaient pas loin; arrivés sur le théâtre de l'incident, ils se mirent à rire de la position de l’Evêque : « Mes amis », leur dit-il, « ceci est plus sérieux que vous ne pensez : cela vous représente l’état de l’âme au sortir de ce monde : les démons, comme autant de chiens dévorants se mettent à sa poursuite ; priez Dieu que chacune des vôtres trouve une protection à l’heure redoutable ». Il dit et rendit Le lièvre à ses bois. Ayant rencontré, une autre fois, un enfant qui tenait un oiseau attaché par un fil, il obtint la liberté du volatile et profita de la circonstance pour faire une réflexion très-appropriée sur la force des mauvaises habitudes, qui sont pour l’âme ce qu’est un fil pour l'oiseau : une chaîne presqu’impossible à rompre. Cet homme vraiment saint disait encore : « J’aimerais mieux aller en enfer sans péché qu’en paradis avec un péché ! » Quelle connaissance des