‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 307 sur 339 · SAINTE OPPORTUNE, VIERGE ET ABBESSE · texte numérisé non relu

SAINTE OPPORTUNE, VIERGE ET ABBESSE

L’abbesse de ce monastère étant morte, toutes les religieuses jetèrent les yeux sur sœur Opportune, pour lui succéder. Mais son humilité lui fournissait bien d’autres pensées; elle demanda trois jours de délai, afin de consulter la volonté de Dieu, qui lui fit enfin connaître, par une révélation, que tel était son bon plaisir : ainsi la Sainte changea de condition, mais non pas de conduite; et ce ne fut que pour augmenter ses dévotions et ses pénitences. Elle couchait sur la dure et n’avait pour couverture qu’un simple cilice; son vivre n'était que du pain d’orge, et, le dimanche, un peu de poisson; pour le mercredi et le vendredi, elle ne mangeait rien du tout. Enfin, son plus précieux habit était le cilice et quelque autre vêtement de grosse étoffe, mais toujours le même en hiver qu’en été. Ses oraisons étaient aussi plus longues qu'auparavant et sa ferveur plus ardente, sa prudence plus étendue et sa charité pour les pauvres plus abondante : on voyait bien que la main de Dieu l’avait mise en cette place. Elle avait une adresse particulière quand il était question d’instruire ses filles ou de les corriger ; tempérant toujours la justice par la miséricorde, elle faisait si bien, par ses prières et par ses remontrances, que les plus opiniâtres se rendaient enfin dociles aux mouvements de l’esprit de Dieu qui la conduisait.

Elle prenait un grand soin du temporel de la maison, de crainte que la communauté ne suffisant pas aux besoins des religieuses, elles ne fussent tentées, ou de violer la clôture, ou de posséder quelque chose en propre; ce que Dieu même approuvait par des marques évidentes de sa protection. Quand des voleurs, et même des animaux, avaient enlevé quelque chose du monastère, ils le rapportaient en vertu de ses prières. Ces vertus, qui éclataient en sainte Opportune, attirèrent un grand nombre de jeunes filles qui vinrent à son école, pour y apprendre les règles de la perfection.

Néanmoins, comme la vie des justes, pour être conforme à Jésus-Christ, est remplie de croix, et que Dieu ne leur veut donner le ciel que par les afflictions, il en envoya de très-sensibles à sainte Opportune, pendant un voyage que saint Chrodegand, son frère, évêque de Séez, fit à Rome et dans la Palestine, pour y visiter les saints lieux. Ce prélat avait laissé, pour vicaire-général, Chrodobert; celui-ci, au lieu de faire les fonctions d’un bon pasteur, se rendit un loup ravissant, par ses injustices et par ses oppressions, particulièrement contre les personnes religieuses de tout le diocèse, sans épargner sainte Opportune, quoique la sœur de son évêque; poussant même son ambition aussi haut que ses violences, il se fit consacrer évêque de Séez. Ce procédé obligea la sainte Abbesse d'employer ses prières auprès du Tout-Puissant, pour que son frère revint et arrêtât les désordres de son vicaire-général. Enfin, après sept ans de voyage, le Saint revint en son diocèse, et y rétablit l’ordre ; mais ce ne fut pas pour longtemps: ce misérable vicaire, furieux de ce que son évêque l'avait déposé, conspira contre sa personne, et, afin de venir plus aisément à bout de ce dessein, corrompit, par argent, un filleul du saint Evêque, qui l’assassina au village de Nonant, lorsqu'il y faisait sa visite. Quelques personnes pieuses s’efforcèrent inutilement de lever le corps du défunt pour lui donner la sépulture : mais sa sœur, y étant arrivée, le leva seule aisément, au grand étonnement des assistants, et le porta entre ses bras jusque dans son monastère, où il fut solennellement enseveli.

La douleur que causa à la Sainte la mort de son frère, dégénéra en maladie, malgré sa résignation chrétienne ; car, s’en prenant à ses yeux, elle versait des larmes en si grande abondance qu’elle en était toute trempée, etsoulageait ainsi son cœur oppressé. Elle prit un tel dégoût des choses de la terre,

qu’elle demanda à Notre-Seigneur de l’en retirer. Sachant donc qu’elle allait bientôt mourir, elle annonça cette nouvelle à ses chères religieuses, leur dit qu’elle leur serait plus utile dans le ciel qu’ici-bas, et, se jetant à genoux, demanda à chacune pardon des offenses qu’elle pouvait leur avoir faites. Elle les exhorta à la paix, à l’union et à l’observance de leurs vœux et de leur règle. Elle reçut, dans une vision, la visite de sainte Lucie et de sainte Cécile, qui remplirent la chambre d’une brillante clarté, d’une odeur très-agréable, et l’assurèrent que la Reine des cieux la présenterait bientôt à son Fils.

Le prince des ténèbres lui apparut aussi à son tour sous une forme hideuse. La Sainte ne s’étonna point de ce spectre : au contraire, elle lui ordonna de demeurer jusqu’à ce qu’elle l’eût montré à toutes ses filles, pour leur inspirer une plus grande horreur de cet ennemi des âmes. Lorsque sainte Opportune eut reçu le saint viatique, la Sainte Vierge vint la chercher: la pieuse mourante rendit l’âme, pour ainsi dire, dans les bras de cette divine Mère, le 22 avril 770.

Son corps fut inhumé, comme elle l’avait ordonné à ses filles, auprès de celui de son frère saint Chrodegand, où l’on a vu longtemps un grand concours de peuple, à cause des miracles que Notre-Seigneur y opérait par les mérites de sa servante; mais enfin, pour éviter la fureur des Normands, qui ravageaient ce pays, on transporta ses reliques au prieuré de Moussy, dans le diocèse de Meaux. Il s’y est opéré beaucoup de miracles.

Le culte de sainte Opportune est très-répandu : beaucoup d’églises, avant la Révolution, portaient son nom et possédaient de ses reliques.

L'église de Moutierneuf, une des paroisses de Poitiers, possède un reliquaire en vermeil, contenant des os de sainte Opportune. L’évêque de Poitiers ayant reconnu, en 1873, l’authenticité de ces reliques, permit de les exposer à la vénération des fidèles. Quelques-unes des reliques de ia Sainte sont encore aujourd'hui à Vendôme, dans l’église de la Trinité; à Longchamp, au diocèse de Versailles ; à la cathédrale et au grand séminaire de Séez, à la maison-mère de la Miséricorde de Séez, à la Providence de Séez, à Alençon, à Argentan, à l'Hospice de Mortagne, à Sainte-Opportune, à Damigny, près Alençon ; à Saint-Père-en-Retz, à Villiers-le-Bel.

On la représente : 4° marchant ayant son ange gardien àses côtés : celuici tourne quelquefois les pages du Missel dans lequel la Sainte fait ses dévotes oraisons ; 2° réclamant l’âne de l’abbaye qu’avait dérobé le garde champêtre du lieu : à leurs pieds est une prairie blanchie de sel. On raconte, en effet, que la vertueuse abbesse, ayant envoyé un de ses serviteurs chercher du bois de chauffage à la forêt commune, le garde forestier mit en fourrière la bête de somme et sa charge. Sur la réclamation de sainte Opportune, il répondit avec moquerie en montrant son pré du doigt : « Lorsque ce pré sera tout couvert de sel, le prisonnier sortira et vous sera rendu ». Puis il tourna les talons. Mais le lendemain, grand fut son effroi, quand la rumeur publique vint lui apprendre que son pré était blanc de sel. Depuis ce temps, on a toujours appelé ce lieu Pré-Salé. Autrefois, on y faisait deux processions par an‘; 3° « un jour, plusieurs personnes allant en pèlerinage en son église, à Paris, il se trouva en leur compagnie une pauvre femme qui n'avait rien pour faire son offrande : de quoi elle était bien en peine. Enfin, voyant une alouette huppée, en l’air, qui chantait son plain-chant, et se confiant en la bonté de Dieu et pouvoir de cette Sainte, elle le lui demanda, en disant : « O glorieuse patronne, faites que j'aie cet oiseau pour vous en faire un présent ». Et à l'instant il se vint

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