S. Epiphane, Ææres. LXIV, C
Genèse jusqu’à l’Apocalypse, sans compter la reproduction intégrale de six versions de la Bible, et une foule de traités concernant le dogme, la morale et la discipline. I a plus écrit, dit saint Jérôme, qu’un homme ne saurait lire! : ce qui n’est pas étonnant, lorsqu'on pense qu'il dictait à sept sténographes, et qu’il entretenait autant de copistes, dont le travail passait encore par d’autres mains. Je ne crois pas que l’histoire des lettres offre un second exemple d'une pareille fécondité : un esprit aussi vaste fait songer à Aristote ou à Leibnitz; et pour trouver une vie où l’action et la parole se rencontrent dans un apostolat plus laborieux, il faut remonter jusqu’à saint Paul.
« Aussi je comprends l'enthousiasme que cet homme extraordinaire a excité parmi ses contemporains ; les philosophes païens eux-mêmes, Porphyre en particulier, n’ont pu s’en défendre 2. Mais, je me hâte de le dire, à une admiration si vive, si sympathique, est venue se joindre une animosité à tout le moins égale; un tel contraste ne fait que redoubler l'intérêt de curiosité qui s'attache à cette physionomie. Origène est un des hommes qui ont passionné davantage l'opinion : personne n'a jamais reçu plus d’éloges, ni plus d’anathèmes. On dirait que son nom n’admet pas la modération dans la louange ni dans le blâme, tant il a été tour à tour décrié par les uns, exalté et célébré par les autres. Déjà, de son vivant, le sentiment public se partage sur son compte. Tandis que les évêques de la Palestine, de l’Achaïe, de la Cappadoce, de la Phénicie et de l'Arabie ne cessent de l’honorer comme un docteur de l'Eglise, ceux de l'Egypte l’excommunient : ici, ce sont des synodes qui l’appellent au milieu d’eux pour réfuter les hérétiques ; là, des conciles qui l’excluent des rangs du sacerdoce. Et, ce qui n’est pas moins étonnant, il a des Saints parmi ses adversaires, et il compte, au nombre de ses disciples ou de ses panégyristes les plus zélés, des hommes tels que saint Grégoire le Thaumaturge, saint Alexandre de Jérusalem et saint Firmilien de Césarée. Un instant étouffé par sa mort, le débat se ravive peu de temps après. Alors commence, devant le tribunal de la postérité, ce long procès qui s’instruit encore. D’un côté, les accusations pleuvent sur la mémoire du grand Alexandrin ; de l’autre, Eusèbe de Césarée et le martyr saint Pamphile écrivent son apologie. Plus l’on avance dans le 1ve et dans le ve siècle, plus le bruit augmente autour du nom d'Origène. Saint Méthode, saint Eusthate, Théophile d'Alexandrie, saint Jérôme et saint Epiphane s’acharnent à le poursuivre de leurs attaques ; mais Rufn, saint Jean Chrysostome, saint Théotime, Jean de Jérusalem et les moines de Nitrie le défendent avec une ardeur non moins grande. Du vie au 1xe siècle, la cause d'Origène est portée devant quatre conciles généraux, dont la sentence elle-même donnera lieu à diverses interprétations. Même différence dans les appréciations des écrivains de l'Occident. Cassiodore dira de lui ce mot souvent répété depuis lors : Ubi bene, nemo melius ; ubi male, nemo pejus 3. — « Là où il est bon, personne n’est meilleur ; là où il est mauvais, personne n’est pire que lui ». Au contraire, Sidoine Apollinaire, Bède le Vénérable, Haymon d’Alberstadt, Guillaume de Paris lui prodigueront leurs éloges, non toutefois sans y mêler quelques mots de réserve. Traité avec peu de faveur par saint Bernard et par saint Thomas d’Aquin, il trouvera, dans Vincent de Beauvais, un admirateur fervent ; et le pape saint Léon III ne craindra pas d'insérer parmi les lecons de l’ancien bréviaire romain quelques fragments d’homélies empruntés à l'illustre catéchiste. Arrive le siècle de la Renaissance, pendant lequel les apologies d'Origène se multiplient de toutes parts : Pic de la Mirandole se constitue ie défenseur avoué de cette grande mémoire ; et son travail est mis à l'abri de toute censure par un bref apostolique du pape Alexandre VI. Sixte de Sienne, Erasme, Génébrard, Nauclère, Claude Espence écrivent dans le même but. Par contre, Baronius et Bellarmin reproduisent, sans les atténuer, les accusations de saint Jérôme et de saint Epiphane. Luther voue Origène aux dieux infernaux, c’est son expression : Origenem jam dudum diris devovi ; moins violents dans leur langage, les centuriateurs de Magdebourg se contentent de dénaturer ses écrits. La Sorbonne à son tour retentit du bruit de ces débats ; et l’apologie d'Origène par Merlin, docteur de la faculté de Paris, y excite les plus vives controverses. La querelle est loin de s’éteindre avec le xvire siècle. Les pères Possevin, Gretser, Halloix, de la compagnie de Jésus, Dom Delarue, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, Huet, évêque d’Avranches, combattent pour ou contre l'orthodoxie d’Origène. Ce dissentiment s’est prolongé jusqu'à nos jours, et il ne paraît pas à la veille de s’effacer. S'il fallait en croire le docteur Baur de Tubingue, la doctrine d’Origène ne serait qu’un platonisme modifié par les idées chrétiennes * ; selon le docteur Dœllinger de Munich, suivi de près par le docteur Hagemann de Hildesheim, le contemporain de saint Hippolyte aurait pris parti pour l’auteur des Phrlosophumena contre le pape saint Calliste, dans la question de la Trinité 5. Et voici que, l’an dernier, paraissaient à Rome quatre volumes contenant une apologie d’Origène sur tous les points, par M. Vincenzi, professeur d’hébreu à la Sapience.
« On en conviendra, il n’est pas d'homme dont les écrits et la mémoire aient été plus discutés. D'où vient que le même personnage ait pu être flétri par les uns comme hérétique, et préconisé par les autres à l'instar d’un Apôtre ou d’un docteur de l'Eglise ? A coup sûr, voilà un problème fort curieux à étudier. La solution de ce problème devient facile à tout homme impartial qui se
1. Ep. Lxxx1V, ad Pammach., n. 8.— 2. Eusèbe, H. E., vi, 19. — 8. Jnstif. div. seript., c. 1, p. 312. 4. Ein christlich modifizirter Platonismus, Die christliche Gnosis, p. 510. Tubingue, 1855.
9: Dœllinger, Æippolytus und Callistus, p. 255 etss. — Die Rœmische Kirche und ihr einfluss auf Disciplin und Dogma, par Hagemann. Fribourz, 1864,
livrera à un examen sérieux des œuvres et de la vie d'Origène, en se tenant, à égale distance, d’une admiration irréfléchie et d’un dénigrement systématique, à qui voudra n’entreprendre, comme une thèse arrêtée d'avance, ni une apologie ni un réquisitoire.
« Ce que tous, adversaires ou amis, se sont plu à reconnaître, c'est que le caractère moral de ce grand homme et sa haute vertu sont à l'abri de toute contestation. S’il a erré sur quelques points de doctrine, ce que nous n’examinons pas encore, si le goût des spéculations métaphysiques l’a entrainé au-delà des limites de l’orthodoxie, soyons-en bien convaincus, il s’est trompé de bonne foi ; il n’a pas porté dans la défense de ses idées particulières cette opiniâtreté qui constitue l’hérésie proprement dite. Ce sont des hypothèses qu'il émet, des vues qu'il hasarde, sans songer aucunement à porter atteinte au dogme. Averti par un jugement de l'Eglise universelle, il se serait hâté de revenir sur ses pas et d'abandonner ses opinions. Origène n’est pas un esprit de même trempe que Tertullien, et c’est à tort qu'on rapproche ces deux natures qui ne se ressemblent guère : il n'a pas cette fierté si voisine du dédain, qui se roidit devant la contradiction, et se plie difficilement à une règle. Loin de là, nous remarquerons dans chacun de ses écrits, à côté d’une candeur et d'une sincérité de convictions vraiment admirables, une douceur, une humilité, une défiance de ses propres forces, une aversion pour le sophisme, un respect de ses adversaires, qui édifie profondément. Ces nobles qualités du cœur expliquent en grande partie la séduction qu'il exerçait autour de lui, et l'attachement inébranlable que lui vouaient ses amis dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Puis, quel beau spectacle pour la science et pour la religion que la vie de cet homme s'interdisant toute autre jouissance que celles de l’esprit, n’acceptant rien de ceux qui eussent aimé partager avec lui, vendant ses livres pour pouvoir se sustenter, marchant pieds nus dans les rues d'Alexandrie, couchant sur la dure, mesurant son sommeil à-la stricte nécessité, aussi sévère pour lui-même qu'indulgent à l'égard des autres ! On peut dire en toute vérité avec Eusèbe de Césarée, que sa vie était le meilleur commentaire de ses discours et de ses ouvrages 1, Et enfin, quand je le vois, au terme de sa carrière, après tant de travaux et de luttes, comparaître, à l’âge de soixante-cinq ans, devant le tribunal des persécuteurs, et couronner sa verte vieillesse par une éclatante confession de la foi, par la captivité et les tortures subies pour la cause du Christ ; lorsque, au sortir de cette dernière épreuve, encore tout meurtri de ses glorieuses blessures, je le vois reprendre son ministère et ses prédicationis avec une constance que rien ne peut lasser, jusqu'à ce qu'il aille s’éteindre sur les côtes de la Phénicie, à Tyr, plein de jours et de mérites : oh! alors je l'avoue, j'oublie tout le bruit qui s’est fait autour de sa mémoire, les jugements contradictoires auxquels ont donné lieu quelques-uns de ses écrits, et je ne crains pas de dire qu'Origène est un des hommes qui, par leur activité, leur zèle, leur génie, ont le plus contribué à consolider le triomphe de la justice et de la vérité sur la terre.
« Origène naquit de parents chrétiens en Egypte, vers l’année 185 après Jésus-Christ. Son père, Léonidès, probablement un rhéteur d'Alexandrie, l’instruisit dès le bas âge dans les sciences élémentaires qui formaient alors la base d’une éducation libérale ; maïs, en le faisant passer par tous les exercices de la discipline grecque, il s’appliquait avec un soin particulier à l'initier dans la connaissance des divines lettres. Chaque jour l’enfant était obligé d'apprendre par cœur et de réciter quelque passage de l’Ecriture sainte. Son esprit vif et curieux se plaisait singulièrement à ce genre d'étude. Non content du sens propre et obvie que présente la lettre du texte sacré, il en cherchait de plus profonds, trahissant ainsi dès l’origine son penchant à scruter les vérités de la foi. Il accabiait son père de questions, lui demandant pour chaque endroit un peu difficile des explications qui ne laissaient pas quelquefois d’embarrasser le précepteur. En apparence et devant l'enfant, Léonidès tâchait de modérer cette ardeur intempestive ; il exhortait l’impatient élève à s’en tenir au sens littéral de l’Ecriture, sâns vouloir résoudre des problèmes qui n'étaient pas de son âge ; mais au fond et en lui-même, l’heureux père se réjouissait de voir une intelligence si précoce, et il remerciait Dieu de lui avoir donné un tel fils. « Souvent même », dit Eusèbe, « pendant que l'enfant dormait, le pieux chrétien s’approchait de lui doucement, et, lui découvrant la poitrine, il la baisait avec respect, comme un sanctuaire où résidait l'Esprit-Saint : tant la piété naissante d'Origène ravissait d’admiration ses parents, en même temps que ses rapides progrès dans la science faisaient leur orgueil et leur joie ».
« Ce tableau si touchant d’une éducation chrétienne au re siècle, nous montre à quel point l'Evangile avait transformé la vie de famille.
« La persécution de Septime Sévère allait ajouter une nouvelle page à cette histoire sanglante où la force divine éclate à travers la faiblesse de l’homme. Lætus était alors gouverneur de l'Egypte. Pour exécuter l’édit impérial dans toute sa rigueur, il ne se contentait pas de sévir contre les fidèles d'Alexandrie ; mais il envoyait des émissaires sur divers points de l'Egypte et de la Thébaïde, avec ordre d'arrêter les principaux d’entre les chrétiens, et de les conduire dans la capitale. Là, on n’épargnait aucune torture à ces généreux confesseurs de la foi, et la peine capitale venait d'ordinaire couronner leurs souffrances. À la vue d’un tel courage, le jeune Origène se sentit enflammé du désir de l’imiter. N’écoutant que l’ardeur de son zèle, il s’exposait à toute sorte de périls, pour trouver une occasion de professer hautement sa croyance. Peu s'en fallut