Eusèbe, H. E., vi, 2. — 4. Ibid
5. Eu égard à son âge peu avancé, il serait assez naturel de penser que sa tâche se bornait à enseigner les rudiments de la langue grecque, en d'autres termes, qu'il était un lpapuartors, et non pas un Teappartxds, suivant la signification bien différente qu’on attachait alors à ces deux mots. Muis, d'après le témoignage d'Eusèbe, il renonça plus tard à cette profession, la regardant comme « contraire aux sciences sacrées (Lusèbe, H. E., vi, 8) » : ce qui ne peut s'entendre d'une simple explication des règles
« Ce n’est pas toutefois parmi les grammairiens d'Alexandrie qu'Origène était appelé à marquer sa place. La Providence lui réservait un rôle plus élevé. Au milieu du désordre que la persécution de Septime Sévère jetait dans la métropole de l'Egypte, le Didascalée{ s’était vu privé de son chef. Désigné à la fureur des païens par la célébrité de son nom, Clément avait pris le chemin de la Palestine et de la Syrie, où son éloquente parole allait fortifier les chrétiens de Jérusalem et d’Antioche 2. La chaire des catéchèses restait donc vacante, et il devenait urgent de la remplir ; car, chose merveilleuse, la persécution, loin de ralentir le mouvement qui portait les paiens vers l'Evangile, ne faisait que l’accélérer. A défaut du maitre, parti pour l'exil, on accourait de toutes parts vers Origène qui, au milieu de ses arides leçons de grammaire, laissait échapper sans doute quelques étincelles du feu sacré dont l'Esprit de Dieu embrasait son cœur. Voyant la haute estime qu'on professait pour le jeune homme malgré ses dix-huit ans, Démétrius, évêque d'Alexandrie, n'hésita pas à lui confier la direction de l’école des catéchumènes. C’est de là que datent, avec sa vie publique, ses premiers pas dans la carrière de l’éloquence sacrée (203).
« Le temps n’était guère favorable aux études. En succédant à Lætus dans le gouvernement de l'Egypte, Aquila n'avait fait que continuer le système de persécution adopté par son prédécesseur. Dans une pareille situation, il s'agissait moins de former des savants que de préparer des confesseurs de la foi. Le fils du martyr Léonidès comprit bien vite toute l'étendue de sa tâche. Non content d'instruire les catéchumènes dans la doctrine catholique, il leur inspirait le courage de la professer au péril de leur vie. Grâce à l’ardeur que le maître savait communiquer aux disciples, le Didascalée devint une véritable école de Martyrs. Parmi les auditeurs d'Origène, qui puisèrent dans ses lecons la force de surmonter les tourments, Eusèbe cite Plutarque, Héraclide, Héron, les deux Sérénus, Basilide, et une jeune fille nommée Héraïs 3. Mais le zélé catéchiste ne se bornait pes à exercer au combat ces généreux athlètes ; il profitait du loisir que lui laissait son enseignement pour joindre l’action à la parole. Il visitait les Martyrs dans leurs prisons et les accompagnait devant le tribunal des persécuteurs. La sentence une fois rendue, il les suivait jusqu’au lieu du supplice, approchant d'eux sans crainte et leur donnant le baiser de paix, au risque de se faire lapider par la foule des assistants. Mais il échappait toujours comme par miracle. Un jour les païens, irrités du grand nombre de conversions qu’il opérait dans leurs rangs, entou« rèrent de soldats la maison où il demeurait. Malgré ces précautions, Origène parvint à s'évader, on ne sait par quel moyen. A partir de ce jour, il se vit obligé d’errer d’un lieu à l’autre, changeant de demeure à chaque instant, pour tromper la vigilance de ses ennemis. « Bientôt », dit Eusèbe, « la ville d'Alexandrie ne suffit plus à le cacher. Découvert dans sa retraite, il fut arrêté et conduit sur les degrés du temple de Sérapis. Là, les infidèles lui rasèrent la tête comme à un prêtre des idoles, et, lui mettant à la main des branches de palmier, ils lui enjoignirent de les distribuer aux sacrificateurs. Origène les prit, et, élevant La voix, il dit aux prêtres qui montaient les degrés du temple : « Venez, recevez ces palmes, non comme celles d’un temple consacré aux idoles, mais comme celles de Jésus-Christ # ». On conçoit à peine qu'une telle audace ne lui ait pas coûté la vie; mais il n’est pas rare qu'un acte de courage éclatant impose le respect à une multitude irritée, Peut-être aussi ses lecons de grammaire et de littérature lui avaientelles valu dès lors, parmi les païens eux-mêmes, quelque sympathie secrète qui, à défaut d'autres motifs restés inconnus, expliquerait pourquoi l’on ne se porta pas contre lui aux dernières extrémités. ‘
« Quoi qu’il en soit, la conduite d’Origène pendant la persécution de Sévère et sa générosité envers les confesseurs de la foi, rendirent son nom célèbre parmi les fidèles d'Alexandrie et de toute l'Egypte. Désormais, l'estime générale lui était acquise, et sa renommée allait grandir avec son influence. Lorsque des temps plus calmes permirent aux chrétiens de respirer, il n’eut pas de peine à réorganiser l’enseignement du Didascalée, qui n'avait pu que souffrir d’une si rude épreuve ».
La grammaire, la rhétorique et la dialectique, d’une part ; les sciences naturelles et exactes, de l’autre : tel est le cercle d’études préparatoires qu'Origène faisait parcourir à ses élèves avant de les initier à la philosophie, couronnement des arts libéraux.
Mais c’est surtout vers la philosophie qu'il dirigeait l’esprit de ses élèves déjà formés par la série d'exercices préparatoires qui sont encore en usage même de nos jours dans l’enseignement des Universités. Il faisait étudier tous les systèmes de philosophie professés dans les différentes écoles de la Grèce : sa méthode était éclectique et n’excluait absolument que les productions de l’athéisme. Origène était déjà un classique : aussi lui a-t-on reproché d’avoir trop conversé avec les païens, et a-t-on attribué à cette fréquentation trop assidue des écrivains du paganisme les erreurs auxquelles il s’est laissé entrainer.
du langage, auxquelles la foi n'est point intéressée. I1 faut donc admettre qu'en débutant à Alexandrie par l’enseignement de la grammaire, Origène interprétait dans ses leçons les chefs-d'œuvre de la littérature païenne. Bien que s'appliquant à un objet tout profane, ce métier de scoliaste ou de commentateur ne dut pas lui être inutile pour les travaux philologiques qu'il allait entreprendre dans la suite sur un autre terrain, celui de l'Ecriture Sainte,
1. Le Didascalée était tout à la fois une école de philosophie, de théologie et d'Ecriture sainte.
2. Eusèbe, H. E,, vi, 11, — 8. Ibid., 4, 5, — 4. S. Epiphane, Aaæres., Lx, c. 1.
Tout en enseignant aux autres, Origène continuait à étudier : c’est ainsi qu'il suivit les leçons d’Ammonius Saceas qu’il appelle le maitre des sciences philosophiques. Tous les auteurs vous raconteront aussi qu’il se mêlait quelquefois à l'auditoire de Plotin, disciple et successeur d’Ammonius, fondateur à jamais célèbre de l’école néoplatonicienne d'Alexandrie ; que Plotin, voyant rentrer Origène, rougit et voulut se lever. Origène le pria de continuer. « On ne saurait enseigner », répondit le philosophe, « devant des gens qui connaissent tout ce qu’on peut leur dire ». Et après avoir parlé encore quelque temps, il se leva 1.
Or, il est démontré, par la chronologie, qu’il s’agit d’un autre Origène que le philosophe chrétien. En effet, Plotin ne vint à Alexandrie qu’en 233 : or, à cette époque-là, le docteur chrétien avait quitté déjà, depuis quelque temps, la ville d'Alexandrie où il ne revint jamais.
De la philosophie spéculative, Origène passait à la morale ou science du devoir, puis au dogme, principe et base de la morale : c’était donc à la théologie que se terminait le cercle des exercices du Didascalée.
« On connaît l’arbre à ses fruits », dit le Sauveur dans l'Evangile. En d’autres termes, l’on juge des doctrines par leurs résultats ; et ce qui ajoute le plus d'autorité à la parole d’un maitre, c’est la conformité de ses actes avec ses discours. Voilà pourquoi les leçons d’Origène faisaient une si vive impression sur l'esprit de ses disciples : il était le premier à mettre en pratique les préceptes de morale qu’il donnait aux autres. « J'avais connu auparavant plus d'un philosophe », disait le pieux panégyriste d’Origène, saint Grégoire le Thaumaturge, qui avait été un de ses plus fervents disciples ; « ces hommes dissertaient à merveille sur le devoir; on éprouvait un grand charme à les entendre ; mais, malgré toutes leurs belles maximes, ils ne parvenaient pas à me persuader. J'avais remarqué, mal à propos sans doute, que leur philosophie s’arrêtait aux mots, et que leur conduite ne s’accordait guère avec leur enseignement. Celui-là, au contraire, ne se bornait pas à nous apprendre en quoi consistent la tempérance, la justice et la force : science stérile, en effet, si les bonnes mœurs ne viennent s’y ajouter. Il nous offrait, dans sa personne, un exemple vivant de ces vertus, et, par là, il nous portait à les pratiquer nous-mêmes 2. On aurait tort de voir, dans le langage de Grégoire, une vaine flatterie ou une appréciation trop bienveillante : tous les contemporains d’Origène ont rendu hommage à sa haute vertu. Cet éloge ne peut que sembler fort discret, quand on lit dans Eusèbe le tableau de la vie austère que le jeune catéchiste menait à Alexandrie :
« Pour n'être à charge à personne, Origène avait vendu ses livres de littérature ancienne; et, en retour de ces manuscrits travaillés avec soin, l'acheteur lui donnait quatre oboles par jour. Avec ce peu de ressources, il mena plusieurs années la vie d’un vrai philosophe, se refusant jusqu'au moindre des plaisirs que la jeunesse recherche d'ordinaire. Après avoir passé tout le jour dans les exercices laborieux, il employait la plus grande partie de la nuit à étudier les divines Ecritures. Son régime était des plus sévères. Il jeünait fréquemment, mesurait son repos à la stricte nécessité ; et, au lieu de coucher dans un lit, il dormait sur la terre nue. Avant tout, il croyait devoir se conformer aux paroles du Sauveur qui recommande, dans l’Evangile, de ne pas avoir deux tuniques, de ne pas user de chaussures, et de ne pas montrer trop d'inquiétude pour le lendemain. Avec un zèle dont la persévérance était au-dessus de son âge, il bravait les rigueurs de l'hiver, se privait de vêtements, et s’efforçait d'atteindre le sommet de la pauvreté évangélique, jusqu’à frapper d’admiration tous ceux qui l’approchaient. À la vue des fatigues qu'il supportait dans je ministère de la parole sainte, beaucoup de ses amis souffraient de son dénüment : ils eussent aimé partager leurs biens avec lui, mais il ne voulut jamais consentir à se relâcher d’un régime de vie si sévère. Pendant plusieurs années, dit-on, il marcha sans chaussure, les pieds entièrement nus. Il ne buvait point de vin, et il usait si peu des aliments nécessaires à la vie, qu’il faillit se ruiner l'estomac par cet excès d’abstinence, En donnant ainsi l'exemple d’une vie vraiment philosophique, il porta beaucoup de ses disciples à l’imiter. Parmi les infidèles eux-mêmes, bon nombre de savants et de philosophes venaient l'entendre et se placer sous sa direction 3 ».
« Quand l’enseignement de la morale est soutenu par une telle vie, les préjugés se dissipent devant la preuve irrécusable d’une conviction sincère, et la parole emprunte aux actes une autorité dont il est difficile de se défendre. Cette austérité de mœurs mérite d'autant plus l'admiration qu'à l’époque dont parle Eusèbe, Origène n'était point prêtre ; c’est bien plus tard seulement que nous le verrons engagé dans les rangs du sacerdoce. Cependant, nous ne saurions tout approuver dans les rigueurs dont le catéchiste alexandrin usa envers lui-même. Une ardeur trop juvénile, dit Eusèbe, le fit manquer de discrétion sur un point où il aurait dû se rappeler la maxime de saint Paul : Soyez sages, mais pas plus qu’il ne faut ; soyez-le avec modération # ». Certes, s’il est une chose excusable, ce sont les excès dans la vertu ; de pareils exemples deviennent rarement contagieux, et la nature humaine ineline trop dans le sens contraire pour qu’elle éprouve une grande tentation de les imiter. C’est pourquoi, lorsqu'on trouve dans la vie d’un homme quelque trait comme celui que je dois mentionner, il ne faut sans doute pas justifier ces