‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 321 sur 339 · In Jallh., t. xv · texte numérisé non relu

In Jallh., t. xv

contrôler réciproquement. I1 manquait toutefois à cette première édition un avantage précieux, celui de pouvoir comparer les versions avec l'original. Pour combler une telle lacune, Origène fit précéder les Tétraples de deux nouvelles colonnes, où il mit, d’un côté, le texte hébreu en caractères hébraïques, et, de l’autre, le même texte en lettres grecques pour ceux qui comprenaient l’hébreu sans savoir le lire. Cette distribution de l'ouvrage en six colonnes lui valut le nom d'Hexaples. Maïs le laborieux écrivain ne s’en tint pas là. Dans le cours de ses pérégrinations, il avait trouvé deux versions grecques de l'Ancien Testament : l’une à Jéricho, en Palestine ; l’autre à Nicopolis, près d’Actium. De là deux colonnes supplémentaires destinées à recueillir cette cinquième et cette sixième version, par où les Hexaples devinrent des Ocfaples. Enfin, une septième traduction, dont nous ignorons la provenance, vint former une dernière colonne et convertir les Octaples en Ennéaples, bien que les anciens n’aient jamais attaché ce nom à l'édition totale. Le titre d'Hexaples lui est resté, soit que les trois dernières versions ne s’étendissent pas à toute lEcriture, soit qu'Origène n’en ait fait usage que pour une partie des livres saints. :

« J'ai dit que l'attention de l’auteur s'était concentrée principalement sur la version des Septante. Elle occupait la colonne du milieu dans l'édition complète, afin que l’on püt mieux saisir ses rapports de conformité ou de dissemblance avec le texte hébreu et le reste des versiong grecques. Mais, pour faciliter au lecteur ce travail de comparaison, l’ingénieux critique imagina certains signes qui indiquaient à première vue la différence des leçons. S’agissait-il d'un membre de phrase omis par les Septante et compris dans l'original hébreu ? il le reproduisait en le faisant précéder d’un astérisque, et suivre de deux points ( *... : ). Au contraire, il marquait par un obélisque ou une petite broche ce que les Septante avaient en plus ( = ). D'autres signes lui servaient encore pour noter les passages que les soixante-dix interprètes avaient rendus d’après le texte hébreu, mais avec moins d’exactitude que les traductions parallèles. De cette manière, sans toucher à la célèbre version, il montrait ce qu’elle pouvait avoir d’incomplet ou de défectueux ; et lorsqu'on pense que cette révision minutieuse embrassait tous les livres de l'Ancien Testament, il n’y a plus lieu de s'étonner que les contemporains d’Origène l’aient appelé un homme d’acier.

« Telle est cette œuvre tant célébrée par l'antiquité chrétienne. On peut dire qu’elle a servi de base à tous les travaux entrepris dans la suite sur le même sujet, en sorte que son auteur mérite à juste titre d’être appelé le père de l’exégèse biblique. Vous comprenez toutefois quelle difficulté il y avait pour les copistes à transcrire mot par mot une collection aussi volumineuse. Les Hexaples ne pouvaient pas se répandre à beaucoup d'exemplaires : c’est ce qui explique pourquoi il ne nous en reste plus un seul fragment. L’original avait été déposé dans la fameuse bibliothèque de Césarée, où il a dû périr, en même temps que tout ce précieux trésor, quand les Perses de Chosroës, et, plus tard, les Arabes, vinrent dévaster la Palestine. Mais si le temps n’a épargné aucun manuscrit reproduisant les Hexaples, tels qu'ils étaient sortis de la main d'Origène, il n’en est pas absolument de même des différentes versions qui s’y trouvaient réunies. Sans parler des Septante dont nous possédons le texte intégralement, nous sommes loin d’avoir perdu jusqu’au dernier vestige des traductions d'Aquila, de Théodotion et de Symmaque. En rassemblant ce qui nous reste de ces anciens interprètes, et à l’aide des Pères de l'Eglise qui avaient profité du travail d'Origène, quelques érudits, à la tête desquels il faut placer dom Bernard de Montfaucon, sont parvenus à recomposer les Hexaples, du moins en partie. Mais il est clair que ce recueil, assurément fort utile, n’a de commun avec l’œuvre du Catéchiste alexandrin que l’identité du plan et l'emploi des mêmes matériaux 1.

« Il ne suffisait pas à Origène d’avoir donné une édition complète des livres saints, en joignant au texte original les différentes versions connues de son temps ; à ce travail purement grammatical et philologique il voulut ajouter l'explication intégrale de l'Ancien et du Nouveau Testament. Interpréter l’Ecriture depuis la Genèse jusqu'à l’Apocalypse, ce serait déjà une œuvre capable d’absorber la vie d’un homme ; mais l’intrépide érudit trouva encore moyen de dépasser ce programme en poursuivant sa vaste entreprise sous une triple forme. D'abord il résolut d’expliquer chaque livre verset par verset, sans imposer d'avance aucune limite à ses développements : c’est ce qu’il appela ses fomes ou ses commentaires proprement dits. Puis, dans un deuxième travail, il disposa une série de notes moins longues, destinées à éclaircir les endroits les plus difficiles, suivant la coutume des scoliastes d'Alexandrie : aussi ces observations reçurent-elles le nom de Scoles. Enfin ses prédications dans les églises l’obligèrent à reprendre ses études d'exégèse pour leur donner un caractère plus pratique et mieux approprié à l’enseignement populaire : d’où le titre d'Homélies réservé à ces dissertations sur l’Ecriture sainte.

« Origène était merveilleusement doué pour le ministère de la parole. Une diction claire et facile, une imagination des plus riches, un accent de piété qui va droit au cœur, une chaleur douce, contenue, mais qui ne laisse pas d’éclater par intervalle, tout se réunissait pour prêter à ses dis-

1. Le travail de Montfaucon se trouve &ans la Patrologie grecque de Migne, t. xv et xvr. Mais l'éditeur a tort de l'intituler Zexaplorum Origenis quæ supersunt. La vérité est qu'il ne nous reste absolument rien des Hexaples d'Origène, ne fantilla quidem pars Hexaplorum, ut initio scripta fuerunt, comme disait le savant bénédictin. C'est un recueil tout nouveau, formé à l'aide des mêmes éléments que l'ancien, mais qu'on ne saurait faire passer à aucun titre pour l'œuvre d'Origène.

cours du charme et de l'intérêt. Aussi l’on n'a pas de peine à s'expliquer la vive impression qu’il produisait sur ses auditeurs.

« Une fois prêtre, et depuis son départ d'Alexandrie, Origène ne cessa de se livrer au ministère de la prédication jusqu’à la fin de ses jours. Partout où il séjournait, soit à Césarée, soit à Jérusalem, ou ailleurs, les évêques le priaient d'expliquer l'Ecriture sainte au peuple ; et il s’acquitfait de sa tâche avec autant de succès que de talent. Dans la troisième de ses Homélies sur le Lévitique, prononcées après l’année 245, il parle de ses prédications comme d’un ministère qui déjà remontait fort loin. En effet, à ce moment-là, il exerçait cette fonction depuis plus de vingt ans. Ce n’est pourtant qu'à l'âge de soixante ans, dit Eusèbe, qu’il permit aux sténographes de recueillir ses discours : sans cet acte de modestie, auquel la prudence n’a pas dû rester étrangère, nous n’aurions pas à regretter la perte de la majeure partie de ses homélies. Car, bien qu’il en ait composé quelques-unes à tête reposée, il improvisait le plus souvent : ce qui n’est pas étonnant, puisqu'il préchait presque tous les jours, au témoignage de saint Pamphile. Les 486 homélies qui nous restent de lui ne peuvent donc nous donner qu’une idée fort incomplète de sa carrière oratoire. Saint Jérôme porte à plus de mille le nombre de ces instructions familières qu'on lisait encore au ve siècle ; et ce chiffre grossirait de beaucoup, si l’on y ajoutait toutes celles qui ne furent jamais recueillies ».

On a reproché à Origène d’avoir abusé de la méthode allégorique dans son interprétation de la sainte Ecriture : il voulait même que quantité de textes ne renfermassent aucun sens littéral ; cette opinion est évidemment fausse.

Il ne manquait à Origène, pour embrasser le cercle entier de la théologie, que de tourner son attention vers la controverse du christianisme avec la philosophie païenne,

«Si le Traité contre Celse est inférieur à l’Apologétique de Tertullien comme œuvre d'art et d’éloquence, on ne fait que lui rendre justice en l'appelant la plus savante défense du christianisme dans les trois premiers siècles. Sans négliger entièrement le côté juridique du débat, qui avait tant préoccupé ses devanciers, Origène s’est pourtant placé de préférence sur le terrain des idées et des doctrines. C’est par là que cet antique monument de la littérature chrétienne conserve toujours un air de jeunesse et de nouveauté. Toute la partie de l’apologétique primitive concernant la procédure suivie à l’égard des chrétiens, a vieilli, ou da moins elle n'inspire plus que l'intérêt qui s'attache à une grande cause vaillamment défendue. La révolution opérée dans le droit public par le triomphe de l'Evangile a éloigné pour toujours, nous aimons à le croire, toute situation analogue. Mais ce qui n’a pas vieilli, ce qui est toujours vivant et actuel, c’est la controverse de la religion révélée avec le rationalisme, quelque nom qu’il prenne et sous quelque forme qu'il se présente. Les questions qui se remuent encore aujourd'hui dans cet ordre de choses, sont celles-Ià mêmes qu'Origène avait traitées avec une si grande supériorité d'esprit. En le voyant défendre le caractère historique du christianisme, la valeur démonstrative des faits surnaturels, on peut se croire transporté au milieu de nos discussions contemporaines. Voilà ce qui assure à son œuvre un rang à part, un mérite hors ligne ; et c'est là aussi ce qui en fait un argument dont la force ne peut échapper à personne. Rien n’est plus propre à consolider la foi que cette guerre à outrance déclarée au christianisme dès son origine, Ce n’est point par surprise, assurément, qu'il a conquis le monde, mais après des controverses longues et opiniâtres, après avoir passé au crible de la critique historique et philosophique, avec tous ses dogmes et ses institutions. Si l'Evangile avait été ce mythe oriental ou cette pastorale galiléenne que rêvent nos adversaires modernes, croyez bien que les Celse et les Porphyre eussent été de taille à déchirer ce tissu légendaire, et cela pour toujours. Qu'est-il arrivé, au contraire ? Leurs attaques n’ont servi qu'à mieux établir la réalité des faits évangéliques; ces dogmes qu'ils tournaient ea dérision, ont subjugué les intelligences ; et ces institutions qu'ils signalaient à la haine des pouvoirs publics sont devenues celles du monde civilisé. Lorsqu'une société, à peine née, sait braver de tels orages, elle peut affronter sans crainte, après dix-huit siècles de durée, les mêmes tempètes qui avaient assailli son berceau,

En composant son immortelle apologie, Origène ne se croyait pas au terme de sa carrière d’orateur et d'écrivain. Mais les événements allaient interrompre des travaux qui avaient fait le bone heur de sa vie.

« Le règne de Philippe l’Arabe (244-249) avait été pour l'Eglise une ère de paix et de prosperité. S'il n’est pas certain que ce prince ait professé publiquement la religion chrétienne, malgré le témoignage d'Eusèbe, de l’auteur de la Chronique d'Alexandrie et de saint Jean Chrysostome, on ne saurait douter de ses sympathies pour la cause de l'Evangile. Origène, en particulier, s’était trouvé en rapport avec la famille impériale, comme l’attestent ses lettres à Philippe et à l’impératrice Sévéra, lettres dont le texte n’est pas arrivé jusqu’à nous. L’avénement de Décius changea la face des choses. Nous ignorons dans quelle ville se trouvait Origène lorsque la tourmente éclata sur l'Eglise, si c'est à Césarée de Palestine ou à Tyr. Mais, d'après le plan d'attaque adopté par Décius, la persécution ne pouvait manquer d’atteindre l’homme le plus célèbre que l'Eglise d'Orient comptät dans son sein. Origène, alors âgé de soixante-cinq ans, fut donc jeté en prison et chargé de chaines. On lui mit au cou un carcan de fer et des entraves aux pieds jusqu’au quatrième trou, dit Eusèbe, ce qui écartait les jambes excessivement . Ce supplice dura plusieurs jours, au bout

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