‹ Les petits Bollandistes (volume 3)Chapitre 322 sur 339 · Eusèbe, H. E., vi · texte numérisé non relu

Eusèbe, H. E., vi

VIES DES SAINTS. — TOME IV. s 39

desquels les bourreaux lui firent éprouver quantité d’autres tortures, jusqu’à le menacer de la peine du feu. Toutefois, ajoute son historien, le juge avait grand soin de s’arrêter à la limite où une mort certaine eût été la suite de ces traitements barbares : il espérait sans doute que des tourments prolongés finiraient par abattre le courage d’Origène, et qu’une pareille chute entrainerait celle de beaucoup d’autres. Mais l’héroïque vieillard demeura ferme : lui qui, encore enfant, avait exhorté son père Léonidès à souffrir la mort pour Jésus-Christ, n’était pas homme {à trahir, sous le coup de la persécution, la cause qu’il avait servie pendant plus de quarante ans, par sa parole et par ses écrits. La Providence. lui ménageait cette épreuve suprême, pour lui fournir l'occasion de montrer que la force du caractère s’alliait en lui à la noblesse du cœur et à l'élévation de l'esprit. Sans l'épisode glorieux qui a marqué la fin de sa carrière, il eût manqué un trait à cette grande physionomie qui devait se présenter devant l’histoire avec le triple reflet du génie, de la sainteté et du martyre.

« Soit que la mort de Décius eût mis fin à la captivité d'Origène, soit que toute autre cause lui eût rendu sa liberté, Eusèbe nous le montre reprenant ses travaux à quelque temps de là, encourageant par ses lettres ceux qui avaient besoin d’être fortifiés, et conservant jusqu'au bout cette prodigieuse activité qu'il n’avait cessé de déployer dans tout le cours de sa carrière. Mais les souffrances d’un long martyre, venant s'ajouter aux fatigues d'une vie si laborieuse et si agitée, avaient achevé d’épuiser les forces du noble vieillard. La ville de Tyr, en Phénicie, où il avait fixé son séjour, fut sa dernière étape ici-bas, et resta la gardienne de son tombeau. C’était en l’année 254. Origène avait vécu soixante-neuf ans.

«Le génie, la sainteté et le martyre, dit en terminant M. Freppel, se rencontrent dans l’homme dont nous venons d'étudier la vie et les écrits. Et cependant de si grandes choses n’ont pas eu tout le résultat qu’elles semblaient devoir obtenir. Pour le talent et l’étendue des connaissances, Origène l'emporte sur la plupart des Pères de l'Eglise : en tout cas, il n’est inférieur à aucun; et malgré des services si éclatants, l’Eglise n’a pu le ranger au nombre de ses docteurs. Il est peu de vies où le zèle des âmes se trouve joint à une plus grande austérité de mœurs; et tant de vertus n’ont pu recevoir néanmoins la consécration solennelle que l'Eglise réserve pour l'élite de ses fils. Le chef de l’école d'Alexandrie a couronné ses travaux par une admirable confession de la foi; et son nom n’a point trouvé place parmi les héros du martyre. Qu'est-ce donc qui l’a empèché de figurer, pour toute la suite des siècles, à côté des Basile et des Augustin, dans cette pléiade de saints docteurs, dont la réputation n’est ternie par aucune tache? Le défaut de sûreté dans la doctrine. Certes, on n’a jamais erré avec plus de candeur. À aucune époque de sa vie, l’auteur du Pertarchon n’a voulu se mettre en opposition avec l’enseignement de l'Eglise, qui est resté constamment pour Jui la règle infaillible de la croyance. Inébranlable sur le principe, il n’a pu se tromper que dans l'application, en prenant pour des opinions libres ce qui contredisait en réalité le dogme catholique. Origène croyait pouvoir en toute sécurité construire sur la base de la révélation un système philosophique dont les données principales sont empruntées à Platon. Encore n’a-t-il formulé ce système qu'avec beaucoup de réserve, par manière d'hypothèse, et comme un simple exercice de l'esprit 1, ainsi que l’a dit saint Athanase. Ce n’en était pas moins une entreprise périlleuse; car il ne faut pas jouer légèrement avec les dogmes de la foi. Des disciples maladroits allaient surgir et prendre au sérieux ces fantaisies d’une imagination exubérante. Il en sortira l’origénisme, c'està-dire un ensemble d'idées qui commence par l’hypothèse de la préexistence des âmes pour aboutir à la théorie des épreuves successives. Assurément il serait injuste d’imputer à Origène toutes les erreurs qui ont pu traverser le cerveau de quelques-uns de ses partisans les plus exaltés ; mais l’on conçoit aussi que l’orthodoxie ait tenu en suspicion un écrivain dont l'esprit aventureux avait favorisé de pareilles tendances. Voilà ce qui a compromis devant le tribunal de la postérité la mémoire du grand Alexandrin; car il n’y a pas moyen de nier les erreurs auxquelles il s’est laissé entraîner : elles forment un tout complet, dont on ne peut rien détacher. Or, quelques égards que méritent le talent et les services rendus, quelque admiration que l’on éprouve pour de si hautes vertus jointes à une telle science, il est un intérêt devant lequel s’effacent toutes les sympathies, l'intérêt de la vérité. Pour ne pas donner une apparence de raison à des doctrines justement blämables, l'Eglise a dû se résoudre à laisser un des plus grands hommes de son histoire dans la situation équivoque où il s'était placé lui-même. En le traitant avec trop d’indulgence, elle n’aurait pas veillé suffisamment à la conservation du premier des biens spirituels confiés à sa garde. Car, ainsi que le disait déjà un des esprits les plus honnêtes de l'antiquité, Plutarque, Dieu ne saurait faire aux hommes, et les hommes ne sauraient recevoir de Dieu un plus grand don que la vérité.

« Mais, si les spéculations téméraires d’Origène ne lui ont pas permis d'occuper dans l’histoire de l'Eglise le rang que lui auraient assigné ses immortels travaux pour la cause de l'Evangile, devrons-nous, à l'exemple de beaucoup d’autres, attacher au nom du célèbre apologiste la qualification d’hérétique? Est-il vrai que le pape Anastase ait condamné la traduction du Pertarchon faite par Rufn d'Aquilée, tout adoucie qu'elle fût ? que le cinquième concile général, tenu en 553, ait déclaré Origène hérétique ? que le premier concile de Latran, tenu sous Martin Ier, le cinquième, le sixième, le septième et le huitième aient tous renouvelé la condamnation portée contre Origène

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