LES SAINTS FÉLIX, FORTUNAT ET ACHILLÉE
ilest plus digne de l'écrivain de proposer à la foi des hommes des faits incontestables et dont il a été le témoin, que d’accueillir des événements douteux sur les bruits de la multitude.
Arrivés à ce degré de sainteté, les trois apôtres cherchaient encore une voie plus parfaite. Non loin de Valence, du côté de lorient, d’où la voix de Dieu les avait appelés, ils se choisirent une petite chaumière, avec laquelle ils espéraient acheter le palais du ciel; ce fut là la pauvre retraite de ces hommes avides d’humilité, mais dont le cœur était en même temps rempli du plus sublime dévouement. Là, ayant pour armes le chant des Psaumes, qu'ils répétaient sans cesse, pour défense les fatigues des veilles, pour nourriture les longues privations des jeûnes, mais surtout fortifiés par la puissance du Seigneur, ils attiraient à la grâce du baptême la multitude des gentils, sur lesquels ils exerçaient une sainte violence par leurs exhortations et leur foi.
Ils vivaient ainsi depuis quelque temps, lorsque le bienheureux Félix, pendant qu’il accordait un peu de repos à ses membres fatigués par de longues veilles, eut une vision qui lui montrait à l’avance ce que le ciel lui réservait à lui et à ses frères. Il la leur raconta en ces termes : « J’ai vu un lieu tout brillant de la splendeur des astres ; mille fleurs variées d’une ineffable beauté s’y développaient ; l’air y était embaumé des parfums les plus exquis ; même on y voyait de royales demeures tout étincelantes d’or et de pierreries. Sous ces demeures, cinq agneaux plus blancs que la neige paissaient les blanches fleurs de lis, dont la riche couleur du safran relevait l'éclat ; délicieuse pâture qui les invitait et redoublaït leur joie. J’admirais dans les sentiments à la fois de la crainte et du bonheur la grandeur de ce lieu et la vertu céleste qui l’embellissait, quand j’entendis une voix divine : Courage, disait-elle, serviteurs dont la foi a été éprouvée par le sacrifice ; disciples de mon serviteur Irénée, vous avez fait fructifier au centuple le talent qui vous avait été confié ; entrez dans la joie de votre Maître ; il veut yous faire jouir, dans la société de vos frères, des délices de l'éternel bonheur ». À ce récit plein de charmes, Fortunat et Achillée, embrasés tout à coup de l’Esprit-Saint, s’écrièrent : « Gloire soit à vous, Ô Dieu, dont les mains ont faconné les cieux et créé le monde, vous promettez à tous les dons ineffables de votre bonté ; mais aujourd’hui, malgré notre indignité et nos misères, vous nous montrez, par votre serviteur Félix, les secrets de vos trésors célestes ; votre voix nous enflamme: ces grandes récompenses que vous mettez sous nos yeux nous fortifient. Accordez-nous, contre les attaques de l’ennemi cruel qui nous menace, le secours de votre protection, afin que nous puissions mépriser les traits de sa fureur, et mériter, avec l'appui de votre bras qui triomphera pour nous, de parvenir à la couronne d’un glorieux martyre ; Car C’est vous qui donnez à l’homme d’oser entreprendre de vaincre dans les combats de la religion, et cependant vous récompensez, comme son œuvre, les luttes qu’il a soutenues ».
Comme ils finissaient cette prière, un frère arriva avec des lettres de saint Ferréol et de saint Ferrution, que le bienheureux évêque Irénée, dont nous avons parlé, avait envoyés dans la ville de Besançon pour y fonder une église. Cette lettre était ainsi conçue : « À nos très-pieux maîtres et frères en Jésus-Christ, Félix, Fortunat et Achillée ; Ferréol et Ferrution, salut dans le Seigneur : Le modérateur des siècles, le rédempteur de nos âmes, celui dont l’abondante largesse récompense ses confesseurs, a daigné manifester à moi, son serviteur, les secrets de ses conseils, dans une vision que je m’empresse de faire connaître à votre sainte fraternité. Après les
saintes veilles de la nuit, je reposais dans le sommeil mes membres fatigués, quand j'ai vu la voûte des cieux s'ouvrir ; des anges portaient l’étendard de la croix, et d’autres derrière eux tenaient en leurs mains cinq couronnes, toutes brillantes d’or et de pierreries. En même temps j’entendis une voix qui me saisit d’une frayeur soudaine, et cependant me laissa une douce joie, par les promesses qu’elle me permettait d’ambitionner : « Disciples d’Irénée », disait-elle, « qui avez reçu avec un généreux dévouement la mission que vous a confiée votre maître, recevez en récompense le royaume de la céleste gloire que je vous ai promis ». C’est pourquoi, trèssaints frères, j’ai cru que le miracle de cette vision vous appelait au triomphe du martyre. Et parce que l’âme la plus courageuse doit toujours se préparer, même quand elle attend, du secours divin, le succès d’un combat plus terrible, fortifions-nous les uns les autres par des exhortations saintes, afin qu’au jour des épreuves, quand sévira la persécution qui nous menace, notre foi soit prête à affronter les supplices, si nous voulons jouir des triomphes de la victoire ».
A cette lettre, saint Félix répondit en faisant part aux bienheureux Ferréol et Ferrution de la vision que lui-même avait eue, et qu'il avait déjà fidèlement racontée à ses frères Fortunat et Achillée.
Les saints alors, enflammés par les récompenses que le ciel leur manifestait, se préparèrent à conquérir les trophées d’un si glorieux triomphe, par le chant non interrompu des psaumes et des hymnes. C'était sous le règne de l’empereur Aurélius Caracalla ; la persécution sévissait avec fureur. Cornélius, officier de l’armée, fut envoyé à Valence. Fier de l'étendue de sa puissance et terrible par les prétentions de son orgueil, il s’avançait entouré de la foule du peuple, lorsqu'il entendit les saints Félix, Fortunat et Achillée répéter dans leurs chants leur prière accoutumée. La douceur de leur voix charmaït tous ceux qui les entendaient. On eût dit que les chœurs des anges s'étaient unis à eux, et que des instruments célestes les accompagnaient avec une délicieuse harmonie. Or, le passage du psaume qu'ils chantaient était celui-ci : « Que toute la terre vous adore, à Dieu, et qu'elle vous chante ; qu’elle dise un psaume à votre nom; vous êtes le Très-Haut : alleluia ». À ces paroles, Cornélius est saisi d’étonnement et de stupeur. Dans les transports de son aveugle colère, il s’écrie : « Quel est ce son étrange qui a frappé mes oreilles ? Après le massacre rigoureux, mais louable, des habitants de Lyon par l’empereur Sévère, est-ce qu’il reste encore en ces lieux quelques traces de ces chrétiens qui jettent un mépris sacrilége sur nos dieux, et foulent aux pieds les décrets de nos princes ? » Les soldats qui marchaient devant lui, lui répondirent : «Il ya ici trois hommes, séducteurs effrontés et habiles; par l’entraînement de leurs prédications continuelles, ils ont amené au culte du Christ presque le tiers de la cité ; et par Le secours d’une puissance sacrilége, ils ont renversé les temples de nos dieux, que nos ancêtres avaient élevés avec magnificence, et que la sainteté de nos cérémonies avait consacrés ».
Cornélius aussitôt, possédé d’une rage diabolique, ordonna qu’on enfermât les trois Saints dans les hautes murailles de la prison. Lorsqu'il revint quelque temps après, les gardes lui présentèrent leurs prisonniers auxquels iltint ce discours : « Vous n’êtes point effrayés par l'exemple de ceux qui mettaient leur gloire dans les superstitions de la religion chrétienne, et qui osaient adorer comme Dieu un homme, tout le monde le sait, né d’une famille juive, poursuivi par la juste indignation de ses concitoyens, flagellé et attaché à une potence, et qui, après être mort victime de cette condam-