Ou Aunaire. Il siégea de 571 à
exemples ; il résolut de partir pour Luxeuil. Bobon voulut le suivre. Leur attente ne fut pas trompée : Colomban était l’homme qu’ils cherchaient. Le spectacle des communautés qu’il dirigeait les édifia au plus haut degré. Ils virent une société d'hommes étrangers au monde, morts à la vie des sens, n'ayant rien en propre, unis par la plus étroite charité, et se succédant * perpétuellement pour chanter les louanges de Dieu. Valery et Bobon, au comble de leurs vœux, demandèrent et obtinrent place dans cette brillante communauté. C'était vers l’an 594.
D’après la règle de saint Colomban, le travail de la terre faisait partie de l’occupation des religieux ; les novices, en particulier, devaient soigner le jardin. Valery fut appliqué à cet emploi, destiné surtout à inspirer la vertu d'humilité ; mais, comme rien n’est petit pour un serviteur de Dieu, il sut relever cet office par l’esprit de piété dont il l’animait ; et Dieu luimême se plut à manifester par un prodige combien cet esprit lui était agréable. Cette année-là, quantité d'insectes dévoraient les herbes et les fruits ; or, il arriva que la portion de jardin cultivée par l’humble moine fut entièrement épargnée par le fléau. Saint Colomban fut surpris d’y voir partout la fraîcheur et la verdure, les légumes sains et intacts, et il l’attribua à l'humilité et à l’obéissance de son fervent disciple. Celui-ci, au contraire, attribuait tout au mérite de ses frères ; car, ce qu’il redoutait le plus après le péché, c'était la louange. Bien qu’il ne fût novice que depuis peu, Colomban l’admit parmi les profès, estimant qu’il n’y avait pas lieu de soumettre à de plus longues épreuves celui que le ciel même honoraït ainsi de ses faveurs.
Un jour le saint Abbé, expliquant à ses moines le sujet de la lecture, sentit tout à coup comme une odeur céleste remplir l’appartement. Il demanda quel était le retigieux qui venait d'entrer ; et, comme on lui répondit que c'était Valery, saisi d’un pieux transport, 1l s’écria : « O mon bien-aimé, c'est vous qui êtes le véritable seigneur et abbé de ce monastère ».
1 serait difficile de préciser le temps que Valery passa sous la direction de saint Colomban : on peut cependant présumer que ce fut environ quinze ou seize ans (594-610). Il était encore à Luxeuil quand le roi Thierry contraignit le saint Abbé de quitter son monastère. Témoin de la désolation que le départ de l’illustre fondateur causait à ses enfants, il sentit son cœur se déchirer en adressant à son maître vénéré un dernier adieu. Nul doute qu’il n’eût volontiers accompagné le glorieux exilé; mais les ordres de Thierry étaient formels : Les Irlandais et les Bretons pouvaient seuls suivre Colomban. Cependant un religieux, nommé Waldolène, avait demandé la permission d'aller au loin prêcher l'Evangile. Tel était le zèle qui consumait alors les moines dans leur solitude : les monastères n'étaient guère que des ruches fécondes, où se formaient des ouvriers évangéliques. Colomban ayant consenti à cette demande, Waldolène sollicita la faveur d’emmener Valery, à qui une vive affection l’unissait. Colomban, qui aimait aussi ce fidèle disciple, répondit à Waldolène : « Le but que vous vous proposez est bon ; mais sachez que le compagnon que vous demandez est un grand serviteur de Dieu. Gardez-vous donc de lui causer la moindre peine, de peur de vous exposer à des regrets ». Pour des raisons que nous ne connaissons pas, le départ des deux missionnaires n’eut pas lieu alors ; et ie monastère y gagna un secours utile, dans les circonstances difficiles où il se trouvait.
En effet, à peine Colomban était-il parti, que l’abbaye devint, pour ainsi dire, la proie de ses ennemis. Par les ordres, ou au moins du consentement
de Thierry, des séculiers envahirent ses possessions, et jusqu’à ses bâtiments, où des bergers n’avaient pas craint d'établir leur domicile. Saint Eustaise, élu abbé, s’efforça de repousser ces injustes agressions, et fut puissamment secondé par Valery. Une partie des religieux voulaient recourir aux moyens violents : Eustaise et Valery s’y opposèrent. Ce dernier, rentrant un jour d’une excursion au désert, où il aimait à se retirer, à l'exemple de saint Colomban, trouva le lieu saint même occupé par les étrangers. Saisi d'un saint transport de zèle , il implore le secours de Dieu, et réussit à faire cesser le scandale. Sa douceur et son éloquence persuasive, ainsi que celle d'Eustaise, décidèrent peu à peu les usurpateurs à se retirer, et le monastère recouvra ses possessions et sa tranquillité. Seulement, un des moines, emporté par un faux zèle, voulut employer la violence, malgré la défense d’Eustaise ; s'étant fait suivre de quelques frères, il engagea un combat, où il reçut une blessure dont il garda la trace toute sa vie, en signe de sa désobéissance.
Il semble que le départ de saint Colomban aurait dû déterminer Waldo- {ène et Valery à exécuter leur projet. Cependant, si l’on en croit un auteur, Eustaise l’aurait retardé encore, en confiant à Valery le gouvernement de Pabbaye, durant le voyage qu’il fit à Bobbio pour tenter d’en ramener saint Colomban.
Mais la paix une fois rétablie dans le monastère, les deux Saints réso- ‘urent de donner carrière à leur zèle apostolique. Ils prêchèrent dans différentes provinces environ deux années, opérant partout de nombreuses conversions. Arrivés en Neustrie, ils demandèrent au roi Clotaire la permission de se fixer dans ses Etats. Ce prince, qui aimait et favorisait Luxeuil, les accueillit avec bienveillance, et leur permit de s'établir où ils voudraient. Ils se dirigèrent du côté d'Amiens.
Comme ils arrivaient à Gamaches (Walimago), un seigneur appelé Sigobard tenait, suivant l'usage du temps, des assises où il jugeait les gens de ses domaines. Il venait de condamner un homme à mort, et déjà la sentence s’exécutait. En voyant de loin le patient suspendu à la potence, Valery sent ses entrailles émues ; il court de toutes ses forces vers Le lieu du supplice, mais il arrive trop tard : le condamné venait d’expirer, Les bourreaux mêmes défendent au Saint d'approcher et de toucher le cadavre;
‘lui, sans les écouter, coupe la corde, reçoit le mort dans ses bras, le dépose
à terre; puis, se couchant sur lui face contre face, il prie avec ferveur et répand d’abondantes larmes. Le Seigneur exauça le vœu d’une si ardente charité : à la grande stupéfaction de tous ceux qui étaient là, la vie rentre dans les membres du supplicié, et bientôt il se lève plein de force et de santé. Le miracle était évident : Valery supplie Sigobard de laisser libre celui qu’il vient de rendre à la vie. Mais le cruel seigneur refuse, et ordonne qu’on pende de nouveau le criminel. Alors Valery s’écrie : « Vous avez déjà exécuté votre sentence, et si cet homme vit encore, c’est par un miracle de la miséricorde divine. Vous ne me l’arracherez pas, ou vous me ferez mourir avec lui. Que si vous dédaignez de prêter l'oreille à un humble serviteur du Christ, souvenez-vous que le Dieu créateur ne méprise pas ceux qui l’invoquent, il nous exaucera parce que nous combattons pour ses lois ». Sigobard se laissa fléchir par ces prières, et fit grâce au coupable, qui vécut encore de longues années après. On montrait, jusque dans ces derniers temps, une chapelle élevée à Amiens, sur le lieu même où, d’après la tradition, ce miracle s'était opéré.
Une pieuse dame, nommée Bertille, offrit un asile aux deux Saints. Elle
reconnut bientôt dans Valery un homme privilégié du ciel. Dès lors elle ne le considérait plus qu'avec une sorte de vénération. Un jour, elle le pria en grâce de lui permettre de l’ensevelir, s’il mourait avant elle. Confus et étonné qu’on le jugeât digne du moindre honneur, le Saint éluda la demande en répondant : « C’est à Dieu d’agir en cela : qu’il fasse selon son bon plaisir ! » Il s’estimait au-dessous de toutes les créatures.
Cependant les deux Solitaires cherchaient le coin de terre où ils pourraient se fixer, pour vaquer à la contemplation. L’évêque d'Amiens, Berchond, avait coutume de se retirer dans un lieu désert, pour se soustraire aux bruits du monde : ce lieu, d’un sol riche et fertile, entouré de forêts, baigné d’un côté par la mer, de l’autre par la Somme, et couronné au fond par des rochers à pic, s’appelait Leuconaüs (Leuconay). Il conseilla à Valery d'aller s’y établir ; Valery céda au conseil de l’évêque. Retrouvant son Dieu dans la solitude, il s’'adonna avec plus d’ardeur encore à la prière, au jeûne, et à tous les exercices de la pénitence. Son unique ambition était d'échapper à tous les regards, pour se perdre en Dieu. Mais déjà le bruit de sa sainteté s'était répandu au loin ; le miracle qu’il avait opéré devant tant de témoins avait révélé en lui ce qu’il eût tant désiré cacher. Bientôt une foule de disciples vinrent se mettre sous sa direction. Le désert de Leuconaüs changea tout à coup d’aspect : là où régnait naguères une profonde solitude, connue seulement d’un saint évêque, s’élevaient de nombreuses cellules et un temple ; là où les hurlements des bêtes fauves avaient seuls trouvé un écho, retentissaient jour et nuit les louanges du Seigneur. Tel fut le commencement de l’abbaye de Leuconaüs ou Saint-Valery, si célèbre dans l'Eglise. Fondée vers 613, c’est-à-dire trois ans après l’expulsion de saint Colomban, elle fut établie sous la règle de ce grand serviteur de Dieu. t
Valery n'avait pu se refuser à recevoir les fidèles qui venaient se ranger autour de lui ; mais, prévoyant les distractions que lui occasionnerait inévitablement le soin d'une communauté, il songea à se créer une nouvelle retraite, une solitude au milieu de la solitude. Il se construisit donc une cellule à part, où il se tenait isolé, pendant que ses religieux vivaient en commun. Il n’en était pas moins le guide et comme l’âme de son monastère. Le roi Clotaire, dont la bienveillance avait suivi nos Saints, apprit avec joie la nouvelle de cette fondation, et se chargea de pourvoir à la subsistance des moines, en leur envoyant des vivres.
Valery ayant ainsi trouvé l’objet de ses vœux, s’appliqua avec un soin particulier à sa propre perfection. Il pouvait enfin se livrer sans obstacle à ce goût sublime de la contemplation, dont il était épris. Mais plus il s’efforçait de se cacher aux hommes, plus Dieu se plaisait à faire éclater sa sainteté. Il fut favorisé du don des miracles ; et, quelque soin qu’il prît de contenir, en quelque sorte, la vertu qui opérait en lui, il ne pouvait l'empêcher de se faire jour. De là lui venait une célébrité, importune à son humilité, mais à laquelle il ne lui était plus donné de se soustraire.
Un habitant des bords de l'Oise, nommé Blitmond, était affligé d’une faiblesse de membres si grande, qu’il ne pouvait se tenir debout. Il vint trouver Valery, sur le bruit de sa sainteté, et se recommanda à ses prières. Touché de son triste état, le pieux solitaire se mit en oraison, puis lui imposa les mains, en levant les yeux au ciel. Il toucha ensuite les membres malades, et partout où sa main passait, les plus vives douleurs se faisaient sentir. Mais en même temps la vie y renaissait avec la force ; bientôt Blitmond fut rendu à une parfaite santé. Les nombreux témoins de ce miracle
en rendirent hautement grâces à Dieu, et Blitmond lui-même ne crut pouvoir mieux en témoigner sa reconnaissance qu’en se rangeant parmi les disciples du Saint. Il se fixa à Leuconaüs, où Valery prit de lui un soin particulier, et profta si bien des leçons et des exemples de son maître, qu’il mérita de lui succéder dans la direction du monastère. L'Eglise l’honore comme saint.
Valery délivra un grand nombre de possédés du démon. Pour cette sorte de guérison, il avait, selon le conseil du divin Maître, recours au jeûne et à la prière, aussi était-il la terreur des esprits impurs, qui s’écriaient en sa présence : : « Cet homme nous tourmente : Valery est notre ennemi ». Il fut aussi honoré du don de prophétie. Plus d’une fois, il réprimanda en public des fautes qui avaient été commises dans le secret : il en résulta que, pour éviter cette humiliation, ses religieux s’empressaient de lui avouer ce qu’ils avaient de plus caché, convaincus que rien n’échappait à l’œil divinement éclairé de leur maître. C’est ainsi encore qu’un jour de Saint-Martin il reprit deux frères pour avoir bu avant la messe ; et, une autre fois, un autre homme qui avait commis la même faute, avant d'assister au sacrifice du dimanche, car dans les premiers siècles de l'Eglise on devait entendre la messe à jeun. Les coupables se jetèrent à ses genoux, demandèrent pardon, et promirent de se corriger. Une dame pieuse lui ayant envoyé des vivres par son fils, celui-ci succomba à une tentation de gourmandise, et cacha une partie de ce qu’il portait, pour le reprendre au retour. Le Saint lui dit : « Nous rendons grâces à Dieu des biens qu’il nous envoie par vos mains. Quant à vous, mon fils, prenez garde de manger du pain et de boire du flacon que vous avez cachés en venant ; car un serpent est caché dans ce vase, et ce pain est empoisonné ». L'enfant, épouvanté, retourna vers le lieu où ses provisions étaient enfouies, et reconnut la vérité de ce que le serviteur de Dieu lui avait dit. Il revint tremblant se jeter à ses pieds, et lui demander pardon de sa faute.
Si une foi ardente était nécessaire dans notre Saint pour opérer ces prodiges, elle ne l'était pas moins dans ceux qui en étaient les objets. Un jour, un homme, atteint à l’œil d’une pustule fort dangereuse, vint trouver Valery. Celui-ci se contenta de faire sur lui le signe de la croix, et lui ordonna de s’en retourner à l’ouvrage. Le malade hésitait à obéir, ne pouvant sans doute se persuader qu'une guérison miraculeuse se fit à si peu de frais. Valery, le voyant balancer, lui dit : « Vous doutez ! Eh bien! retournez chez vous et refusez tout remède, même celui que votre femme vous présentera. Sinon, vous guérirez de cette infirmité, mais vous en porterez la marque toute votre vie ». Ce qui était prédit arriva. Cet homme à la foi chancelante reçut de la main de sa femme la potion qu’elle lui présentait, et s’appliqua encore d’autres remèdes, dans l'espoir de guérir son mal. Il échappa en effet à la mort ; mais il resta borgne toute sa vie. « On ne finirait pas », ajoute l'historien, « si on voulait raconter combien il guérit de malades en faisant sur eux le signe de la croix, ou en les frottant de sa salive ».
Le goût de la solitude n’éteignait point chez Valery le zèle apostolique. L’idolâtrie régnait encore dans quelques contrées des bords de l'Océan. Le Saint voyait avec une extrême douleur des populations entières adonnées à de grossières erreurs ; il s’appliqua à les en délivrer. A mi-chemin entre le monastère et la ville F Eu, à Ouste-Marais, dépendance de Meneslies (canton d’Ault), non loin de la Bresle, se trouvait, près de cette rivière, un chêne énorme, sur lequel on avait tracé une foule d'images païennes, devenues un objet de culte pour les peuples circonvoisins. Passant un jour
par là, Valery se sent enflammé d’un saint zèle, et ordonne à un jeune moine qui l’accompagnait de renverser cet arbre. Le disciple, qui était chaque jour témoin des prodiges opérés par son maître, n’hésite pas un seul instant : il touche l’arbre du doigt, et aussitôt celui-ci tombe avec fracas, comme s’il eût été frappé de la foudre. Cet événement jette dans la stupeur les païens qui sont présents ; mais bientôt ils passent de la surprise à la fureur, et se précipitent, armés de haches et de bâtons, sur le Saint, en qui ils s’apprêtent à venger l’outrage fait à leurs divinités. Valery, sans s’'émouvoir, dit : « Si c’est la volonté de Dieu que je meure, rien ne pourra leur résister ». Mais tout à coup une force invisible retient les bras de ces furieux, l’épouvante les saisit, et le Saint est sauvé. Profitant alors de la circonstance, il leur parle avec force de leur aveuglement, et les exhorte à quitter leurs idoles pour le vrai Dieu. Sa parole pénétra ces cœurs aveugles ; tous se convertirent, et plus tard, sur ces lieux mêmes, c’est-à-dire à Ponts, qui touche à Oust-Marais, une basilique s’éleva, sous l’invocation de saint Valery, au-dessus de la fontaine où la tradition porte que le Saint s’était lavé. Beaucoup de miracles s’y opérèrent dans la suite.
Un jeune enfant, nommé Ursin, proche parent de Mauronte, l’un des premiers dignitaires du palais, avait à la cuisse une blessure qui mettait sa vie en danger. Le père de cet enfant avait peu de foi à la vertu divine; mais ses parents l’apportèrent à l’abbé de Leuconaüs, qui le délivra aussitôt de son infirmité. Un autre seigneur lui présenta également son fils, tourmenté d’un mal affreux et rebelle à tous les remèdes, le priant, s’il ne voulait le guérir, d’avoir au moins la bonté de l’ensevelir. Le Saint répondit : u Celui qui a tiré du tombeau Lazare mort depuis quatre jours, peut certainement rendre la santé à cet enfant ». Aussitôt il le touche, et le mourant reprend vie, et force, et demande à manger. Audebert, c'était son nom, vécut longtemps après, et servit Dieu fidèlement.
Valery, du sein de sa solitude, répandait ainsi au loin la bonne odeur de Jésus-Christ. Apôtre zélé, il se portait tour à tour sur les différents points de la contrée, évangélisant les pauvres, tonnant contre les vices, semani partout la bonne doctrine : il se faisait ordinairement suivre d’un ou plusieurs disciples, qu’il exerçait ainsi au ministère de la parole. C'était le genre d’apostolat le plus usité alors, et le mieux approprié aux besoins de la société. [1 fallait, pour convertir les populations grossières, adonnées aux plus stupides erreurs, des spectacles frappants ; et quoi de plus frappant que ces moines austères, enfoncés dans la solitude, ne vivant que d'herbes sauvages, priant jour et nuit, et ne sortant de leurs retraites que pour annoncer les oracles du ciel? À travers leurs instincts grossiers, les barbares de cette époque sentaient qu’une puissance surhumaine agissait dans ces hommes extraordinaires. Ajoutons que presque toujours les missionnaires étaient favorisés du don de miracles ; en sorte que ceux qui avaient résisté à l’action de la parole s’inclinaient devant la force du prodige. Convenons cependant qu'il y avait encore des endurcis, comme Valery l’éprouva dans une circonstance que son biographe raconte en ces termes :
« Il revenait un jour de Caldis ! au monastère, en compagnie de quel- -ques-uns de ses disciples. La rigueur du froid l’obligea à demander asile à un prêtre qui logeait sur la route. Par hasard, le juge du lieu se trouvait là; mais, au lieu d’accueillir avec les égards convenables le saint missionnaire qui leur demandait l'hospitalité, ces indignes personnages se laissèrent aller à des propos malhonnêtes et à d’obscènes plaisanteries. Valery leur fit de
1. Aujourd'hui Cayeux, village à quelque distance à l'ouest de Saint-Valery. (Mab., note, p. 86.)
sages remontrances sur l’inconvenance de ce procédé, et leur rappela le compte sévère que nous devons rendre un jour de toute parole oiseuse, à plus forte raison de tout discours licencieux. Cet avertissement ne toucha point ces libertins, qui n’en donnèrent que plus libre cours à la malice de leurs cœurs. Alors le Saint s’écria : « Je vous demandais un abri d’un moment contre les rigueurs du froid; mais vos affreux discours m’obligent à me passer de ce soulagement ». Et il sortit en secouant la poudre de ses pieds. Aussitôt la Justice divine prit soin de venger l’injure faite à son serviteur. De ces deux misérables, l’un, le prêtre, perdit la vue, et l’autre fut affigé d’une horrible maladie. Ils reconnurent la main qui les frappait, et supplièrent le Saint de revenir sur ses pas et de rentrer pour se réchauffer ; mais il ne le voulut point. Le prêtre resta aveugle toute sa vie, et le juge périt misérablement du mal honteux qui l'avait atteint ».
Les Saints n’ont dû qu’à leurs éminentes vertus, l'empire dont ils jouissaient sur la nature. Or, sous ce point de vue, Valery peut être cité comme un modèle accompli. Toutes les vertus chrétiennes se rencontraient dans sa belle âme. Sa chasteté était si parfaite, que jamais une pensée impure ne le souilla. Chaque fois qu’il se mettait en prière, ou qu’il assistait au chœur, ou même qu'il prêchait à ses disciples, des larmes abondantes inondaient ses joues, tant sa dévotion était tendre ! Souvent, il passait la nuit entière en oraison ; souvent aussi, il se retirait dans l’épaisseur des bois ou dans le creux des rochers, ou s’enfermait dans sa cellule pour vaquer à la contemplation des choses saintes, et dérober aux regards des hommes les saintes extases dont le ciel l’honorait. Sa mortification était extraordinaire : il n'avait pour couche qu’une claie d’osier, pour vêtement qu’une grossière tunique surmontée d’une capuche ; il s’interdisait l’usage du lin. Il ne prenait de nourriture qu’une fois la semaine, le dimanche. Il n’usait ni de vin, ni de bière, ni d'aucune liqueur enivrante ; seulement, lorsque quelque étranger venait au monastère, il en buvait un peu par complaisance pour ses hôtes. Chaque jour il récitait deux offices complets : celui du monastère et celui de l’église de France ; le reste de son temps il l’employait à la prédication, à la lecture, à l’oraison ou au travail des mains. Ses journées ainsi remplies, il ne lui restait que peu d’instants pour le sommeil. Sa charité envers les pauvres n’était égalée que par sa confiance en Dieu. Plus d’une fois il se dépouilla de son propre vêtement, pour en revêtir quelque membre souffrant de Jésus-Christ; et tant qu’il restait quelque chose au monastère, il donnait aux mendiants, sans s'inquiéter du lendemain. Et quand il s’élevait là-dessus quelque murmure parmi les religieux, il répondait doucement : « Mes enfants, tenez pour certain que celui qui donne de bon cœur son nécessaire à ceux qui le lui demandent, ne sera jamais abandonné de Dieu ». Ces paroles ne furent pas démenties ; une main inconnue venait toujours à point réparer les vides faits par la charité.
Les animaux eux-mêmes étaient l’objet de ses soins, nous dirions presque de sa tendresse. Il aimait, comme plus tard on a vu saint François d’Assise, à nourrir les petits oiseaux, qui venaient familièrement voltiger autour de lui, se poser sur ses épaules et manger dans sa main. Si par hasard un des frères approchait et épouvantait ces petites bêtes, il le faisait retirer en disant : «Laissez ces innocentes créatures manger en paix leur petit grain».
La douceur semble avoir plus particulièrement caractérisé ce grand Saint. Toute sa vie est comme empreinte de cette admirable vertu : il n’a rien de cette sorte d’âpreté que le séjour de la solitude imprimait quelquefois aux moines de cette époque. Formé à une école où la rigidité formait le fonde-
ment de la règle, Valery n’en avait pris que l'huile de l’onction. Il demandait à la douceur ce que d’autres auraient cru devoir obtenir par la fermeté. Son historien atteste qu'il s’efforçait sans cesse d’atténuer la rigueur de la discipline, mais dans la mesure prescrite pour ne rien lui ôter de son nerf. Sa bonté à l’égard des jeunes gens surtout était extrême : bien que vivant sous la règle de saint Colomban, il n’appliquait que rarement les sévères punitions exigées par le Pénifentiel. Quand un moine avait encouru quelque peine corporelle, il Le faisait venir, et lui disait avec douceur : « Voyez, mon fils, quel est le châtiment que vous venez de mériter. Rentrez en vous-même, rougissez de votre faute, et que pour cette fois votre honte soit votre unique punition ». Par ce moyen, ajoute le biographe, il ramenaït les délinquants plus facilement et plus sûrement que par la sévérité.
Son aspect physique concordait, du reste, avec ce caractère de douceur et de bienveillance qui lui était propre. Une aimable sérénité brillait toujours sur son visage ; sa parole était grave et mesurée ; sa taille élevée, mais grêle ; il avait, ajoute l’historien, les yeux d’une beauté remarquable, et la physionomie gracieuse, malgré la pâleur et l’extrêème maigreur de sa figure, causées par ses mortifications excessives. L’amour divin et l’énergie de sa volonté soutenaient si bien ses forces, que jamais il ne manqua à aucun des devoirs de sa charge. Quand il devait opérer la guérison de quelque maladie, ou révéler l’avenir ou quelque chose d’inconnu, ses joues s’enflammaient et son visage resplendissait d’un éclat particulier : signe évident de lesprit surnaturel qui agissait en lui. Du reste, sa pureté était si grande, qu'il garda sa virginité sans tache jusqu’à sa mort.
Cest dans l'exercice de ces vertus que s’écoulait cette précieuse existence. Il yavaitsix ans, selon les uns, neuf ans, selon les autres, qu’il habitait Leuconaüs, quand le Seigneur jugea à propos de l’appeler à lui. Une révélation particulière l’avertit que sa mort était proche. Un jour de dimanche, comme il rentrait au monastère, en passant sur la hauteur de la butte du cap Hornu, où il se retirait souvent pour prier, il s’arrêta au pied d’un arbre, prit deux branches qu’il fixa en terre, et dit aux religieux qui l’accompagnaient : « C’est ici que vous m'’ensevelirez, quand il aura plu au Seigneur de terminer ma carrière mortelle ». Une révélation divine lui avait sans doute appris que le saint évêque Berchond avait coutume de suspendre à cet arbre les reliques des Saints, lorsqu'il venait y prier. Dès ce moment, ses frères comprirent qu'il ne tarderait pas à les quitter. En effet, peu de temps après, un jour de dimanche encore, il rendit paisiblement son âme à Dieu, le 4° avril 619. On l’enterra au lieu qu'il avait désigné, et où l’on a érigé depuis une chapelle. Bientôt son tombeau devint célèbre par de nombreux miracles. On éleva plus tard une basilique en son honneur, sur l'emplacement même de l'arbre consacré aux idoles, qu’il avait miraculeusement renversé.
On lui a donné pour attribut des oiseaux qui volettent sur ses épaules ou qu’il réchauffe dans ses mains. Sa tête est rasée. La longue robe des Bénédictins descend en plis gracieux jusque sur ses pieds.