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pour remplir plus dignement, dans la suite, tous les devoirs de sa charge. On vit en lui un modèle de toutes les perfections religieuses ; et tout nouveau qu'il était, il n’y avait point d'exercices où il ne servit de modèle aux plus anciens. Mais le pape Grégoire VIT, ayant appris sa retraite, lui envoya aussitôt un ordre exprès de retourner dans son diocèse et de reprendre le timon de son vaisseau, qu’il semblait avoir abandonné. Il obéit sans résistance, et quoiqu'il n’eût été qu’un an à la Chaïise-Dieu, il en remporta tant d’onction et de ferveur, qu’il fit depuis beaucoup plus de bien à ses ouailles. :
Environ trois ans après son retour à Grenoble (1086), saint Bruno, accompagné de six de ses amis, le vint trouver, dans le dessein de jeter les fondements de son Ordre dans quelque endroit retiré de son ressort. Le saint évèque le reçut avec beaucoup de joie, et lui accorda volontiers ce qu’il demandait ; quelque temps auparavant, Dieu lui avait fait voir en songe sept étoiles d’une grande splendeur, lesquelles, marchant devant lui, le conduisaient au désert de la Chartreuse, comme en un lieu où il trouverait un véritable repos. Il comprit facilement qu’elles signifiaient ces sept vénérables personnages qui s'adressaient à lui pour se retirer dans une solitude. [ne se contenta pas de leur marquer un lieu propre à leur dessein ; il les y conduisit lui-même, et voulant profiter de leur conversation, dont il se sentait merveilleusement embaumé, il y revenait fort souvent et y demeurait autant que les obligations de sa charge le lui pouvaient permettre. Il était si humble avec eux, que la petitesse du lieu obligeant, dans les commencements, ces saints anachorètes à loger deux dans une même cellule, le compagnon de saint Hugues se plaignait de ce qu'au lieu de le traiter en inférieur, il agissait avec lui comme avec son maître et son supérieur. Les charmes de la contemplation le retenaient quelquefois si longtemps dans cette bénie solitude, que saint Bruno était obligé de l’avertir d’aller reprendre les soins de son troupeau.
Le saint Evêque voyait changer peu à peu la face de son diocèse, lorsque de nouveaux troubles vinrent lassaillir et jeter mille embarras sur sa vie. Nous n’entrerons pas dans le récit des démêlés qu’il eut avec plusieurs seigneurs et qui abreuvèrent son existence d’amertume : il nous suffira de dire, pour édifier nos lecteurs et les porter à la patience et à la confiance en Dieu, qu'après trente-six ans de luttes, il put enfin jouir de quelque repos. Dégagé désormais du souci des affaires temporelles, il redoubla de zèle pour son salut et la sanctification de ses chers diocésains.
son zèle et son amour pour la pauvreté et la pénitence, le portèrent jusqu’à vouloir vendre ses chevaux pour en donner l’argent aux pauvres et aller ensuite à pied prêcher, catéchiser et conférer les Sacrements par tout son diocèse. Mais saint Bruno l’en dissuada, parce que cette action pouvait passer pour une singularité, et parce que le diocèse de Grenoble étant tout rempli de montagnes et de rochers, il n’eût jamais pu résister à la fatigue de le parcourir et de le visiter à pied.
I joignait aux travaux de l’épiscopat les plus grandes austérités du cloître, et ses jeûnes, ses veilles et ses autres mortifications étaient si grandes et si assidues, qu’elles lui causèrent bientôt une pesanteur d'estomac et une douleur de tête qui lui durèrent jusqu’à la mort. Sa table était ordinairement assaisonnée d’une sainte lecture, qu’il écoutait d’un esprit si attentif, que souvent il arrosait son pain de l’eau qui coulait de ses yeux. Il pleurait encore avec beaucoup de tendresse, lorsqu'il était au confessionnal set un vénérable chartreux, nommé Gautier, a déposé que, se confessant à lui avant
d'entrer en religion, le Saint avait versé sur lui tant de larmes, que ses cheveux, son visage et ses habits en avaient été tout mouillés. Pour les femmes, il ne les confessait point dans des lieux secrets ou obscurs, mais en des confessionnaux publics, et qui étaient en vue de tout le monde, Ï] était si retenu à les regarder, qu’après avoir occupé cinquante deux ans la chaire de Grenoble, à peine en connaissait-il une de vue. Ayant parlé à une dame qui s'était présentée à lui la gorge et le sein trop découverts, quelques-uns s’étonnaient de ce qu’il ne l’en avait pas reprise; il fut obligé de répondre qu'il ne s’en était pas aperçu. Et il disait à ce propos, qu’il ne savait pas comment celui qui ne retenait point ses yeux se pouvait garantir de mauvaises pensées, puisque c'est par eux, selon Jérémie, que la mort entre dans notre cœur *.
Ce saint Prélat n’était pas moins soignéux de ne point prêter l'oreille aux murmures, parce qu'il suffit à un chacun, disait-il, de savoir ses propres péchés, pour les pleurer et en faire pénitence, sans se soucier de savoir ceux des autres, ce qui ne peut servir qu’à bleessr la conscience. Il était tellement dégagé des choses de la terre, qu’il ne prenait aucun plaisir à apprendre des nouvelles, ni à en raconter, et qu’il ne pouvait souffrir que les gens de sa maison, qui étaient presque tous ou clercs ou religieux, s’entretinssent de ces bagatelles. Il avai souvent des extases très-sublimes, dans lesquelles il goûtait, avec un plaisir ineffable, les douceurs infinies de la Divinité ; et de là, il tirait une force merveilleuse pour souffrir les peines corporelles dont il fut si longtemps tourmenté. Il était l’homme du monde le plus droit et le plus véritable en paroles; un comte, appelé Guy, qui d’ailleurs était son ennemi et qu’il avait excommunié deux fois pour ses violences contre l'Eglise, fut contraint d’avouer qu’il ne croyait pas qu’un mensonge fût jamais sorti de sa bouche. Ses jugements étaient si désintéressés et si équitables, que personne n’en eût osé appeler ; il n’y regardait nile pauvre ni le riche, ni l’ami ni l'ennemi, mais seulement la justice de la cause ; et quoiqu'il en ait terminé une infinité dans un si grand nombre d'années qu'il a gouverné son diocèse, il pouvait dire, avec le prophète Samuel, qu'il n'avait jamais reçu un seul présent, sachant que les présents aveuglent et corrompent les plus sages.
Mais, quoique toutes les vertus de ce grand Prélat fussent autant de charmes qui lui gagnaiïent l’amour de ceux qui avaient le bonheur de le fréquenter, néanmoins cette bonté naturelle, relevée par l’esprit de la charité, qui le faisait compatir à toutes les afflictions du prochain, était le plus puissant attrait pour lui concilier les cœurs. En effet, il était si charitable, qu'il se refusait tout à lui-même, pour avoir de quoi donner aux pauvres ; il leur distribuait si libéralement tous les revenus de son église, qu'en une année de disette il vendit jusqu’à son anneau et son calice d Or pour secourir les mendiants de son diocèse. Il prenait un soin particulier d'accorder les différends ; quand il n’en pouvait venir à bout par ses remontrances, il se jetait aux pieds des personnes intéressées, soit qu'il les trouvât en campagne, ou qu'il les rencontrât au milieu des rues, pour les décider à se raccommoder ensemble, et ne les quittait point qu’elles ne lui eussent enfin accordé sa demande. Grâce à sa vive sensibilité, il fut un prédicateur entraînant et pathétique. Sa prédication n’était pas délicate, mais vigoureuse ; elle faisait une telle impression dans les âmes, que des personnes l’interrompaient pour confesser publiquement leurs crimes, et il n’était pas plus tôt descendu de chaire qu’il se rendait au tribunal de la pénitence, pour y ré-