SAINTE AGAPE, SAINTE CHIONIE, SAINTE IRÈNE, ETC
que vous aviez caché ces écritures ? — Irène. Personne n’en avait connaissance ; il n’y avait que Dieu qui le sût, parce que rien ne peut lui être caché. Nos propres domestiques n'étaient pas même dans le secret, de peur qu’ils ne nous dénonçassent. — Dulcétius. Où vous cachâtes-vous l’année dernière quand on publia l’édit des très-pieux empereurs ? — Irène. Où il plut à Dieu, sur les montagnes.— Dulcétius. Qui vous nourrissait alors ? — Irène. Dieu, qui pourvoit à la subsistance de toutes ses créatures. — Dulcétius. Votre père savait-il tout cela ? — Irène. Non, il n’en savait rien. — Dulcétius. Vos voisins sûrement ne l’ignoraient pas. — Irène. Vous pouvez les interroger et faire les recherches que vous jugerez nécessaires. — Dulcétius. Lorsque vous fûtes revenues des montagnes, lisiez-vous ces sortes de livres en présence de quelqu'un ? — Irène. Comme nous les tenions soigneusement cachés, sans oser les transporter ailleurs, nous ressentions une vive douleur de ne pouvoir les lire nuit et jour, comme nous avions coutume de le faire avant l’édit. — Dulcétius. Vos sœurs ont été punies comme elles le méritaient ; pour vous, quoique vous soyez digne de mort pour avoir caché dans votre maison ces livres impies, je prétends vous punir d’une autre manière. Vous serez exposée dans un lieu de débauche, et vous y vivrez chaque jour d’un pain quon vous portera du palais. Vous y serez gardée par des soldats, auxquels j’ordonne, sous peine de mort, de vous empêcher d'en sortir un seul moment ».
Cette infâme sentence fut rigoureusement exécutée ; mais Dieu se déclara le protecteur de la pureté de sa servante. Personne n’osa s'approcher d’elle, ni dire en sa présence aucune parole déshonnête. Le gouverneur, l'ayant fait ramener devant son tribunal, lui dit : « Persistez-vous toujours dans votre opiniâtreté et votre désobéissance ? — Irène. Ce que vous appelez opiniâtreté et désobéissance, je l'appelle, moi, piété envers Dieu, et je vous déclare que j'y persiste. — Dulcétius. Puisque cela est, vous allez être condamnée à la peine que vous méritez ». Il demanda des tablettes et écrivit cette sentence : « Irène, ayant refusé d’obéir aux empereurs et de sacrifier aux dieux, et persistant toujours dans son attachement à la secte des chrétiens, nous ordonnons qu’elle sera brûlée toute vive, ainsi que l’ont été ses deux sœurs ». La sentence fut exécutée sans délai, et à l’endroit même où Agape et Chionie avaient souffert quelques jours auparavant. Son martyre arriva le 5 avril 304 ?.
Tiré de leurs Actes, qui ne sont qu’un abrégé des registres de la cour de justice de Thessalonique. Ils ont été publiés par Surius et par Dom Ruinart. Voir Tillemont et Dom Ceillier. Les Actes produits par les Bollandistes, t. x (nouv. éd.), sont différents de ceux-ci; mais cette fois la critique de Dom Ruinart, Baïllet, Godescard, etc., a évidemment raison contre eux : il suffit de lire pour se convaincre. D'ailleurs, Baronius avait frayé la voie à la critique.
1. Le martyrologe romain, Adon et Usuard nomment sainte Agape et sainte Chionie sous le 8 avril, et sainte Irène sous le 5 du même mois.
824, — Pape : Eugène II. — Empereur d'Orient : Michel II, Ze Bègue.
Combien sont coupables ceux qui négligent de fairé valoir en vue de Dieu les talents qu'ils en ont reçus! Combien plus coupables, les évêques, les savants et les princes qui en abusent! Il est écrit : Jetez le serviteur inutile dans les ténèbres exté— rieures. Matth, xx1, 80.
Le Saint dont nous allons décrire les belles actions naquit à Césarée, en Bithynie. Son père se nommait Philarète ; il était en grande réputation dans cette ville à cause de la vie irréprochable qu’il y menait. Il donna des preuves de son éminente vertu quand Dieu retira de ce monde l'épouse qu’il lui avait donnée, et avec laquelle il travaillait à acquérir les plus héroïques vertus du Christianisme ; car cette pieuse femme étant morte huit jours après avoir mis au monde le petit Nicétas dont nous parlons, ce père affligé résolut, par une inspiration céleste, de quitter le siècle dont il connaissait la malice, et de se retirer en quelque lieu solitaire où il fût inconnu à tous ses parents. Pour exécuter ce projet, il confia son fils Nicétas aux soins de sa grand’mère, après néanmoins lui avoir coupé les cheveux, et l’avoir offert à Dieu comme un autre petit Samuel, à qui il souhaïta et donna toutes sortes de bénédictions. Ensuite il s’en alla et ne pensa plus qu’à la grande affaire de son salut. L'histoire ne marque point la suite de sa vie, qui ne peut avoir été que très-heureuse ; mais pour son fils Nicétas, il ne fut pas plus tôt en état de discerner le bien d’avec le mal, et la corruption du monde d’avec la sainteté de la vie des anciens ermites, qu’il dit adieu à tous ses parents et à tous ses amis, pour aller jouir, en un lieu écarté, des délices de la vie solitaire.
Pour réussir en son dessein, il alla trouver un saint vieillard qui vivait dans l’exercice de très-grandes mortifications, dans une pauvre grotte-bâtie sur le bord d’une rivière, dans un désert. Ayant l’esprit fort docile et ne cherchant qu’à être instruit, il apprit, en fort peu de temps, de ce bon maître, toutes les règles de la vie solitaire et religieuse; le saint vieillard, découvrant en son disciple de belles dispositions pour vivre en communauté et y rendre de grands services, lui conseilla d’aller au monastère de Médice, fondé depuis peu sur le mont Olympe par saint Nicéphore (qui en était le supérieur), sous l’invocation de saint Serge, et avec la règle des Acémètes. Nicétas obéit à ce conseil ; il alla se présenter et fut reçu en ce monastère ; il ÿ fit de si grands progrès dans la vertu, qu’au bout de quelque temps il fut jugé digne de recevoir le caractère sacré de la prêtrise, qui lui fut conféré par saint Taraise, patriarche de Constantinople (790).
Quelque temps après, Nicéphore reconnut en lui tant de prudence et tant de vertu, qu'il lui confia entièrement la conduite de ses religieux ; afin de lui donner lieu, néanmoins, de n’être occupé qu’à faire observer la régularité pour le spirituel, le saint Abbé lui donna pour procureur un autre religieux d’éminente vertu, appelé Athanase. C'était une chose digne d’admiration que de voir ces deux sages religieux, l’un veillant sur le spirituel,
et l’autre sur le temporel, travailler également à leur sanctification, sans que leurs grands soins leur fissent rien diminuer des austérités qu'ils avaient entreprises.
La piété singulière de ces deux saints personnages paraissait surtout lorsqu'ils étaient occupés à la célébration de la sainte messe, Nicétas en qualité de prêtre, et Athanase lui servant de diacre. Le premier paraissait comme saisi d’un si profond respect étant à l’autel, qu’on eût dit qu'il voyait Jésus-Christ de ses yeux corporels ; et le second, je veux dire le diacre Athanase, était d'ordinaire si recueilli et si élevé dans la contemplation de ce haut mystère, qu’il ne pouvait arrêter le torrent de ses larmes; le peuple se faisait un bonbeur d’assister à une cérémonie si édifiante, à un sacrifice offert par des mains si pures.
Le bienheureux Nicétas se trouva, quelque temps après, privé de la plus douce consolation qu’il pouvait avoir sur la terre, en perdant premièrement Athanase, son intime ami, et ensuite le bienheureux Nicéphore, qu’il regardait comme un vrai père : ces vertueux personnages moururent tous deux pour aller recevoir la récompense de leur insigne piété. L’affliction de Nicétas fut augmentée par le poids de la charge que tous les religieux lui imposèrent, le choisissant pour succéder à Nicéphore sous lequel il avait gouverné jusque-là. On ne fut pas trompé dans ce choix : car on vit, dans la personne de ce digne abbé, un parfait modèle de toutes les vertus religieuses ; il veillait tellement sur le temporel de la maison, à la place d’Athanase, qu’il ne négligeait rien néanmoins de tout ce qui avait rapport à la parfaite régularité. Il était lui-même une règle vivante, car on voyait en sa conduite tout ce qu’il exigeait des autres.
Une vie si exemplaire et si innocente, accompagnée d’une parfaite humilité et d’une simplicité extraordinaire, lui firent mériter le don des miracles : il chassait les démons des corps des possédés, rendait la parole aux muets et l’usage du parfait raisonnement aux insensés, et opérait plusieurs autres merveilles que l’on pourra voir dans le récit entier de sa vie donné par son disciple Théoctériste.
Mais nous ne pouvons omettre les combats qu’il eut à supporter pour la foi. L'empereur Léon l’Arménien, renouvelant l’hérésie des Iconoclastes, ou briseurs d'images, que la pieuse impératrice Irène avait comme éteinte, excita contre les orthodoxes une nouvelle persécution. Il avait fait assembler un faux Concile dans l’église de Sainte-Sophie. Voyant que les évêques catholiques qui s’y rencontrèrent ne voulaient point acquiescer aux propositions des hérétiques, il fit appeler tous les chefs des monastères dans son palais pour les faire condescendre à ses volontés ; mais il ne put rien gagner sur ces cœurs invinCibles, qui demeuraient fermes dans les sentiments de la foi orthodoxe ; il résolut alors, après avoir usé des voies de douceur, d'exercer sur leurs personnes de grandes cruautés ; et comme Nicétas était un des plus recommandables, et celui qui encourageait le plus les autres à demeurer constants dans leur foi, il le fit jeter dans un horrible cachot, dont la seule odeur était insupportable. Quelques impies, sans religion, joignirent les insultes et les outrages à ce supplice pour plaire davantage à l’empereur. Le Saint supporta cette persécution avec une générosité admirable, étant bien aise de souffrir et de mourir même, s’il l’eût fallu, pour une telle cause : mais le conseil de l’empereur ayant jugé qu’il était à propos d’éloigner ce grand horame, dont la réputation était trop connue par tout le pays, on le fit conduire en un lieu fort éloigné, et on l’enferma dans un château champêtre, où on lui fit souffrir de nouvelles persécutions. On
Vies DES SAINTS. — TOME IV. 12
eut la dureté de le laisser en un lieu tout découvert, sans aucun meuble et même sans lit : il était contraint de supporter, en plein hiver, les pluies, les neiges, le froid et les autres incommodités d’une si rude saison, sans que personne eût aucune compassion pour lui dans cet état. On le laissa dans cette triste demeure, privé de tout secours, environ l’espace d’un an; ensuite, on le conduisit encore plus loin, sous la garde d’un cruel et barbare conducteur ; mais le Saint, animé de l’esprit des martyrs persécutés, conservait une grande joie en son cœur d’avoir été trouvé digne de souffrir tant de maux pour la défense de la vérité.
Un an après, l’empereur, voulant ménager les esprits pour les faire condescendre à ses volontés, fit venir à Constantinople tous les évêques et tous les abbés ; plusieurs furent assez lâches pour acquiescer aux désirs du prince, dont ils craignaient l’indignation. Quant à ceux qui persévérèrent dans la ferme résolution de mourir plutôt que de trahir leur conscience, l’empereur leur fit exposer malicieusement qu’on exigeait seulement d’eux qu’ils communiquassent une seule fois avec le patriarche Théodose, qui avait été mis sur le trône épiscopal en la place du véritable patriarche, envoyé en exil. Ne pénétrant pas assez le dessein du prince, et n’apercevant pas le prége qu'on leur tendait, ceux-ci allèrent trouver le pieux abbé Nicétas dans la prison où on le tenait enfermé, et ils lui firent entenûre tant de raisons pour l’engager à venir avec les autres communiquer une seule fois avec le nouveau patriarche, qu’il se laissa gagner, non par lâcheté, ni pour éviter les peines de l’exil et de la prison, mais par un motif de soumission à la volonté de tant de grands hommes, qui le sollicitaient à faire une démarche qu'il ne croyait pas dangereuse pour le fond de la cause. Nicétas et les autres Pères conférèrent donc encore avec Théodose comme l’empereur le souhaitait, sans néanmoins acquiescer aux erreurs qu’il soutenait ; et l'assemblée étant finie, tout le monde eut la liberté de s'en aller dans son pays ; mais le saint abbé Nicétas, plus clairvoyant que les autres et plus zélé que ses confrères pour les intérêts de l'Eglise, aperçut bientôt qu’il avait commis une faute, et que la démarche qu’il avait faite pouvait avoir de grandes suites ; au lieu de s’en retourner content comme les autres dans son monastère, il pensa à faire une très-rude pénitence, et à chercher les moyens de réparer le mal qu’il croyait avoir fait. Guidé par ce sentiment, il monta sur un vaisseau qui le conduisit dans l’île de Proconèse, vers les côtes de l’Hellespont ; mais une nouvelle lumière lui fit connaître qu’il était plus à propos qu’il réparât sa faute dans le lieu même où il l’avait commise.
Nicétas donc, étant prêt à souffrir le martyre s’il le fallait, revint à Constantinople, où il déclara sans crainte qu’il reconnaissait avoir mal fait de communiquer avec le faux patriarche Théodose. L'empereur ayant appris ce qui se passait, lui commanda de retourner en son monastère, sinon qu'il le ferait punir comme il le méritait. Le généreux confesseur répondit à ce prince, qu’il ne craignait nullement ses menaces, et qu’il était bien aise de lui faire savoir qu’on l’avait engagé à faire une démarche qu’il ne devait pas faire, et que le seul respect pour tant de vénérables vieillards la lui avait fait faire; qu’au reste, il s’en repentait, et qu’il n’était point de sa communion; mais qu’il s’en tenait à l’ancienne tradition de l'Eglise, et des saints Pères qui l’avaient précédé.
L'empereur donna aussitôt ordre à un officier, nommé Zacharie, de le tenir enfermé sous sa garde. Zacharie obéit à son prince ; mais il connaissait si parfaitement le mérite de Nicétas, qu’il le traita avec toute sorte de douceur, et il avait un si grand respect pour sa personne, qu’il n’osait le re-