‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 118 sur 229 · SAINT MAUGER OU VINCENT, ABBÉ · texte numérisé non relu

SAINT MAUGER OU VINCENT, ABBÉ

leurs biens pour aller servir Dieu dans quelque monastère, toutes ces raisons avaient fait déjà une profonde impression sur l’âme de Mauger, lorsqu'une circonstance providentielle vint déterminer en lui la généreuse résolution de quitter le monde pour se consacrer entièrement au service de Dieu. Voici en quelle occasion arriva ce changement:

Saint Ghislain ayant terminé le monastère qu’il bâtissait, invita saint Aubert, évêque diocésain, et saint Amand qui l'avait aidé de ses conseils, à venir en faire la consécration. Le comte Mauger voulut assister à cette cérémonie, et il fut si touché des discours que, selon la coutume, les deux prélats prononcèrent en cette solennité, que dès ce moment, il résolut d’embrasser la vie religieuse.

Dieu lui-même, au dire de quelques auteurs, se manifesta à cet homme au cœur droit, et lui envoya, comme autrefois au centurion Corneille, un ange qui l'instruisit de ses volontés ; car une nuit, pendant son sommeil, un ange lui apparut et lui ordonna de la part de Dieu, de bâtir à Hautmont, en l'honneur du prince des Apôtres, une église dont il désigna la forme avec un roseau qu'il tenait à la main : encouragé par cette vision, qui excitait de plus en plus son âme à une parfaite conversion, il communiqua ce qu’il avait vu à son épouse sainte Vaudru, et s’en alla à l’endroit désigné, où, par un autre miracle, il fut confirmé davantage dans son dessein ; car il trouva tout le champ couvert d’une rosée blanche comme de la neige, à l’exception de l'emplacement de l’église désigné par l’ange : faveur presque semblable à celle que la sainte Vierge fit autrefois à Jean, patrice romain, qui trouva un matin du mois d'août, sur le mont Esquilin, dans Rome, la forme d’une église qu’il devait bâlir, couverte de neige.

Presque aussitôt, le comte Mauger se rendit à Cambrai auprès de saint Aubert, reçut de ses mains l’habit religieux et alla fonder le monastère d’Hautmont, sur la Sambre, près de Maubeuge, qui devint en peu de temps un des plus florissants de la contrée.

C’est à partir de ce moment qu’on lui donna le nom de Vincent, pour signifier la victoire qu'il venait de remporter sur le monde, A la cour, en effet, dans l’Austrasie et même dans tout le royaume, on admirait le courage et la générosité avec lesquelles un si puissant seigneur abandonnaït ses dignités et ses charges brillantes pour se faire humble serviteur de Jésus-Christ. Bientôt même un nombre considérable d’anciens amis et de personnes nobles, que son exemple avait gagnés, vinrent se placer sous sa conduite dans cette abbaye d’Hautmont qui était comme un sanctuaire de piété.

A certaines époques on y voyait aussi affluer les hommes de Dieu, qui travaillaient en différents lieux à la propagation de l'Evangile. Parmi eux on cite saint Ghislain, qui avait contracté avec le bienheureux Vincent une étroite amitié, saint Wasnulfe ou Wasnon, qui évangélisait les peuples du pays de Condé, saint Etton de Dompierre, saint Humbert de Maroilles eb saint Ursmar de Lobbes qui commençaient leur vie apostolique, saint Amand qui la reprenait après avoir abandonné son siége de Maëstricht, et saint Aubert qui, comme évêque du lieu, présidait à ces réunions. C’est là que tous ces vénérables personnages conversaient entre eux sur les besoins spirituels des populations et sur les moyens les plus efficaces de travailler à leur sanctification. C’est là aussi qu’ils méditaient, dans le calme et la solitude, les grandes vérités qu’ils prêchaient aux autres, et dont ils se pénétraient toujours de plus en plus eux-mêmes. Saint Vincent goûtait d’ineffables consolations dans ces entretiens spirituels, et son bonheur eût été

parfait si l’affluence de ses amis et des grands du royaume ne fût venue trop souvent le troubler dans sa retraite. Il se voyait à regret privé de cette sainte obscurité que son humilité cherchait : aussi, dès ce moment, songeat-il à aller fonder un autre monastère dans un pays plus éloigné. A cet effet, il choisit un lieu désert dans les solitudes du Hainaut, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la ville de Soignies !. C’est Ià qu’il continua la vie sainte qu’il avait commencée à Hautmont, et s’appliqua à diriger les pieux disciples qui le prièrent de leur servir de père.

Un grand nombre de nouveaux postulants venaient en effet chaque jour demander une place dans cette sainte maison, où Dieu était si fidèlement servi, et où vivaient des religieux qui faisaient l'admiration et l'édification de toute la contrée. On les voyait tantôt se livrant aux pénibles travaux de l’agriculture et rendant féconde par leurs sueurs une terre longtemps inculte, tantôt répétant en chœur des hymnes et des cantiques, d’autres fois présentant aux pauvres et aux malheureux les dons de la charité ou leur annonçant les vérités saintes de la religion. Le spectacle de tant de vertu, de charité et de dévouement, faisait une grande impression sur les esprits des hommes encore grossiers qui habitaient ces contrées.

Surtout ils ne pouvaient assez admirer saint Vincent, qui de grand seigneur dans le monde, s'était fait humble serviteur de Jésus-Christ, et père spirituel de cette nombreuse famille qu’ils avaient sous les yeux. C'était lui qui entretenait dans la communauté cette ferveur et cet esprit de régularité qui la rendaient si prospère. Souvent, en effet, on l’entendait rappeler à ses disciples la vie des anciens religieux, la sainteté de leurs œuvres, et la gravité de leurs mœurs, et il les engageait à les imiter et à espérer d’obtenir de Dieu comme eux la gloire et la louange. Repousser tous les désirs d’une ambition terrestre, soupirer sans cesse après la possession de la beauté infinie et méditer souvent sur les châtiments réservés aux aveugles partisans de ce monde méprisable, telles sont les pensées qui doivent entretenir dans leurs âmes les saintes ardeurs de la charité. Ainsi parlait le bienheureux Vincent à ses enfants spirituels qui l’écoutaient avec le plus profond respect.

Mais si l'influence de ses discours était grande sur l'esprit des religieux et des habitants du pays, on peut dire que celle de ses exemples l’était encore plus. « On voyait en effet ce leude puissant, autrefois revêtu des brillantes insignes de ses dignités, maintenant couvert d’un habit rude et grossier, et celui qui avait passé une partie de sa vie à la cour des princes, aujourd’hui perdu au milieu d’une contrée inculte et sauvage. Cet ancien commensal des rois ne prenait pour nourriture qu'un morceau de pain trempé dans l’eau, et n'avait bien souvent pour se reposer que la terre nue ».

Telle fut l’admirable conduite de saint Vincent jusqu’au jour où Dieu lui envoya diverses infirmités. Elles achevèrent d'augmenter ses vertus et ses mérites, et de le préparer à entrer dans la céleste patrie, après laquelle il soupirait depuis longtemps.

Sentant que sa fin approchait, il fit appeler son fils Landry, qui occupait alors le siége de Meaux, afin de lui adresser ses dernières recommandations. Lorsque le pieux prélat fut arrivé auprès du lit de son père, le bienheureux Vincent lui dit, en montrant de la main ses enfants spirituels réunis autour

1. Soignies, dans l'ancienne forêt de Soignies, non loin du lieu où la Senne prend sa source, à 15 kil, N. E. de Mons; 7,000 habitants. Des auteurs croient que Samon qui, sous Dagobert, devint roi des Slaves, était de ce pays; d'autres le disent originaire du territoire de Sens.

de lui : « Fils très-aimé, la clémence divine vous a destiné à diriger ces religieux : elle vous place à la têle de ce troupeau. Entreprenez cette œuvre avec confiance, le Seigneur sera avec vous. Gouvernez avec la bonté de cœur et l'intelligence que Dieu à mises en vous, vous mériterez ainsi d’entrer dans la gloire du ciel, et de recevoir la magnifique récompense que Dieu destine à ses serviteurs ». Landry promit à son vénérable père d’accomplir sa volonté, et de prendre soin des communautés d’Hautmont et de Soignies. Le saint et vénérable vieillard, désormais tranquille sur lavenir des disciples qu’il laissait sur la terre, ne pensa plus qu'aux choses de l’éternité, jusqu’au moment où il remit son âme à Dieu, entre les bras de son fils bien-aimé, vers l’an 677.

Le bienheureux Vincent fut inhumé dans son monastère, qui devint comme le berceau de la ville de Soignies.

On représente saint Vincent de Soignies : 4° avec une église sur la main, comme fondateur de monastères ; 2° dans un groupe, avec sainte Vaudru, son épouse, et ses quatre enfants.

Il est patron de Mons et de Soignies.

CULTE ET RELIQUES

Les guérisons multipliées qui s’opérèrent par son intercession déterminèrent les évèques de Cambrai à environner sa mémoire de tous les respects qui lui étaient dus. Il y eut plusieurs translations de son corps qu’on renferma successivement dans des chässes précieuses et d'un travail remarquable. L'une d’elles avait été donnée par la comtesse de Hainaut, Marguerite, fille de l’empereur Baudouin ; une autre, dont le dessin a été conservé par les Bollandistes, portait sculptés sur son contour les différents personnages dont se composait la famille de saint Vincent,

Lors des invasions des Normands, le comte de Hainaut, Régnier au Long Col, vaincu par ces féroces envahisseurs à la bataille de Walcheren, voulut porter lui-même sur ses épaules les reliques de saint Vincent, qu’il allait cacher avec beaucoup d’autres dans la ville de Metz. On voit aussi dans l'Histoire de Mons, que, en 1349, au moment où la peste noire exerçait d'épouvantables ravages dans toute la contrée, les habitants de cette ville et ceux de Soignies firent une procession solennelle, dans laquelle étaient portées avec honneur les reliques de saint Vincent et de sainte Vaudru, son épouse. On n'avait jamais vu une affluence si considérable. Des auteurs élèvent à cent mille le nombre des personnes qui assistaient à celte procession. Dieu exauça les ferventes prières de ce peuple suppliant, et le fléau disparut presque aussitôt du pays.

Extrait de la Vie des Saints de Cambrai et d'Arras, par l'abbé Destombes, — Cf. Acta Sanctorum, tome 1x de juillet, et les continuateurs de Godescard.

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