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SAINT BONAVENTURE, CARDINAL - ÉVÈQUE

ET DOCTEUR DE L'ÉGLISE 4274.— Pape : Grégoire X. — Empereur d'Allemagne : Rodolphe Ier,

In medio Ecclesis aperuit os ejus, et implevit eum Dominus sprritu sapientiæ et intellectus.

Le Seigneur lui a ouvert la bouche au milieu de l'Eglise, ?t il l'a rempli de l'esprit de sagesse et d'inteiligence. Eccli., xv, 5.

Il faudrait avoir les lumières et les ardeurs des séraphins pour parler dignement de cet homme incomparable, qui a mérilé dans l'Eglise l’au-

guste nom de Docteur séraphique, et toutes les expressions de l’esprit humain n’en pourront donner qu’une idée fort imparfaite et bien éloignée du mérite d’un si grand saint. [l naquit en Toscane, l’an 1295, dans une petite ville appelée Balnea-Regia, et vulgairement Bagnarea, dans les Etats de l'Eglise. Son père se nommait Jean de Fidenza, etsa mère Maria Ritelli, tous deux nobles et riches ; mais le ciel les avait encore plus avantagés des dons de la grâce. Aux fonts du baptême il fut appelé Jean, comme son père ; pour le nom de Bonaventure, il lui fut donné quatre ans après, par un événement miraculeux. Etant tombé si gravement malade qu’on désespérait entièrement de le sauver, sa pieuse mère, qui en avait le cœur percé de douleur, eut recours aux mérites de saint François, qui, bien que vivant, était invoqué comme un Saint par toute l'Italie, et promit que si, par son intercession, elle pouvait obtenir la santé de son fils, autant qu'il serait en son pouvoir, elle le consacrerait à son Ordre et lui en ferait prendre l’habit. Son vœu fut exaucé : l'enfant recouvra tout d’un coup sa première santé, contre le sentiment de tous les médecins.

Quelque temps après cette guérison, François d'Assise vint à Bagnarea et visita la pieuse famille. A la vue de cet enfant sauvé par ses prières, à la vue du charme angélique répandu sur son visage, l’âme du Saint tressaillit. L'esprit du Seigneur découvrit à ses yeux les secrets de l’avenir, et, divinement illuminé, comme un autre Zacharie, il annonça la grandeur future de Jean, prédit les bénédictions dont il serait l’objet de la part du ciel, et s’écria dans son enthousiasme : « © buona ventura ! Oh! la bonne rencontre ! » François était heureux ; il avait trouvé l’âme après laquelle il soupirait. Le jeune enfant sera surnommé, lui aussi, un séraphin : il brûlera en lui-même et embrasera tous les hommes des saintes ardeurs dont son cœur sera pénétré, et, afin de consacrer, par un souvenir toujours durable, ce jour solennel, les paroles prophétiques du serviteur de Dieu deviendront le nom de l'enfant ; il ne s’appellera plus Jean, mais Bonaventure.

Quelques mois encore se passèrent, et le pauvre du Seigneur, le héraut du Christ, le pénitent d'Assise, François, s’endormait pour toujours en murmurant un chant d'amour au milieu de ses enfants éplorés.

Sa présence à Bagnarea avait pénétré l’âme de Maria Ritelli. Le jeune Bonaventure ne fut plus pour elle qu’un dépôt qu’elle avait hâte de préparer, afin de le rendre digne du Seigneur au jour où elle devrait le lui remettre. Elle lui apprit à connaître le Dieu qui lui avait rendu la vie, à mépriser le monde et ses convoitises, à pratiquer les saintes vertus d’humilité, d’obéissance et de renoncement. Heureuse au milieu de soins aussi pieux, elle vit ses efforts couronnés du succès le plus propre à réjouir sa ferveur. L'enfant s’enflammait d'amour pour le Seigneur, à mesure qu’il le connaissait davantage ; il s’exerçait avec délices aux actes de vertus, et, comme Tobie, il traversait les premières années de la vie sans ressentir en rien les infirmités de son âge.

L'Ordre des Frères Mineurs, auquel Bonaventure était voué, avait pour but principal de travailler au salut des âmes. Maria envoya donc son fils aux écoles, afin de le préparer à annoncer un jour aux hommes les saintes vérités du salut, et à répondre à toutes les vues du ciel sur lui. Ses progrès furent si rapides que ses maîtres en étaient dans l’étonnement ; son intelligence embrassait tout avec une facilité extraordinaire, et il put, avant de se consacrer au Seigneur dans la vie religieuse, parcourir le cercle des connaissances enseignées à cette époque, les approfondir et se rendre capable d'exercer sans retard les emplois que l’on voudrait lui confer.

Au milieu de ses études, sa piété, loin de souffrir la plus légère atteinte, croissait de jour en jour. Tout, selon la parole de saint Antonin, lui devenait un moyen de s'élever à Dieu, de le louer et de devenir meilleur. Si son aptitude pour les sciences étonnait ceux dont il prenait les leçons, sa ferveur, son innocence, sa modestie, sa maturité et les vertus dont il était déjà un modèle, les remplissaient d’admiration, et ils pouvaient s’écrier comme autrefois les habitants d’Hébron : « Quel sera cet enfant ? car la main du Seigneur est avec lui ».

Ainsi s’épanouissait, au souffle de la grâce céleste et sous les soins de la vertueuse Maria, cette jeune fleur destinée à répandre bientôt dans l'Eglise ses parfums enivrants et à réjouir tous les cœurs.

Le monde n’ayait aucun attrait à offrir à cette âme demeurée jusqu’à ce jour étrangère à ses illusions, et déjà accoutumée à goûter les suaves douceurs de la piété, et le lieu où elle devait aller chercher le repos sur la terre était naturellement l'Ordre des Frères Mineurs. Bonaventure avait sans cesse présent à l'esprit le miracle qui avait arraché son enfance à la mort, et sa tendre reconnaissance lui eût fait regarder comme un crime la seule pensée de porter ses pas ailleurs que vers les enfants de son bienfaiteur. Saint Bonaventure ayant atteint sa vingt et unième année, se disposa à accomplir le sacrifice promis au ciel, sacrifice d’ailleurs conforme à ses désirs et aux besoins de sa ferveur, et l’objet le plus cher de ses pensées et de son amour. Se rappelant ces paroles du législateur d'Israël : « Lorsque vous aurez fait un vœu au Seigneur votre Dieu, vous ne différerez pas de l’accomplir, parce que le Seigneur votre Dieu vous en demandera compte », il demanda et recut l’habit dans un couvent de l’Ordre de Saint-François.

La famille de Saint-François était, à ses yeux, appelée aux destinées les plus sublimes. « L'Ordre des Frères Mineurs », dit-il, « a été donné à l'Eglise, entre tous les Ordres religieux, pour édifier les fidèles dans la foi et les mœurs, par les enseignements de la doctrine et les exemples d’une bonne vie... Il a été placé comme un flambeau dont l’éclat doit dissiper les ténèbres de la maison et remplir de courage les ouvriers qui y travaillent. Le premier ornement d’un Frère Mineur est une vie irrépréhensible; elle est pour nous d’une utilité souveraine, et elle édifie le prochain ». Mais cette vie irrépréhensible, c'était l’accomplissement exact de toutes les prescriptions de la Règle, c'était la perfection dans la vertu, la perfection dans la modestie, le silence, la mortification, l’obéissance, l’union à Dieu et l'humilité.

La Règle était donc, pour le jeune novice, une loi sacrée dont il s’efforçait de connaître les moindres détails. IL la méditait Le jour et La nuit, afin d’en pénétrer l'esprit et de s’y conformer en tous ses actes. Rien n'était petit à ses yeux. « Il nous faut », disait-il, « demeurer fidèles, avec une exactitude sans bornes, aux choses que nous avons entendues, pour ne pas être comme des vases entr’ouverts et laissant s’écouler ce qu’on y met... Il faut recevoir avec respect toutes les paroles de la Règle, et en éviter jusqu’à la moindre transgression. Cette Règle nous a été donnée pour être notre loi; or, nul ne se détourne de la loi sans se jeter dans les ténèbres ». Il lui avait donc voué une fidélité sans bornes; il se la rendait de jour en jour plus familière ; elle était pour lui la base de toute perfection.

Pendant ces jours passés dans la solitude, loin des agitations du monde et des soins distrayants des affaires terrestres, pendant cette année de noviciat donnée à tout aspirant à la vie religieuse, pour lui apprendre à mépriser ce qu’il abandonné et à se former à des habitudes nouvelles, le saint jeune homme était heureux. Il avait trouvé une demeure de paix, et ilen

profitait pour s'approcher de son Dieu. Attentif à rendre sa retraite de plus en plus profonde, à se séparer plus rigoureusement de la terre, il fuyait les conversations inutiles, comme autant d'obstacles propres à l’éloigner de sa fin. Le monde lui semblait à redouter, même dans la société de ses frères ; il savait que le souffle impur et contagieux de notre séjour mortel se fait quelquefois sentir dans l’assemblée des enfants du Seigneur, et que, sans une vigilance de tous les instants, il est difficile aux Saints eux-mêmes de mener une vie sans tache ici-bas.

Mais plus il vivait séparé des hommes, plus son union avec le Seigneur était intime et ineffable. Son cœur s’ouvrait sans cesse aux inspirations de la grâce, son âme se pénétrait d'amour, ses affections s’embrasaient d’un feu tout céleste, ses pensées s’illuminaient, et il arrivait à cette transformation en Dieu, dont il nous parle si souvent dans les pages les plus brûlantes de ses écrits. Il aimait à considérer, dans ses méditations fréquentes, la vie du Sauveur des hommes, à s’incliner devant la crèche de Bethléem, à suivre la sainte famille sur la terre d'Egypte, à s’ensevelir dans le silence de Nazareth, a entendre les suaves prédications de Jésus. Le souvenir des amertumes de la croix attirait surtout ses regards et le transperçait de douleur et de tendresse. Comme saint Bernard, il se plaisait à former un bouquet composé de toutes les peines et de toutes les tribulations de son Seigneur. C’étaient, après les privations de son enfance, les fatigues de ses courses, les veilles de ses prières, les tentations de son jeûne, les larmes de sa compassion, les embûches de la part de ses ennemis, les dangers de la part des faux frères, les injures, les crachats, les soufflets, les moqueries, les reproches, les clous et autres choses semblables, produites en abondance par la forêt évangélique et pour le salut du genre humain. Il s'était dit que méditer ces choses c'était la sagesse par excellence. Là il trouvait la perfection de la justice, la plénitude de la science, les richesses du salut, l'abondance des mérites, et tout pour lui consistait à connaître Jésus, et Jésus crucifié. Il élevait aussi son esprit vers les hauteurs célestes, pour y contempler le bonheur enivrant des Saints, y entendre la mélodie des anges, et parcourir ces immenses demeures, où, disait-il, nous verrons Celui quiest béni dans tous les siècles, où nous l’aimerons, nous nous entretiendrons avec lui, et nous le louerons durant l'éternité. Lorsque son attention se fatiguait, il portait vers le ciel un regard amoureux, et il s’efforçait ainsi de tendre d’esprit et de corps au Seigneur, et de placer son cœur là où était son trésor. C'était surtout lorsque, la nuit ayant plongé la nature dans un silence profond et fait taire tous les bruits de la terre, l’oraison devient plus pure, qu’il aimait à s’enfoncer dans ses délicieuses contemplations.

Les occupations extérieures ne lui ravissaient point la présence de son Dieu, et ses méditations étaient à peine interrompues par les besoins du sommeil.

La modestie accompagnait chacun de ses actes et le tenait éloigné de toute évagation extérieure ; la douce gaieté de son visage manifestait au dehors la joie dont il était inondé en son âme. Il s’estimait le plus vil, le plus misérable et le plus indigne de la communauté ; les autres novices élaient à ses yeux comme autant de supérieurs qu'il s’efforcait de prévenir en ioule circonstance ; il s’empressait de leur venir en aide et de prendre pour lui les emplois les plus abjects; il était heureux quand il lui était donné de les remplir. 11 mettait dès lors en pratique ce qu'il devait enseigner plus tard. « La vertu souveraine d’un religieux », dit-il, « est l'humilité. C'est elle qui le guérit, le perfectionne et le garde. Sans l'humilité, on

ne saurait acquérir aucune vertu ni conserver aucune perfection. Elle est le fondement véritable et solide des vertus. Si elle vient à s’ébranler, toutes les autres tombent en ruine. Mais, comme l’humiliation est la voie qui conduit à l'humilité, que les religieux ne rougissent jamais d’embrasser des pratiques humiliantes, qu’ils ne repoussent pas aisément les offices de l’humilité, qu’ils ne cherchent point à relever par leurs éloges les emplois dont ils sont chargés ».

Les jours s’écoulaient bien vite dans cette solitude étrangère aux bruits de la terre et accessible seulement aux inspirations du ciel. Adonné à la pratique de toutes les vertus, aimé de Dieu et des hommes, le saint novice vit arriver avec une joie indicible le moment où il devait lui être donné de consommer irrévocablement son sacrifice. Il fit profession entre les mains du supérieur général avec un redoublement de ferveur. Il s’engagea à observer sans réserve les rigueurs de la Règle, à suivre le Seigneur dans la pauvreté, à n’avoir sur la terre d'autre héritage que le Dieu suprême et le mépris des hommes, et il mérita de recevoir avec abondance cette bénédiction souhaitée par l’humble François d'Assise aux nouveaux profès de son Ordre, lors de leur renoncement au monde.

Peu de temps après ses vœux, ses supérieurs l’envoyèrent achever ses études à l’université de Paris, qui était alors la plus renommée du monde catholique. Alexandre de Halès, de l'Ordre des Frères Mineurs, y enseignait la théologie. Il eut bientôt distingué Bonaventure entre tous ses disciples. Le recueillement habituel et la douce gravité du nouveau religieux, sa modestie et sa candeur le remplissaient de joie et d’admiration, et souvent on l’entendait s’écrier que ce jeune homme n’avait point péché en Adam. En le voyant pénétrer avec une facilité vraiment surprenante les questions les plus ardues de la théologie, en écoutant sa parole naturellement entrainante, le maître se flatta que l'Ordre de Saint-François comptait un grand homme de plus, et que l'Eglise se réjouirait un jour dans l’étudiant confié à ses soins.

Tout contribuait à attirer à notre Saint le respect et l'amour. Au milieu de cette multitude de jeunes gens dont plusieurs menaient une vie de dissipation et de désordre, il brillait comme un astre par la pratique de toutes les vertus. Etranger à tout ce qui n’avait point de rapport avec la fin sublime de sa vocation, il était dans Paris aussi calme et paisible que s’il eût été enseveli dans la solitude la plus profonde. L'amour divin avait depuis longtemps blessé son cœur, et il s’appliquait à le lui ouvrir par tous les moyens. L'Ecriture, dont il faisait habituellement l’objet de ses méditations dès le temps de son noviciat, lui faisait goûter de suaves délices. Les écrits des Pères et des écrivains ecclésiastiques l’animaient de plus en plus dans l'esprit de dévotion. Les œuvres extérieures lui venaient en aide, et, parmi ces œuvres, il faut compter avant tout le soin des malades et des lépreux.

Non-seulement durant les jours de son noviciat et les premières années de la vie religieuse, où la ferveur rend plus faciles à l’homme les triomphes sur lui-même, mais au milieu des sollicitudes de l’enseignement public et du gouvernement de son Ordre, saint Bonaventure montra toujours le même zèle et le même empressement. Jamais on ne vit sa tendresse se refroidir, ni sa pieuse ardeur diminuer. Les malades furent dans tous les temps l’objet le plus cher de ses pensées. Plus leurs infirmités étaient repoussantes et dangereuses, plus il s’attachait à les servir avec amour. La plus grande partie de ses journées se passait en ces pieux offices ; on eût dit que, libre de tout autre soin, l’enfant de François d’Assise avait reçu pour mission de

soigner les infirmes. Cependant, quand il montait dans la chaire pour commenter les saintes Ecritures ou exposer les secrets les plus impénétrables de la théologie, les leçons du maître n’avaient rien perdu en clarté et en profondeur pour ces longues heures consacrées à essuyer les larmes et à adoucir les amertumes de la souffrance ; la charité semblait avoir illuminé son intelligence. Les auditeurs se demandaient, pleins d’admiration, où ce jeune religieux avait puisé une doctrine aussi brillmte et aussi sublime,

A ces œuvres de charité il joignait les exercices les plus propres à nourrir la piété. Il cherchait sa force dans la prière, la méditation, l'examen souvent réitéré de ses besoins intérieurs et de sa misère, la pratique fréquente de la communion, la confession presque journalière des manquements les plus légers, la mortification et les actes d’une humilité profonde. C'était par ces moyens qu’il arrivait à la paix et à la joie de l’âme, et qu’au milieu du monde il continuait à goûter les célestes consolations du noviciat.

Cependant son bonheur n’était pas inaltérable. Des amertumes le traversaient, et, comme tous les enfants privilégiés du Seigneur, il devait acheter par des peines les divines suavités de l’esprit. Les jours d’épreuve vinrent pour lui, comme ils étaient venus pour saint Bernard, comme ils vinrent plus tard pour saint Ignace, saint François de Sales, et cette foule d’âmes d'élite appelées à une vertu éminente. Une crainte excessive s’empara de son cœur et le tint éloigné durant plusieurs jours de la table sacrée. La présence de son Dieu dans l’Eucharistie le pénétrait d’effroi. Il brûlait du désir de s’en approcher, sa ferveur l’eût porté à le faire tous les jours ; mais la vue de son indignité enchaïnait ses pas. Il languissait donc d'amour et de crainte, quand le Sauveur lui-même, touché de compassion, mit un terme à ses peines. Une fois qu’il assistait à la messe et s’était plongé tout entier dans la méditation de la Passion de Jésus-Christ, une partie de l’hostie consacrée par le prêtre vint se placer miraculeusement sur seslèvres. Aussitôt il fut rempli d’un torrent d'ineffables délices, ses appréhensions s’évanouirent, son âme recouvra la confiance et la paix, ses communions

evinrent plus fréquentes, et chacune d’elles fut pour lui la source de consolations toujours nouvelles.

Une autre douleur vint l’attrister au milieu de ses études. Le maître qu'il aimait et qui l’avait si bien jugé lui fut ravi par la mort.

Sur ces entrefaites, saint Bonaventure fut appelé au sacerdoce. Depuis longtemps il s’y préparait par le jeûne, la prière et les bonnes œuvres. Sa foi profonde le lui montrait comme le comble de tout honneur, etson humilité lui en faisait redouter les emplois comme au-dessus de ses forces. Il s’y présenta donc avec les dispositions les plus propres à attirer en lui l’abondance des grâces célestes. Son cœur s’ouvrit en ce jour à desélans d'amour plus embrasés, et sa dévotion, déjà si vive envers l’auguste sacrement de nos autels, prit de nouveaux accroissements. Dans lasuite, il composa deux traités de la préparation à la messe. Voici quelques-unes de ces paroles d’un Saint dévoilant à ses frères les sentiments dont il était plein et qu'il désirait allumer en eux:

« Lorsque vous vous approchez de ce sacrement », dit-il, « prenez garde de vous laisser ébranler par le doute et d’être comme un aveugle qui tâätonne... Mais soumettez-vous tout entier à Dieu, et tenez votre âme captive sous le joug de la foi qui vous apparaît fortifiée par des témoignages si imposants. Quel doute, en effet, pouvez-vous former sur ce sacrement donné par Jésus-Christ d’une façon si expresse et si claire, enseigné

par les Apôtres et tous les saints docteurs de l'Eglise, figuré pendant une si longue série d'années, et confirmé par tant de cérémonies, de miracles, de prodiges et de saintes observances, qui sont comme autant de témoignages palpables de sa vérité? Otez de l'Eglise ce sacrement : que restera-t-il dans le monde, si ce n’est l’erreur et l’infidélité? Vous verrez alors si le peuple chrétien ne sera point comme un troupeau dispersé, et s’il ne se plongera pas dans l’idolâtrie, ainsi que le reste des infidèles. C’est par ce sacrement que l'Eglise se maintient, que la foi s’affermit, que la religion de Jésus- Christ se conserve en sa jeunesse, et le culte de Dieu dans sa force. Cest pour cela que le Sauveur a dit: Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde.

« Celui qui ne s’approche pas, se prive de tous les avantages qui résultent de la sainte communion; et ces avantages sont : la rémission des péchés, l’affaiblissement de la concupiscence, l’illumination de l’esprit, la réfection intérieure, l’incorporation à Jésus-Christ et à son corps mystique, l’affermissement dans la vertu, la force contre le démon, la certitude plus inébranlable de la foi, l’accroissement de l’espérance, l’embrasement de la charité. De plus, il ne remplit pas le ministère de dignité suprême qui lui a été confié, et il n’exerce point l'office par lequel il rend à Dieu l’hommage qu'il lui doit... Il rejette le viatique du pèlerinage et s'expose ainsi au danger de mourir ; Car en ne recevant point pour aliment le corps de Jésus-Christ, destiné à entretenir la vie, il devient comme un membre desséché qui ne participe plus à la nourriture du corps auquel il appartient. Enfin, autant qu’il est en lui, il se rend étranger au culte et'à l’adoration qu’il doit à son Créateur, et ingrat envers ses bienfaits.

« Examinez dans quel état et dans quelle disposition vous vous approchez... Ce pain céleste et vivifiant ne saurait être une source de vie ni une nourriture pour les membres morts et retranchés de leur tige... Le sacrement est reçu, il est vrai, par les indignes, mais non la chose du sacrement, c’est-à-dire la grâce de Jésus-Christ et l’union de la charité. La bouche le mange, mais l'esprit y demeure étranger ; le corps s’en nourrit, mais le cœur n’y puise aucune force. On l’avale comme un noyau auquel on ne fait éprouver aucune lésion, et il ne vivifie point l'âme, il ne se l’incorpore point, il ne se l’unit point. Mais plutôt, cédant à son dégoût, le Sauveur vomit cette âme comme un cadavre pourri et bon à devenir la proie des bêtes et des oiseaux sauvages.

« O homme de Dieu, que le Seigneur soit l’objet de vos vœux et de vos . désirs ; et voyez quelles affections, quels sentiments vous portent à célébrer nos sacrés mystères,

« Que ce soit votre conscience qui vous attire, le souvenir de vos fautes passées, dans l'espérance d’être par Jésus-Christ, comme par une victime d’expiation, purifié de vos péchés.

« Que ce soit la vue et la considération de votre infirmité qui vous fassent appeler à vous le Sauveur comme un médecin propre à fortifier votre faiblesse ; que ce soit le fardeau de la tribulation, afin d'être, par Celui qui peut tout, délivré de toute adversité, protégé contre toute affliction ; que ce soit le désir d’obtenir quelque grâce ou quelque faveur spirituelle, par Celui à qui le Père céleste ne peut rien refuser ; que ce soit la reconnaissance pour tous les bienfaits temporels et spirituels accordés à vous et aux autres. ; la charité et la compassion pour le prochain, tant pour les vivants que pour les morts... ; l’honneur de Dieu et des saints. ; l’amour et l’affection que vous portez à Dieu, afin qu'après vous l'être uni intimement,

en vous nourrissant de lui spirituellement, vous l embrassiez avec délices au dedans de vous-même; que ce soit la soif et le besoin d'offrir des actions de grâces... ; le désir d’être purifié de toute souillure du corps et de l'âme, soustrait à tous les dangers et à toutes les tentations, uni inséparablement à Jésus-Christ votre Sauveur, et maintenu dans son amour »,

Quelle foi, quelle ardeur, quelles saintes dispositions remplissaient l’âme de Bonaventure toutes les fois qu’il lui était donné d'offrir l’auguste et adorable sacrifice ! Sa dévotion se manifestait par des larmes abondantes, et l'humilité dont ses moindres mouvements étaient empreints en cette action, était pour les fidèles présents une prédication éloquente qui leur disait avec quels sentiments d’amour, de vénération, de tendre piété, ils devaient unir leurs supplications à celles du Sauveur immolé et anéanti pour les péchés et les besoins du monde.

Cette piété si ardente, notre Saint la conservait durant tout le jour. Il aimait à aller à l’église s’entretenir avec son Sauveur, et il conseillait cette pratique à ses frères. Comme saint François, son bienheureux père, la vue des bons prêtres le réjouissait et le pénétrait d’allégresse, parce qu'il savait combien Dieu est honoré en eux ; mais aussi la seule pensée des prêtres infidèles à leur vocation sublime le transperçait de douleur et l’abreuvait d'amertume. Il exprimait son indignation avec un zèle digne des Prophètes.

« Hélas ! » s’écrie-t-il, « combien aujourd’hui y a-t-il de prêtres malheureux et insouciants de leur salut, qui mangent le corps de Jésus-Christ à l'autel comme la chair de vils animaux, qui, couverts et souillés d’abominations, ne rougissent pas de toucher de leurs mains infâmes, de baiser de leurs lèvres impures le Fils de Dieu, le Fils unique de la Vierge Marie ! Oui, je ne crains pas de le dire, si Dieu a pour agréable le sacrifice de tels hommes, il est menteur, il se fait le compagnon des pécheurs... Non, de tels hommes ne sont point des prêtres, mais des sacriléges. Ce ne sont point des chrétiens, mais des hérétiques ; car, sans doute, s'ils avaient une foi sincère et véritable, ils craindraient de se livrer au péché, ou du moins ils s’abstiendraient de célébrer ».

Tels étaient les sentiments de saint Bonaventure dont les vertus répandaient, au milieu de ses frères et de ses condisciples, la bonne odeur de Jésus-Christ, quand il fut chargé d’enseigner. Ses leçons se renfermèrent d’abord dans l’intérieur de sa communauté, où il eut à former aux sciences sacrées les nouveaux venus ; mais bientôt il dut s'adresser à un auditoire plus nombreux. Les espérances qu'il avait fait concevoir pendant ses études ne permettaient pas à ses supérieurs de le dérober plus longtemps aux besoins d’une multitude d’étudiants avides de s’instruire ; il reçut l’ordre de paraître en public.

Saint Bonaventure eut bientôt ravi les suffrages de ses auditeurs. Ils aimaient à entendre ses enseignements empreints d’une si vive clarté, et à suivre dans ses élucidations profondes ce jeune homme devenu un maître consommé à un âge où les autres ont à peine entrevu les mystérieux secrets de la science. Ils admiraient surtout cette modestie qui semblait s’oublier et ne pas se douter de ce qu'avait d’extraordinaire une exposition aussi ferme et aussi invincible des vérités de la foi.

Dans tout le cours de ses doctes explications, on ne cesse d’admirer le théologien qui expose, discute et fait valoir les droits inaliénables de la vérité, le vaillant joûteur appliqué à repousser l’erreur jusqu’en ses derniers retranchements, et en même temps le pieux mystique jaloux nonseulement d'éclairer ses auditeurs et de les tenir en garde contre les ruses

du mensonge, mais de pénétrer leur âme de dévotion, de confiance et d'amour. Lorsque l’occasion se présente, au milieu de ses graves démonstrations, de parler le langage du cœur, il la saisit, ou plutôt il le parle sans s’en douter peut-être, tant il lui est naturel. Quoi de plus tendre et de plus affectueux que les paroles suivantes : « La loi nouvelle a ajouté à la loi ancienne, mais tout ce qui s'ajoute à un objet n’est pas un fardeau; certaines choses, au contraire, sont un allégement : telles sont les ailes pour l'oiseau, les roues pour le char, les voiles pour le vaisseau. Aïnsi en est-il des additions faites par l'Evangile à la loi ancienne. Elles servent à accroître la charité; or, la Charité est l’aile qui nous élève au-dessus de la terre, la roue du char destiné à nous conduire et à nous porter aux bonnes œuvres, la voile qui nous fait traverser les eaux de la tribulation et de la tentation ».

Notre Saint était non-seulement un théologien sublime, maïs encore un philosophe profond. Le travail et l’oraison faisaient ses délices : il soccupait des mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et il le faisait avec tant de dévotion, que les larmes lui en coulaient des yeux avec abondance. Pour communiquer aux autres ce qu’il ressentait sur ces sujets, il en fit un opuscule composé de méditations pour tous les jours de la semaine, où ses élévations et ses colloques sont si pleins d’onction et d’ardeur, qu’on ne peut les lire attentivement sans ressentir dans son cœur de puissants mouvements de l’amour divin et sans concevoir un grand désir de la perfection ; ce qui a fait dire à un grave auteur que les discours spirituels de saint Bonaventure ne sont pas des discours enflés par la pompe de l’éloquence du siècle, mais enflammés du feu de l’amour céleste. Il composa aussi d'excellents traités de l’oraison mentale, où il explique divinement la différence de la méditation et de la contemplation, les diverses manières de l’une et de l’autre, leurs causes, leurs effets, leurs degrés, l’usage qu’on en doit faire et le temps qu’on s’y doit occuper : ce qui fait voir combien il était versé dans cet exercice angélique. Il écrivit encore sur l’oraison vocale, qui à toujours été beaucoup estimée des saints Docteurs, pourvu qu’elle se fasse avec recueillement d’esprit et attention ; et, pour en donner quelques usages, outre les grands offices prescrits par l'Eglise, il dressa, en faveur de saint Louis, un petit office de la Passion de Notre-Seigneur, et un autre de la sainte Croix, avec diverses prières très-dévotes, que les fidèles récitent encore aujourd’hui avec beaucoup de fruit. Il fut toujours trèsaffectionné à la sainte Vierge, et comme il lui portait tout l'honneur et tout l'amour qu’un enfant doit porter à une mère d’un si grand mérite, i] faisait aussi son possible pour la faire honorer et aimer de toutle monde. Cest dansce dessein qu’il composa ses livres appelés Ze Martial et le Miroir de la glorieuse Vierge, avec un Psaufier ou Petit Office, et quantité d’oraisons en son honneur. Enfin, son application était si forte, qu’il perdait souvent l’usage des sens et était ravi en extase : et son cœur, alors, comme celui d’un séraphin, était tout brûlant des pures ardeurs de la charité, et c’est ce qui lui a mérité le nom et l’auguste qualité d'homme séraphique.

Sa doctrine, qui naissait de son union avec Dieu, fut toujours saine, oxthodoxe et conforme aux sentiments des Pères et aux décrets des Conciles. On y voit une profonde érudition, un raisonnement solide, et une sage variété de choses divines et humaines qui la rendent très-agréable. Mais ce qui lui est particulier, c’est qu’elle ne répand jamais ses lumières dans l'esprit, sans imprimer en même temps la piété dans le cœur. Aussi, l’on peut dire que, si la force et l’assiduité des études l'avaient élevé à quelques degrés de cette sublime science, il en avait reçu la meilleure partie par l’in-

fusion divine : celui qui éclaire si miraculeusement du haut des montagnes éternelles ayant pris plaisir à répandre ses rayons dans l’esprit de ce grand Docteur comme dans une glace très-pure et très-bien disposée.

Comme il lisait avec assiduité les écrits des saints Docteurs, il choisit les passages les plus remarquables, les coordonna, et en fit un tout propre à l'aider dans la méditation, la prédication et l’enseignement de la théologie. Il divisa son ouvrage en quatre parties et lui donna le nom de Carquois. Tout le fond est tiré des pensées de saint Grégoire, pape, de saint Ambroise, de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Cyprien, de Cassiodore et de plusieurs autres Docteurs fameux de l'Eglise. C'était Là, après la sainte Ecriture, qu’il se proposait d’aller chercher les flèches dont il aurait besoin, soit contre lui-même, soit contre les autres. Ce livre embrasse tout ce qui peut intéresser un chrétien, l’instruire de ses devoirs, l’éloigner du vice, le préserver du danger et l’aider à marcher dans les sentiers de la vertu.

Il avait aussi tant d'affection pour l’étude de l’Ecriture sainte, que, pour se l’imprimer davantage dans la mémoire, il a écrit de sa main deux exemplaires de la Bible, dont l’un se conserve à Bagnare, lieu de sa naissance, dansle monastère de son Ordre, et l’autre dans la bibliothèque Borroméenne, à Milan. Il ne faut donc pas s’étonner s’il savait si bien l’Ancien et le Nouveau Testament, et s’il en fait si bien paraître le style en tous ses ouvrages, tant théologiques que spirituels. En ce même temps, poussé par le grand amour qu'il avait pour ces sciences, et encore plus pressé de l’ardente charité qu'il avait pour ses confrères, il composa quelques autres petits ouvrages, dont il donna par aumône les exemplaires à un de leurs couvents, pour lui procurer quelque soulagement dans une extrème pauvreté dont il se trouvait alors affligé. Mais ce que nous devons admirer, c’est que ces occupations si considérables ne l'empêchaient point de se trouver jour et nuit aux offices divins, aux oraisons, aux exercices communs et aux autres observances régulières de sa congrégation.

Pendant que notre Saint enseignait aux applaudissements de tout Paris, et captivait les intelligences, l'Ordre de Saint-Dominique était représenté dans l'Université par un religieux non moins brillant et non moins illustre : Thomas d'Aquin.

Ces deux grandes lumières de l'Eglise et ces deux admirables Docteurs, le Séraphique et l’Angélique, contractèrent une alliance si sainte et si parfaite, qu'on la peut justement comparer à cette belle union que saint Basile et saint Grégoire de Nazianze s'étaient conservée sans jalousie, non-seulement pendant qu'ils étudiaient ensemble à Athènes, mais aussi dans les autres emplois de leur vie. Nos deux saints reçurent en même temps leur diplôme de bachelier,.et, ayant été choisis par leurs supérieurs pour professeurs de philosophie et de théologie dans les écoles de leurs Ordres, ils commencèrent en même temps ces exercices, et montèrent ensemble et le même jour dans leurs chaires publiques.

La réputation que saint Bonaventure s’était acquise augmenta de jour en jour; Car sa doctrine a toujours été si éminente, si méthodique et si remplie d'onction par le parfum de sainteté qu’elle respire et inspire, qu’elle a mérité les éloges des plus grands personnages de son temps et de tous les siècles qui l'ont suivi. Il faut entendre sur ce sujet le savant et pieux chancelier de Paris, Jean Gerson. « Je ne sais », dit-il en son fraité des livres, «si jamais l’Université de Paris a eu un docteur semblable à Bonaventure ». Et ailleurs : « Si vous me demandez qui, de tous Les docteurs, me semble le

plus parfait ? je vous réponds, sans faire préjudice aux autres, que c’est Bonaventure : parce qu'il est solide, sûr, pieux et dévot en tout ce qu'il dit, et qu’il n'embarrasse point ses leçons de questions curieuses et inutiles », Et un peu après : « Il n’y a point de doctrine plus élevée, plus divine, plus salutaire ni plus charmante pour de véritables théologiens, que la sienne À et on peut justement lui appliquer ces paroles que Notre-Seigneur a dites de saint Jean : Il était une lampe ardente et luisante ». Enfin dans une épître expresse sur ce sujet, il ajoute que « ce grand homme doit être appelé en même temps Docteur séraphique et Docteur chérubique, parce que, d’un côté, il enflamme la volonté, et, de l’autre, il instruit et éclaire l’entendement : ce que nul autre ne fait avec la même force et la même onction que lui ».

Comme il accordait si excellemment en sa personne la sainteté avec la science, il fut, à l’âge de trente-six ans, qui était la treizième année de sa profession, unanimement élu général, même en son absence, par un Chapitre qui se tint à Rome, en présence du souverain pontife Alexandre IV, qui y voulut présider en personne. Si cette charge était un grand honneur -pour un religieux de cet âge, elle était d’ailleurs extrêmement pénible, soit à cause de l’étendue de l'Ordre, qui était déjà très-considérable, soit à cause de divers troubles dont il était agité. Mais durant l’espace de dix-huit ans que notre Saint en fut le chef, il le conduisit toujours avec tant de prudence et de sagesse, qu’il y maintint ou rétablit toutes choses en leur juste situation.

11 se servait de la force du bon exemple, plutôt que du poids de son autorité, pour fortifier les bons dans leur première ferveur; et il préférait, autant qu’il pouvait, la douceur et la miséricorde aux menaces et aux peines, pour faire rentrer dans leur devoir ceux qui s’en étaient écartés, à l'exemple de saint François, qui ne fermait jamais les entrailles de sa pitié à ceux qui, touchés d’une véritable douleur, étaient disposés à changer leur mauvaise vie. On pourra objecter qu'il agit un peu sévèrement envers le vénérable Père Jean de Parme, son prédécesseur, personnage illustre en sainteté et en miracles, qui, après avoir très-utilement travaillé pour la réconciliation des Grecs avec le Saint-Siége, s'était volontairement démis du généralat, et qui, depuis, donna de grands exemples d’humilité et de patience - dans un petit couvent où il se retira ; mais il est certain que saint Bonaventure ne le fit que par nécessité ; cet ancien général étant accusé de favoriser les erreurs de l’abbé Joachim, condamnées au Concile de Latran, notre Saint ne pouvait pas se dispenser de l'appeler en jugement et d’y faire décider sa cause, où toute l'Eglise semblait avoir intérêt.

L’oisiveté lui était insupportable; outre le peu de moments qu’il ne pouvait refuser au sommeil et aux autres besoins de la vie, ainsi que le temps que les affaires de sa charge lui dérobaient nécessairement, il employait tout le reste à prier ou à écrire. C'est ce qui nous a produit ces savantes interprétations de l'Ancien et du Nouveau Testament, ces riches Commentaires sur le Maître des Sentences, et ce grand nombre d’Opuscules qui composent les trois derniers tomes de ses ouvrages, et où les âmes saintes trouvent une manne cachée et une doctrine qui est véritablement esprit et vie. Quoiqu'il eût fait une partie de ces livres avant d’être élevé à la première prélature de son Ordre, il ne les acheva néanmoins et ne les perfectionna que depuis son élection. Un des principaux est la Vie de son père séraphique saint François, à qui il se croyait redevable de la santé qu'il avait recouvrée étant enfant, et d’une infinité d’autres grâces qu'il

avait reçues de la bonté de Dieu. Cet ouvrage, qu’il n’entreprit qu’à la prière de son chapitre général, assemblé à Narbonne en l’année 1260, est si extraordinaire et si relevé, qu’on ne le doit pas tant considérer comme le fruit de son esprit que comme la production de l’esprit de Dieu, qui lui en a inspiré les pensées et les expressions. Pendant qu’il le composait à Paris, le Docteur angélique, que le lien de la charité tint toujours parfaitement uni à un si grand homme, étant venu lui rendre visite, et sachant qu'il était ordinairement occupé à cette composition, ne voulut pas l’interrompre sans savoir auparavant s’il n’était point trop appliqué. Il regarda donc par une fente de la porte de sa chambre ce qu’il faisait, selon que le rapportent les Annales de saint François, et il l’'aperçut dans l’état d’une haute contemplation et miraculeusement élevé au-dessus du plancher. Se tournant alors vers les frères des deux Ordres qui laccompagnaient, il leur dit ces belles paroles : « Sinamus Sanctum qui laborat pro Sancto; laissons en repos le Saint qui travaille pour un autre Saint ». Aïnsi, le Docteur angélique canonisa le séraphique, et, quoiqu'il le vit encore dans les faiblesses du corps mortel, il ne laissa pas de le proclamer Saint, comme s’il eût déjà joui de Vétat immuable de la béatitude.

On s’étonne d’abord qu’un homme aussi occupé et obligé par sa charge à visiter sans cesse ses provinces et ses couvents, à tenir souvent ses Chapitres généraux et à terminer toutes les affaires et les différends qui naissaient de jour en jour dans la vaste étendue de l’Ordre des Mineurs, ce qui lui a fait faire un grand nombre de voyages, ait pu trouver le temps de composer des ouvrages si beaux, si savants et si achevés, et surtout qu'il ait pu se maintenir dans cet esprit de piété et de dévotion que l’on y voit couler partout avec tant de douceur ; mais on cessera d’en être surpris, si l’on considère ce qu’il répondit un jour au même saint Thomas d'Aquin, qui le priait de lui dire en quel livre il puisait une doctrine si relevée et une éloquence si pleine d’onction. « Mon livre », lui dit-il, « est le Crucifix ; c’est de là que je tire tout ce que je dicte et tout ce que j'écris ». Eneffet, qu'y a-t-il d’impossible lorsqu'on puise incessamment dans cette source qui ne peut tarir, lorsque, loin de s'appuyer sur ses lumières et sur ses talents, on s’abandonne entièrement aux mouvements et aux impressions de l'esprit de Jésus-Christ ? Lorsque, pour écrire et composer, on se met entre les mains de Dieu, comme un pinceau entre les mains d'un peintre, ou comme une plume entre les mains d’un écrivain ; sans doute on agit, on travaille de soi-même, mais on n’agit, on ne travaille que dépendamment des lumières et de l'application que l’on reçoit de Dieu. C'est ainsi que se comportait saint Bonaventure, de qui nous pouvons dire ce que saint Denis disait de saint Jérothée : £'rat patiens divina, il était sous l'impression des choses divines.

Ces travaux, qui pourraient faire l'occupation de plusieurs hommes, ne l’empêchaient pas de prêcher l'Evangile, soit pour affermir les gens de bien dans la piété, soit pour tirer les pécheurs de labime de leurs crimes. I n’y avait point de besoin de l'Eglise auquel il ne tâchât d'apporter un prompt remède : tantôt par ses écrits, tantôt par ses prières, ses négociations et ses remontrances. Pendant qu’il parcourait les diverses provinces de l’Europe, pour prévenir ou corriger les déréglements qui commençaient à se glisser dans son Ordre, il n’omettait aucune occasion de parler aux princes, aux évêques, aux magistrats et aux corps des villes, pour le maintien de la foi et de la religion, et pour le rétablissement de la piété dans le monde. Que de missionnaires n’a-t-il point envoyés chez les nations les plus barbares,

pour les éclairer de la lumière de l'Evangile ? Que de prédicateurs n’a-t-il pas envoyés dans les royaumes chrétiens, pour prêcher la guerre sainte contre les Tartares, les Sarrasins, les Turcs et les autres peuples infidèles qui se jetaient sur l’héritage du Fils de Dieu ? Comme ce zèle était accompagné d’une profonde humilité qui lui faisait rapporter à Dieu seul toute la gloire de ses actions et tout le succès de ses entreprises, la Bonté infinie, qui se plaît à relever les humbles et à humilier les superbes, l’honora du don des miracles. Etant à Lyon, il ressuscita le fils d’une bonne veuve, qu’il était allé consoler, et qui le conjura avec larmes de lui rendre ce fils qui devait être la consolation et le support de sa vieillesse.

Nous avons déjà dit, dans la vie de saint Antoine de Padoue, que notre saint Général assista à l'ouverture de son tombeau et à la translation de ses reliques, et qu'ayant trouvé sa langue sans corruption, il l’apostropha d’une manière très-touchante : ce qui arriva en l’année 1263. Peu de temps après, il célébra son Chapitre général à Pise ; comme il avait une dévotion singulière envers la Sainte Vierge, entre autres constitutions il fit ordonner que dans tout son Ordre, depuis Noël jusqu’à l’Epiphanie, on dirait à la fin des hymnes : Gloria tib1, Domine, qui natus es de Virgine, et au répons du Prime : Qui natus es de Maria Virgine, et qu’on célébrerait les fêtes de la Conception et de la Visitation de Notre-Dame : ce qui s’est depuis pratiqué par toute l'Eglise. Le Chapitre étant fini, il alla à Rome pour rendre ses hommages au pape Urbain IV, qu’il n’avait pas encore salué, et pour lui demander un cardinal protecteur au nom de toute sa Congrégation. Sa Sainteté lui fit offre du cardinal Ancher Pantaléon, du titre de Sainte-Praxède, son neveu ; mais le Saint, qui souhaitait un protecteur éclairé et expérimenté dans les affaires, le supplia, de la part de son Chapitre, de lui donner plutôt le cardinal Jean Gaëtan des Ursins, auquel saint François, par esprit prophétique, avait recommandé son institut lorsqu'il n’était encore que petit enfant : ce que le Pape lui accorda. Il eut plus de peine à obtenir pour ses religieux la décharge de la conduite des religieuses de Sainte-Claire, qui leur semblait trop onéreuse, et d’une servitude insupportable, et dont saint François avait dit : « J’appréhende bien que, Dieu nous ayant privés de femmes, le démon, pour nous molester, ne nous ait donné des sœurs ». Notre Saint obtint cependant cette décharge ; le Pape déclara par sa Bulle que les frères n'avaient jamais été obligés à leur rendre service, et que ce n’était point par droit de justice, mais seulement par charité, qu’ils l'avaient fait jusqu'alors. Cependant, peu de temps après, le nouveau protecteur fit tant d’instances auprès de notre Saint et des principaux de l'Ordre, pour reprendre cette conduite, que les frères avaient eue dès le temps de leur bienheureux fondateur, qu’ils se virent enfin comme forcés d'y consentir, à condition, néanmoins, que les sœurs reconnaîtraient partout, par des actes authentiques, qu’ils n'étaient nullement obligés à cette assistance, et que, larendant librement et de leur bonne volonté, ils pouvaient s’en décharger quand ils voudraient.

Ce grand Saint, s'étant arrêté dans un couvent d'Italie, en se rendant au chapitre de Pise, donna une marque éclatante de son humilité et de sa charité envers ses frères. Un de ses religieux, qui était en proie à une grande tribulation, n'ayant pu approcher de lui pour lui parler, à cause de la trop grande foule de ceux qui le venaient trouver ou qui composaient sa suite, s’avisa de sortir de la ville et de l'aller attendre à quelques milles de là, sur le chemin. Quand il aperçut ce digne général, il l’aborda et lui dit : « Mon révérend Père, j'aurais grand besoin de vous parler pour ma

consolation ; je vous supplie très-humblement de ne pas dédaigner votre sujet, qui, pour être le dernier des frères, ne laisse pas d’être sous votre charge et commis à vos soins ». Saint Bonaventure, l’ayant entendu, se sépara aussitôt de ceux qui l’environnaient, et, s'étant assis à terre, en pleine campagne, auprès de ce pauvre religieux, il écouta, avec une patience et une tranquillité merveilleuses, tout ce qu’il lui voulut dire, et lui donna la consolation et les remèdes qu’il pouvait souhaiter dans sa peine. Ses compagnons qui l’attendaient, trouvant cet entretien trop long, commencèrent à se lasser et à s’en plaindre, disant entre eux qu’un général ne devait pas ravaler sa dignité jusqu’au point de s’arrêter de la sorte pour un petit frère qu'il rencontrait en passant, pendant que les premiers de son Ordre qui l’accompagnaient demeuraient sur leurs pieds au milieu du chemin. Il vit bien, lorsqu'il les rejoignit, qu'ils étaient mécontents ; mais il les apaisa par ces excellentes paroles : «Il ne m'a pas été permis, mes frères, d'en user d’une autre manière ; Car je ne suis que le ministre et le serviteur, et ce bon religieux est le maître. Ne savez-vous pas ce que porte expressément notre Règle? Que les ministres », dit-elle, « reçoivent toujours les religieux avec douceur et charité, et qu’ils agissent si familièrement avec eux, que chaque inférieur puisse les aborder et leur dire ses sentiments, comme un maître fait à son valet. Ce statut, que j'ai souvent dans l'esprit, nous fait voir que les ministres doivent être les serviteurs de tous les frères; jugez donc si je n’ai pas dû me rendre à la volonté de ce bon frère comme à celle de mon maître, et compalir à sa peine et à son infirmité ». Admirable lecon pour tous les supérieurs des Ordres religieux et des Congrégations ! elle leur apprend que, bien loin de se rendre de difficile accès à leurs frères par le trop grand faste de leurs personnes ou de leurs suites, ils doivent, au contraire, être toujours prêts à les recevoir, à les écouter et à les soulager, et qu’ils se doivent considérer comme des serviteurs destinés à leur consolation et à leur secours, et non pas comme des puissances absolues, qui n’ont de l'autorité que pour les faire gémir sous le poids d’un joug insupportable. :

Le pape Urbain IV étant mort, Clément IV fut élu en sa place pour gouverner l'Eglise. Ce sage Pontife n’eut pas moins d'estime et d'affection pour saint Bonaventure que ses prédécesseurs, et il la fit paraître d’une manière bien éclatante; car le siége archiépiscopal d’York, en Angleterre, un des plus considérables de l’Europe, étant venu à vaquer (1265), et la nomination lui étant dévolue par la nullité de l'élection faite par les chanoines, il y nomma notre saint Général, et lui en fit porter les Bulles avec commandement de s’y soumettre ; mais cet homme admirable, qui mettait toute sa gloire à marcher sur les pas de Jésus-Christ hbumilié, préférant la pauvreté et l’abjection de son état de religieux aux richesses et à l’éclat d’une si haute prélature, ne les eut pas plus tôt reçues, que, quittant ses occupations ordinaires, il s’alla jeter aux pieds de Sa Sainteté pour la prier de le dispenser de cette obéissance : ce qu’il fit avec tant de force et de constance, que Clément, ravi d’une si rare modestie et d’un détachement si généreux, se laissa vaincre enfin par ses prières, et accepta sa renonciation, lui disant ces paroles de l’Ecclésiastique : Séa in testamento tuo, et in illo colloquere, et in opere mandatorum tuorum veterasce ;« Demeurez dans l’état que votre père vous à marqué, et cherchez-y vos plus doux entretiens, et vieillissez dans l’accomplissement des commandements que vous avez reçus du ciel ».

i En 1266, saint Bonaventure tint un chapitre général de l'Ordre à Paris, où il s'appliqua à calmer les divisions nées entre certains inquisiteurs de

son Ordre et ceux des Frères Prêcheurs. Sa sagesse, sa haute prudence, et surtout cette douceur à laquelle ses contemporains étaient impuissants à résister, parvinrent à tout concilier. Il sut fixer les intérêts de chacun et faire prévaloir les intérêts sacrés et inaliénables de la sainte Eglise.

Clément IV ayant reçu des plaintes contre plusieurs Frères Mineurs, en fit part à saint Bonaventure, en l’avertissant d'employer toute son autorité pour mettre un terme au mal. Le pieux général communiqua aux ministres provinciaux, réunis à Paris, ces réclamations d’un Pontife si tendrement affectionné à ses frères ; puis il adressa une circulaire à toutes les provinces de l’Ordre, dans laquelle il se plaint de la manière d’agir trop molle de certains supérieurs, des courses inutiles de plusieurs religieux, de leur importunité à demander, de leur empressement à élever des édifices trop somptueux, et de ce que quelques-uns ne craignent pas, dans leurs prédications, d'attaquer les prélats.

En 1269, saint Bonaventure, toujours occupé des intérêts généraux de l'Eglise et toujours attentif à ceux de ses frères, convoqua un nouveau Chapitre général à Assise, dans l’'Ombrie, qui est le lieu de la naissance de saint François et de l’origine de tout son institut, et y fit faire encore de belles constitutions pour l’affermissement de l’observance régulière. Ce fut R qu’il commanda aux prédicateurs de son Ordre de publier partout la dévotion de lAngelus du soir, pour honorer le bienheureux moment de J’Annonciation de l’ange et de l’Incarnation du Verbe. Son sentiment, qu'il partageait avec plusieurs Docteurs, était que ces mystères furent accomplis le soir, mais, en demeurant même dans l’opinion commune, que ce fut à minuit, il n’y a point d'heure plus propre pour en témoigner universellement sa reconnaissance que le soir, puisqu'à minuit peu de monde est éveillé pour s'acquitter de ce devoir. Aussi cette pratique s’est heureusement répandue par tout le monde chrétien, et les Papes l’ont favorisée dans la suite de plusieurs grandes indulgences. Saint François avait ordonné qu'on célébrerait tous les samedis, dans ses couvents, une messe solennelle en l’honneur de la Sainte Vierge ; saint Bonaventure renouvela cette ordonnance dans ce Chapitre et chargea les provinciaux, les visiteurs et les gardiens, d’avoir soin qu'elle fût observée.

Il s’occupa aussi de la réforme de quelques abus, qu'il n'avait pu déraciner entièrement depuis son élévation au pouvoir ; mais un des objets les plus imposants de ce chapitre fut la croisade. Le saint général parla des malheurs de la chrétienté, et il Le fit avec cette onction pénétrante qui était le propre de tous ses discours. Il représenta les diverses calamités auxquelles la religion de Jésus-Christ était en proie, les désirs du Chef de l'Eglise et sa confiance dans les Frères Mineurs pour une entreprise aussi importante. Il excita les ministres à prier ardemment et à toucher le ciel par leurs supplications, puis à prêcher la croisade avec un zèle infatigable, et à la faire prêcher par des hommes choisis spécialement pour ce saint ministère.

Pendant que notre Saint s’enivrait, à Assise, au parfum délectable des vertus de saint François, et se plaisait à méditer, en présence du tombeau du glorieux patriarche, sur les devoirs de sa charge, il fut appelé à reprendre la plume pour défendre encore une fois les pauvres du Seigneur. Un docteur de Paris, Girard d’Abbeville, ennemi des frères mendiants, lança contre eux un libelle anonyme, dans lequel il exaltait la fuite de la persécution et de la mort, comme un acte propre des parfaits et des saints ; attaquait l’abstinence et le jeûne, comme étant des pratiques convenables seulement aux faibles et aux imparfaits; relevait l’état de ceux qui possé-

daient des biens, et ravalait celui des pauvres volontaires jusqu’au rang d’une vie basse et dangereuse. Enfin il s’efforçait d'attaquer et d’avilir, par des subtilités malignes, la pauvreté et l'humilité des religieux mendiants.

Saint Bonaventure le poursuivit, non point avec l’amertume d’un cœur haineux, mais avec la charité brûlante d’une âme calme et tranquille. I] prit corps à corps chacun des arguments de son adversaire, les renversa avec une force de raisons irréfutables, avec une abondance de doctrine digne de son savoir et de sa haute réputation. L’Apoloqie des pauvres, entreprise par le plus éminent des pauvres, les a vengés dignement des injures de leurs ennemis et a mis fin à cette nouvelle tentative de l’orgueil humilié.

Saint Bonaventure possédait des qualités si rares et si héroïques, que sa réputation volait par tout le monde chrétien. Le Saint-Siége s’étant trouvé vacant par la mort de Clément IV, les cardinaux restèrent trois ans assemblés à Viterbe, où Sa Sainteté était morte, pour y procéder à l’élection d’un nouveau Pape ; ne pouvant s’accorder sur ce choix, ils mirent, d’une commune voix, toute l'élection entre les mains de saint Bonaventure, et protestèrent tous qu'ils reconnaîtraient celui qu’il leur nommerait, et luimême s’il se présentait pour cette dignité. Tel est le sentiment de quelques historiens ; mais ce n’est pas ce que Wadding et Raynaldi ont inséré dans leurs Annales. D’après ces derniers, les cardinaux donnèrent pouvoir, non pas à saint Bonaventure, mais à six d’entre eux, de nommer celui qu'ils jugeraient le plus propre, quand même ce serait quelqu'un des six. Toute la part que notre Saint eut dans cette affaire fut sans doute de contribuer à cette convention et de faire son possible pour que l'élection tombât sur Thibaut Visconti, archidiacre de Liége, qui était alors à Jérusalem pour les affaires de l'Eglise, et qui, à son retour, se fit appeler Grégoire X. Peut-être aussi les six cardinaux lui déférèrent-ils cette nomination, et qu’ensuite ils la proposèrent comme faite par leur propre choix : ce qui accorde assez bien les deux opinions différentes sur ce sujet.

En 1272, saint Bonaventure tint pour la seconde fois le chapitre général de son Ordre à Pise. Il y fit une ordonnance bien digne d’un Saint embrasé des ardeurs de la divine charité. Comme les Frères Mineurs laissaient cans le monde des parents tendrement chéris, dont la vieillesse s’écoulait loin d’eux et se terminait privée des consolations de leur amour, il établit un lien de pieuse union et de douce reconnaissance entre l'Ordre et les familles dont les membres avaient accru sa prospérité. Il arrêta que tous les ans, avant le premier dimanche de l’Avent, on célébrerait un service solennel dans toutes les maisons des Frères, pour le repos de l’âme de leurs parents morts. Cette ordonnance est demeurée en vigueur dans l'Ordre séraphique, et les siècles n’ont rien changé à une constitution si conforme aux vœux de la piété et aux exigences de l’amour filial,

Peu de temps après, le nouveau Pape, considérant le besoin qu’il avait de quelques personnes éminentes en doctrine et en sainteté pour l’aider à soutenir le pesant fardeau de l'Eglise universelle, et pour examiner et décider avec lui les grandes affaires qui se devaient proposer au Concile général de Lyon, jeta, pour cela, les yeux sur saint Bonaventure et résolut de le faire cardinal. L'humble serviteur de Dieu, étant averti de ce dessein, se retira d'Italie le plus tôt et le plus secrètement qu’il lui fut possible, pour en éviter l'effet, et, étant venu à Paris, il commença son bel ouvrage des Visions de l'Eglise sur l'Hexaéméron, dont il enseigna publiquement une partie. Mais cet innocent artifice ne fut pas capable de faire changer de résolution à Sa Sainteté ; au contraire, apprenant où il était, il lui envoya

un ordre exprès de se rendre incessamment auprès de sa personne. Saint Bonaventure, qui, pour avoir commandé tant d'années, n’avait pas oublié d’obéir, se soumit à cet ordre.

Lorsqu'il eut atteint les confins de la Toscane, il alla se reposer pendant quelques jours en son couvent de Migel, près de Florence. Deux nonces, envoyés pour lui présenter le chapeau de cardinal, ayant appris en chemin où il était, le vinrent trouver. Ils arrivèrent à la fin du repas: notre Saint lavait et essuyait à son ordinaire la vaisselle, suivant l’usage de la communauté. La présence de ces députés ne l’étonna point; il ne rougit point d'exercer devant eux un si humble emploi; il ne voulut point interrompre son travail pour les recevoir ; mais, ayant donné ordre de les conduire dans une chambre, il acheva tranquillement ce qu’il avait commencé. On dit

-même qu'il fit suspendre le chapeau de cardinal à la branche d’un cornouiller qui était auprès de la cuisine ; et Wadding, dans les Annales de l'Ordre de Saint-François, qu’il composait en 4628, assure que le cornouiller durait encore de son temps, plein de vie et de verdeur, et qu’on le montrait aux pèlerins qui passaient par ce couvent. Lorsque la vaisselle fut lavée, il rassembla ses frères et leur dit en gémissant : « Enfin, mes frères, après nous être acquitté des devoirs de Frère Mineur, il faut que nous ployions encore les épaules sous le poids de cet office; mais, croyez-moi, les emplois du cloître sont aisés et salutaires, tandis que ceux qui sont attachés aux grandes dignités sont pesants et pleins de dangers ». Ensuite, il alla trouver les envoyés du souverain Pontife, et les reçut avec tout le respect et l'honneur que demandait leur mission. Le Pape le consacra évêque d’Albano, l’un des six suffragants de Rome, qui se donnent ordinaïirement aux six plus anciens cardinaux-prêtres.

Cependant Sa Sainteté, ayant convoqué un Concile général à Lyon, dans le but de pourvoir aux besoins de la Terre Sainte, de consommer l’union des Grecs à l'Eglise romaine, et de réformer les mœurs, saint Bonaventure ne manqua pas de s’y trouver. Il y prêcha, à la seconde et à la troisième session, sur les sujets proposés par le Pape, et travailla aussi beaucoup dans les conférences, pour leur faire avoir un heureux succès. Quelques auteurs même disent qu'il y présida ; mais, comme le Pape se trouva en personne à toutes les quatre sessions qui se tinrent de son vivant, tout ce que l’on peut dire est qu’il eut, sous le Pape, la direction générale du Concile, et qu’effectivement il présida à tous les conseils et à toutes les assemblées qui se tinrent en particulier pour examiner ou négocier ce qui devait se terminer dans les sessions.

Tant de soins ne pouvaient s’accorder avec le gouvernement de l'Ordre des Frères Mineurs ; il devenait de plus en plus difficile de faire face à tous les devoirs de cette charge et à ceux du cardinalat. Saint Bonaventure s’en ouvrit donc à Grégoire, et lui communiqua le dessein où il était de remettre à un autre le soin de sa famille bien-aimée. Le Pape l’approuva, et le 20 mai, quelques jours après la session du Concile, il tint le chapitre général de l'Ordre. Là, il représenta à ses frères - impossibilité où il se trouvait de les diriger plus longtemps d’une manière convenable, selon l’esprit de leur sublime institut ; il allégua les embarras de sa nouvelle charge, les travaux sans nombre qu'elle exigeait de lui dans la circonstance présente, la volonté du souverain Pontife, le danger pour l'Ordre de décliner de sa ferveur sous un supérieur distrait par d’autres affaires. Il les invita donc à lui élire un successeur et déposa entre leurs mains le commandement dont il avait porté le fardeau pendant dix-huit ans, Puis il leur promit de demeurer l’en-

fant de Francois d’Assise et leur frère, et de laur conserver son affection et sa tendresse. :

La tristesse la plus vive accueillit une semblable ouverture; on eût voulu voir différer encore une résolution si pénible pour l’Ordre tout entier. Mais comme il n’y avait plus à revenir sur un acte dicté par le sentiment du devoir et approuvé par un saint Pontife, le Chapitre dut se décider à choisir un autre supérieur général.

Le lendemain de la quatrième session, qui se célébra le 6 juillet 1274, Dieu, voulant faire passer notre Saint de l’assemblée de l'Eglise militante, dont il avait si bien mérité durant sa vie, à celle de l'Eglise triomphante où il devait recevoir la couronne de ses travaux, permit qu’il tombât dans une défaillance extrême. Saint Bonaventure comprit de suite toute la gravité de son état. Il n’en fut pas ému, car depuis longtemps il envisageait la mort d’un œil calme et assuré. Les jours de sa maladie furent des jours de prière et de sainte retraite, où, rendu à lui-même, il pouvait enfin laisser son esprit se diriger vers les célestes hauteurs.

A la nouvelle. de sa maladie, la ville fut dans la consternation ; les Pères du Concile tremblaient pour une existence aussi chère, et le Pape surtout demeurait en proie aux appréhensions les plus vives. Les Frères Mineurs étaient dans le deuil et une affliction extrême ; ils priaient et suppliaient le ciel de se montrer propice à leurs vœux. Comme le mal croissait rapidement, la nouvelle se répandit aussitôt que l’illustre malade approchait du terme de sa vie. Alors Grégoire X, le saint et tendre pontife, voulut lui conférer lui-même les derniers secours de la religion. Il vint donc l’oindre de l’onction dernière et l’encourager dans cette épreuve suprême d’une vie laborieuse, toute consacrée à la gloire de l'Eglise.

L'état du pieux cardinal ne lui permettait pas de recevoir le sacrement de l'Eucharistie ; affligé, mais plein de résignation et d'amour, il demande qu’on approche au moins un peu de sa poitrine l’hostie divine, afin de ressentir encore une fois les indicibles émanations de la divinité cachée dans ce sacrement. Le Dieu miséricordieux accorda à son serviteur plus qu’il n’eût jamais osé espérer. L’hostie, s’échappant des mains du ministre sacré, vint se placer d'elle-même sur le cœur du pieux malade, le pénétra, en imprimant pour un instant la marque sensible de son passage, et l’enivra d’un torrent de délices. Alors le Saint éclata en actions de grâces et en soupirs de tendresse ; ses élans redoublèrent jusqu’à ce que son âme se détacha de son Corps, devenu impuissant à soutenir à la fois les transports de sa ferveur et la violence de la maladie, et alla continuer dans les cieux le cantique d’amour commencé au milieu des prodiges de la divine charité, le 45 juillet 1274.

Le bruit de cette mort bienheureuse se propagea rapidement dans toute la ville ; le récit du miracle eucharistique accompli à ce dernier moment vola de bouche en bouche, mais pour accroître la douleur. Jamais l’illustre enfant de François d’Assise n'avait paru aussi grand qu’en ce jour, jamais Pon n'avait mieux compris quel malheur venait de frapper le Concile et l’univers chrétien.

Le Pape, pour témoigner la douleur qu’il avait de cette perte, voulut assister lui-même, avec tout le corps du Concile, composé de cardinaux, d'évêques, d’abbés et des principaux députés des Grecs, à sa pompe funèbre, qui fut faite dans l’église des Frères Mineurs. La ville entière de Lyon s’y trouvait ; mais le temple sacré ne pouvait contenir cette multitude avide de rendre hommage au serviteur de Dieu. L’officiant fut le cardinal Pierre de

Tarentaise, de l'Ordre de Saint-Dominique, et cardinal-évêque d’Ostie, qui, depuis, a été élevé au souverain Pontificat sous le nom d’Innocent V. Après la cérémonie, il monta en chaire et fit l’oraison funèbre du Saint, en prevant pour texte ces paroles du premier livre des Rois: Doleo super te, frater mi Jonatha, amabilis et dilecte ninus. Le Pape ordonna à tous les prêtres catholiques de dire une messe pour le repos de son âme, en reconnaissance des grands services qu’il avait rendus au christianisme. Il n’y eut personne qui ne pleurât cette mort et qui ne s’écriât que la colonne de l'Eglise était tombée, que le plus grand des athlètes du Christ n’était plus. Aussi saint Bonaventure avait reçu cette grâce du ciel, que qui que ce soit ne le pouvait voir sans concevoir du respect et de l’affection pour lui.

Beaucoup d’auteurs célèbres se sont étendus sur ses louanges; mais il n’y a rien de si beau que ce que le grand pape Sixte V dit de lui dans la bulle où il ordonne sa fête avec l’office d’un docteur : « Saint Bonaventure », dit-il, « a un don tout particulier d'écrire. On y voit une profonde érudition, un raisonnement subtil, un discours fort et énergique, mais surtout un tour admirable qui gagne les esprits les plus obstinés et touche les cœurs les plus endurcis ; la ferveur et la piété y sont inséparables de la science, et on les trouve répandues dans tous ses ouvrages ». De sorte que Sixte V a eu raison de dire qu’il semble que le Saiut-Esprit ait voulu parler par sa bouche.

On l’a peint recevant la communion des mains d’un ange. L’humilité de saint Bonaventure était si grande, qu'avant d’être prêtre elle lui faisait craindre de recevoir la communion. Un jour, pendant qu'il assistait à la messe, un ange vint lui apporter l’hostie de la part de Dieu.— Il est souvent représenté en costume de son Ordre, mais avec le chapeau de cardinal. — On le voit aussi recevant de la très-sainte Vierge une sorte de chapelet composé de trois Pater séparés par quatre Ave. Ce doit être une allusion au Psautier qu’il a composé en l'honneur de Marie. — On lui a mis quelquefois en main un ciboire, par allusion au fait de l’hostie miraculeuse qu’il reçut avant de mourir. — On le représente tenant entre ses mains la langue rayonnante de saint Antoine de Padoue.

CULTE ET RELIQUES. — SES ÉCRITS

En 1430, on fit l'ouverture de son tombeau, pour placer plus honorablement ses précieuses reliques. On trouva son corps réduit en cendres ; mais sa tête était aussi entière et aussi fraiche que le jour de sa mort, et son cœur pareillement était sain, et sans nulle corruption. Ses os furent mis dans une châsse, mais on plaça ce chef et ce cœur qui avait été autrefois si embrasé des flammes de l'amour divin, en des châsses séparées : conduite admirable de la divine Providence, qui voulait en conserver une partie à l'Eglise. Car, dans le siècle suivant, les Calvinistes, s'étant rendus maîtres de la ville de Lyon, brülèrent, au milieu de la place publique, les ossements de ce docteur séraphique qui les avait par avance condamnés dans ses écrits; mais son chef fut sauvé par l'industrie d'un religieux de son Ordre, qui souffrit de grands tourments pour ne point déceler le lieu où l'on avait caché les vases sacrés.

Ces impies, ajoutant sacrilége sur sacrilége, tirèrent du brasier les cendres précieuses de ces ossements, et les jetèrent dans la rivière de la Saône, qui se décharge dans le Rhône, comme pour abolir la mémoire de cette puissante colonne de la religion. Mais, bien loin de lui nuire par leur malice, ils ne servirent qu’à donner un nouvel éclat à sa gloire ; car nous avons sujet de croire que Dieu, qui honore infiniment ses Saints, lui aura fait part dans le ciel de l’auréole du martyre, pour l’outrage que l'on faisait sur la terre à cette autre partie de lui-même, d'autant plus que saint Bonaventure a souhaité toute sa vie d’être sacrifié pour la gloire de son Dieu, et que le martyre a plutôt manqué à sa volonté que sa volonté au martyre. Avant ce temps, on avait déjà porté à Bagnarea, lieu de sa naissance, un ossement de son bras. On dit aussi qu'il y a un de ses os à Venise.

L'Eglise de Mailly possède une relique du saint Docteur, et 1e Carmel d'Amiens une vertèbre.

L'an 1482, le pape Sixte IV le canonisa à l'instance de Louis XI, roi de France, et Sixte V le mit au nombre des Docteurs, en 1587. Sa mémoire est marquée avec honneur au marlyrologe et au calendrier romains et en celui de l'Ordre de Saint-François, par le Père Arthur du Moustier.

La plupart des œuvres de saint Bonaventure sont mystiques et spirituelles : elles composent huit volumes imprimés à Rome en 1588.

Le premier contient des Commentaires sur quelques livres de l'Ancien Testament, savoir : une espèce de Préface intitulée : Principes de l’Ecriture sainte ; trente-trois sermons sur l'Ouvrage des six jours, où sur la Créalion du monde ; des Explications ou des Commentaires sur les Psaumes, l'Ecclésiaste, la Sagesse ct les Lamentations de Jérémie.

Le second contient des Commentaires sur les Evangiles de saint Matthieu, de saint Luc et de saint Jean, avec des Conférences sur ce dernier Evangile.

Le troisième contient des Sermons du Temps et des Saints.

Le quatrième et le cinquième comprennent les Commentaires sur les quatre livres du Maitre des Sentences.

Le sixième contient la première et la seconde partie des Opuscules, dont voici les titres : de la Réduction des Arts à la théologie; le Brevitoque; le Centiloque ; le Carquois ; l'Explication des termes de Théologie ; le Principe abrégé sur les Livres des sentences ; quatre livres de Sentences en vers ; des quatre Vertus cardinales ; des sept Dons du Saint-Esprit ; des trois espèces de péchés ; de la Résurrection du péché à la grâce ; la Vote du Salut ; de la Hiérarchie ecclésiastique. Ceux de la seconde partie sont : le SoZloque ; les Médilations sur la vie de Jésus-Christ ; des sept Degrés de contemplation ; des cinq Fêtes de l'Enfant Jésus ; l'Office de la Passion ; l'Eloge de la Croix; le Bois de vie;le Miroir de la Vierge bienheureuse ; la Couronne de la Vierge ; la Compassion de la Vier ge; Philomène ; les paroles de Noër e- Seigneur en croix ; le grand Psautier de la Vierge; une paraplrase sur la Salutalion angélique et une autre du Salve, Regina.

Le septième contient la troisième partie des opuscules moraux, qui sont : de l'Institution de la vie chrélienne ; du Gouvernement de l'âme; le Miroir de l'âme; des dix Préceptes ; des Degrés des ver us ; l'Iinéraire de l'âme à Dieu ; des sept Chemins de l'éter nité ; l'Aiguillon de l'Amour divin ; Incendie de l'Amour ; l'Aré d'aimer ; le livre des Exercices spirituels ; Ie Fasciculaire ; les vingt-cinq Mémoriaux ; le Confessionnal ; de la Manière de se confesser ; de la Pureté de conscience ; de la Pr épar ation du prétre à la messe; Explication de la messe ; des six ailes des chérubins et des six ailes des séraphins.

Le huitième contient les opuscules qui concernent les religieux : un Traité du triple état des religieux; le Mirotr de la discipline pour les novices ; les vingt Pas des novices ; de l’Avancement dans la religion ; du Mépris du siècle ; de la Réforme de l'esprit ; de la Perfection de la vie religieuse ; Explication de la Règle des Frères Mineurs; Questions sur celle Règle ; Pourquoi les Frères Mineurs préchent ; de la Pauvreté de Jésus-Christ ; Apologie de la pauvrelé évangélique ; un Traité contre le calomniateur de la Règle de Saint-François; Apologétique contre les adversaires de l'Ordre des Frères Mineurs ; le livre des #rots Questions ; un traité de la Réforme des Frères Mineurs ; un abrégé de Théologie ; des traités sur l’Essence, lInvisibililé et l'Immensité de Dieu, un ouvrage de Théologie mystique ; la Légende de saint

ançois.

Les œuvres spirituelles complètes de saint Bonaventure, traduites par M. l'abbé Berthaumier, £u 6 vol. in-80, se trouvent chez Louis Vivès, Paris, Les œuvres complètes en latin se trouvent =ssi chez le même éditeur : 45 vol. in-40.

Nous nous sommes servi, pour compléter cette vie, tirée des Annales de Wadding et des Fleurs de l'histoire des Cardinaux, de Dom d'Attichy, évêque d'Autun, de l'Æistoire de saint “Bonaventure, par l'abbé Berthaumier.

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