‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 130 sur 229 · SAINT HENRI II, EMPEREUR DES ROMAINS ET CONFESSEUR · texte numérisé non relu

SAINT HENRI II, EMPEREUR DES ROMAINS ET CONFESSEUR

facilement, vint à Cologne pour le maltraiter, ou même le chasser de son siége. Mais Dieu, qui les tenait tous deux sous les ailes de sa protection, comme ses fidèles serviteurs, apporta le remède à ce mal en découvrant à l’empereur et lui faisant connaître, dans une vision, l'innocence du saint évêque et la malice de ses calomniateurs. Henri, confus de sa faute et pressé par les mouvements d’une humilité qui passe toute imagination, alla luimême, suivi d’un seul valet, le trouver dans son église ; là, se dépouillant de la pourpre impériale et de toutes les marques de grandeur, il se jeta à ses pieds et ne voulut jamais s’en relever avant d’avoir reçu l’absolution de l’offense qu’il croyait avoir commise contre sa personne.

Bientôt le démon lui mit dans l'esprit un autre soupçon sur la fidélité de l’impératrice Cunégonde, son épouse ; mais il en fut aussi délivré par un miracle, et cé soupçon ne servit qu’à faire éclater davantage la pureté de cette incomparable princesse, dont Dieu, qui fait contribuer toutes choses au bien de ses élus, entreprit la défense.

Les mauvais offices que notre Saint recevait de son frère Bruno, évêque d’Augsbourg, devaient encore plus ébranler la tranquillité de son âme, sil eût été capable de la perdre. Ce mauvais prince, envieux de la gloire d’un si grand empereur, ne cessa jamais d’exciter contre lui tous les troubles qu'il aurait pu appréhender de ses plus cruels ennemis. Il brouillait ses Etats, sollicitait ses peuples à la révolte, tâchait de porter les étrangers à lui faire la guerre, et par une conduite la plus honteuse et la plus détestable que l’on puisse imaginer, il mettait tout son bonheur à lui susciter du mal. Henri, néanmoins, instruit à l’école du Calvaire, ne perdit rien pour cela de la tendresse qu’il avait pour lui, et, à l'exemple de Jésus-Christ, son Maître, oubliant sa perfidie, il ne manqua jamais de lui rendre tous les devoirs auxquels les lois de la plus juste amitié eussent pu l’obliger envers un bon frère.

Voici un bel exemple de clémence et de bonté qu’il donna dans une occasion mémorable : Les habitants d’une petite ville du royaume de Naples, sommés de rentrer dans le devoir par les officiers de notre Saint et de le reconnaître pour leur prince légitime, le refusèrent avec insolence. Henri, indigné de cette conduite, résolut d’abord de saccager leur ville et de faire passer au fil de l’épée tout ce qui s’y rencontrerait. Epouvantés à la nouvelle d’un si sanglant arrêt, les rebelles eurent recours à une invention admirable pour apaiser leur souverain. Ils firent sortir de leurs murailles un bon ermite portant la croix et suivi de tous les enfants de la ville ; ces suppliants s’avancent vers Le quartier de l’empereur ; lorsqu'ils sont près de son pavillon, se prosternant contre terre, ils crient tous ensemble d’une voix pitoyable : Æyrie eleison , Kyrie eleison. Is redoublèrent le lendemain les mêmes cris ; et la voix de ces innocents fut si puissante, qu'Henri en étant touché ne put retenir ses larmes, et se trouva forcé d'accorder en leur faveur le pardon à tout le peuple, en prononçant ces paroles du Sauveur : Misereor super turbam istam : « J'ai compassion de cette troupe ».

Henri était trop attaché au Saint-Siége pour être indifférent aux maux qui menaçaient l'Eglise. Les Grecs et les Sarrasins venaient de faire une irruption en Italie et dévastaient ces belles contrées. Le souverain Pontife demanda des secours au monarque d'Allemagne; aussitôt celui-ci y marcha avec une puissante armée et battit les Sarrasins en diverses rencontres. Pour préserver ce pays de nouveaux malheurs, il mit des troupes dans différentes villes et détruisit de cette manière toute influence de la part des infidèles sur les pays arrachés par sa bravoure aux fléaux de la guerre.

CR

Après de si grands et si pieux exploits, il tomba malade de la pierre, et souffrit avec beaucoup de patience des douleurs extrêmes. Les médecins ne pouvaient le guérir par aucun remède ; il se fit porter au Mont-Cassin, pour implorer l'assistance de saint Benoît et de sainte Scholastique. Ce Saint lui apparut la nuit en songe, et, par un miracle surprenant, il lui tira sa pierre, et la lui donna; de sorte qu’en se réveillant, il la trouva dans sa main etse sentit entièrement guéri. Cette grâce augmenta si fort la dévotion qu'il avait déjà pour ce saint patriarche des religieux, qu’il donna de grands biens à tout son Ordre.

Ensuite il revint à Rome, où le pape Benoît VIII le reçut avec toutes sortes d’'honneurs. Etant allé passer la première nuit, après son entrée, dans l’église de Sainte-Marie-Majeure, il y reçut une faveur du ciel qui ne doit pas être passée sous silence. Durant la plus grande ferveur de ses prières, Jésus-Christ lui apparut visiblement, revêtu d’habits pontificaux et tout éclatant de gloire. 11 venait pour célébrer l’adorable mystère de nos autels, accompagné de saint Laurent pour diacre et de saint Vincent pour sousdiacre, et suivi de la bienheureuse vierge Marie, sa mère, et d’une multitude innombrable de Vierges, d’Apôtres, de Martyrs et de Confesseurs. Quand chacun eut pris son rang et que toutes choses furent disposées, les anges commencèrent à entonner avec une admirable symphonie l’/ntroit de la messe : Suscepimus, Deus, misericordiam tuam ; et lorsque le chœur de ces chantres célestes fut arrivé à ces paroles : justitià plena est dextera tua, le Sauveur, la sainte Vierge, et toute la cour céleste mirent la main sur l’empereur, qui, par l'excès des délices sacrées qu’une vision si extraordinaire répandait dans son âme, se croyait déjà au milieu du paradis et dans la plénitude du bonheur éternel. Après l'Evangile, un ange s’approcha de la sainte Vierge avec un profond respect et lui offrit le livre à baiser : elle lui fit signe de le présenter aussi à Henri, lui disant ces paroles : « Donnez le baiser de paix à celui dont la virginité me plaît si fort ». Mais, commeil était tout hors de lui-même, par les transports de la joie qui le pénétraient et qu'il ne prenait pas assez garde à tout ce qui se passait, l’ange lui toucha un des nerfs de la cuisse et lui dit : « Ce sera là le signal de l’amour que le Fils de Dieu et sa divine Mère te portent à cause de ta chasteté et de ta justice ». La vision disparut et ensuite le saint empereur, comme un autre Israël, se trouva un peu boiteux, ce qui l’a fait surnommer Henri le boiteux.

Il alla aussitôt trouver le Pape, et lui fit part des bénédictions et des faveurs extraordinaires qu’il venait de recevoir du ciel. Sa Sainteté en fit rendre des actions de grâces publiques, fit prier pour la conservation d’un prince si chéri de Dieu, et se rendit même aux instances que lui fit cet empereur de venir en Allemagne visiter l’église de Bamberg, qu’il avait fondée.

À son retour d'Italie il se rendit dans le duché de Luxembourg, où il eut une entrevue avec Robert, roi de France. Henri montra dans cette circonstance quel empire la religion exerçait sur lui. Comme il prévoyait les contestations qui pouvaient naître sur le droit de prééminence, et quoiqu'on fût convenu que les deux princes se parleraient sur les bords de la Meuse, il sacrifia l'étiquette et alla le premier trouver Robert pour l’embrasser et témoigner son désir de cimenter l'amitié qui l’unissait à lui. Cette démarche est d'autant plus louable dans Henri, qu’il avait vaineu les Français el pouvait élever sur la prééminence des prétentions fondées: mais 1] aimait la paix et voulait par tous les moyens possibles la consolider

Page 1