SAINT EUSTATHE, PATRIARCHE D’ANTIOCHE
Eusèbe fut élevé à Césarée, et y fit ses études avec saint Pamphile. L'amitié qu’il avait pour ce Saint était si tendre que dans la suite il en ajouta le nom au sien. Il fut emprisonné pour la foi vers l'an 309. Pamphile, qui était, déjà dans la même prison depuis la fin de l’année 307, termina sa vie par le martyre ; mais Eusèbe fut mis en liberté sans avoir souffert comme les autres confesseurs. Saint Potamon lui reprocha en plein concile cette exception faite en sa faveur. S'il commit alors quelque faute, elle demeura secrète, puisqu'il fut élevé sur le siége de Césarée en 314. Six ans après, Arius se retira en Palestine, où la sentence de déposition du sacerdoce prononcée contre lui en 319 par saint Alexandre, patriarche d'Alexandrie, l'avait déterminé à chercher un asile. Cet hérésiarque vint à bout d’en imposer à plusieurs évêques. Eusèbe fut du nombre. Il occupa le siége de Césarée jusqu'à l'an 339, époque à laquelle il mourut. On lui a reproché avec raison d’avoir toujours eu des liaisons étroites avec les sectateurs d’Arius. Henri de Valois a essayé de justifier sa foi dans les prolégomènes qu'il a mis à la tête de la traduction latine de son Histoire ecclésiastique, et il a prétendu qu'on ne devait point lui attribuer les erreurs des ÂAriens, quoique souvent il n’employät pas le mot consubstantiel; du moins est-il certain qu'il s’en laissa imposer par Arius, au point de croire que cet hérésiarque admettait l'éternité du Verbe. On trouve d’ailleurs dans ses écrits plusieurs passages qui prouvent la divinité et même, quant au sens, la consubstantialité du Fils. Ceillier et quelques autres auteurs ont aussi parlé d'Eusèbe à cet égard d’une manière favorable, ou au moins d’une manière qui lui est peu désavantageuse, et ils sont portés à croire qu'il n’a jamais adhéré à l’erreur capitale d'Arius. Il nous parait cependant qu'il est bien difficile de justifier entièrement l’évêque de Césarée sur ce point. Ce qu'on peut dire de plus avantageux pour lui, c’est qu'il n’a point soutenu formellement l’aria nisme, et qu'il a voulu tenir une espèce de milieu entre l’hérésie et la doctrine appuyée sur la tradition de l'Eglise. (Voir Baronius, sous l’an 380 ; Witasse, le Père Alexandre, et le traité infolio composé contre l’arianisme par Dom Maran, savant bénédictin de la Congrégation de Saint- Maur.) Photius, dans un certain ouvrage que le Père de Montfaucon a donné, Bibl. Coislin., p. 348, accuse ouvertement Eusèbe d’arianisme et d’origénisme.
Mais, quoique la foi d'Eusèbe doive passer au moins pour suspecte, et que sa conduite ait été répréhensible à bien des égards, il n’en faut pas moins accorder à ses talents les éloges qu'ils méritent. L'Eglise a tiré une grande utilité de ses écrits, de ceux surtout qu’il composa en faveur de la religion chrétienne avant la naissance de l’arianisme. Nous allons en donner une notice.
Ao Le Livre contre Hiéroclès. Cet Hiéroclès était un magistrat de Nicomédie, qui persécuta les chrétiens sous l’empereur Dioclétien. Sa cruauté lui fit donner pour récompense le gouvernement de l'Egypte. Il se flatta d’anéantir le christianisme, en comparant les miracles de Jésus-Christ avec ceux d'Apollonius de Tyane, et en avançant que les seconds étaient de beaucoup supérieurs aux premiers. Il fit un ouvrage où il tâchait d'établir la vérité du parallèle. Ce fut contre cet ouvrage qu'Eusèbe écrivit celui dont nous parlons. Après avoir fait sentir l’indécence du parallèle, il prouve en détail qu'il n’est appuyé que sur un roman rempli de puérilités, de contredictions et de faussetés. Il montre que Philostrate, auteur de la vie d’Apollonius, ne composa sa prétendue histoire que cent ans après la mort de cet imposteur, pendant qu'il enseignait la rhétorique à Rome ; que les mémoires dont il s'était servi ne méritaient aucune créance ; qu’il suffisait de les lire pour s’en convaincre. Eusèbe écrivit son livre contre Hiéroclès avant son épiscopat. Cet ouvrage a été imprimé à la suite de sa démonstration évangélique de l'édition de 1688.
Vers le temps où il fut placé sur le siége de Céshrée, il entreprit deux autres ouvrages, dont le projet ne fait pas moins d'honneur à la beauté de son génie que l'exécution n’en a fait à l’étendue de ses connaissances.
20 Le premier, intitulé de la Préparation évanyélique, est divisé en quinze livres. Eusèbe y fait paraitre une érudition très-vaste et y réfute solidement l'idolätrie. Il y montre que les Grecs ont emprunté leurs sciences et la plupart de leurs dieux, des Egyptiens, dont l’histoire, dans ce qu’elle a de vrai, s'accorde avec celle de Moïse. Il fait voir ensuite que la théologie des païens est un tissu de fictions monstrueuses, impies, extravagantes, que les personnes éclairées d’entre eux condamnent ; que leurs oracles ne sont que des réponses des démons, où un enchainsment d'impostures ; qu'ils ne sont jamais parvenus à une connaissance infaillible des événements contingents ; qu'ils ont même été réduits au silence par un pouvoir à la supériorité duquel ils ont été forcés de rendre hommage. Viennent après cela les preuves de l’unité de Dieu et d’une religion révélée qui est aussi ancienne que le monde.
30 Le second ouvrage a pour titre de la Démonstration évangélique, et est divisé en dix livres. Le premier de ces livres est sans commencement, et le dixième sans fin. Les six derniers sont perdus. Il y est prouvé que les livres des Juifs annoncent clairement Jésus-Christ et l’Evangile. L'antiquité ne nous a rien transmis de plus précieux que cet ouvrage et le précédent en faveur du christianisme. Scaliger dit, en parlant du premier, que c’est un livre divin, et qu'il a fallu, pour le composer, ouvrir tous les écrits des anciens auteurs.
La meilleure édition que nous ayons de Za Préparation évangélique, est celle du Père Vigier, jésuite, eu grec et en latin, avec des notes. Elle parut à Paris, en 1628, 2 vol. in-fol. Les exemplaies en sont devenus rares. Elle fut réimprimée à Leipsick (quoique le titre porte Cologne) en 1688, aussi in-fol.
Entre les différentes éditions de Za Démonstration évangélique, on estime surtout celle qui fut donnée, en grec et en latin, à Paris, en 1628, in-folio. Elle reparut à Cologne, ou plutôt à Leipsick, en 1688. La version latine est de Bernardin Donat de Vérone.
Albert Fabricius a tiré les trois premiers chapitres du livre premier, ainsi que la fin du dixième livre de Za Démonstration évangélique, d'un Ms. authentique de la bibliothèque de Jean-Nicolas Maurocordali, prince de Valachie, et les a publiés en grec et en latin, au commencement de la bibliothèque des auteurs qui ont écrit pour et contre la vérité de la religion chrétienne. Hambourg, 1725, in-40.
4o Les deux livres contre Marcel d'Ancyre, et les trois livres de la Théologie ecclésiastique, sont une réfutation du sabellianisme. Ils ont été imprimés à la suite de Z4 Démonstralion ecclésiastique dans l'édition de 1688.
5o La Topographie, ou Explication alphabétique des lieux dont il est parlé dans l'Ancien Testament. C’est un ouvrage exact et utile. Saint Jérôme l’a traduit en latin et y a fait des additions.
60 Un bon Commentaire sur les Psaumes, que le Père de Montfaucon a publié dans sa Col/leclio nova Scriptor. Græcor. Paris, 1706.
10 Quatorze discours sous le titre d'Opuscules, qui ont été donnés au public par le Père Sirmond, Oper., t. 1. On ne les conteste point à Eusèbe, quoique les anciens n’en aient point parlé. Tillemont dit cependant qu’il y en a quelques-uns qui paraissent n'être point de lui.
80 Le Discours sur la dédicace de l'église de Tyr, qui fut rebâtie en 315, après la persécution. On y trouve un détail curieux des cérémonies qui s’observèrent alors, et une description de la structure de cette église.
90 La Lettre à ceux de Césarée, écrite après la conclusion du concile de Nicée. Eusèbe y exhorte son troupeau à recevoir les définitions etle symbole de ce concile.
10° Le Panégyrique de Constantin, prononcé à Constantinople en présence de ce prince, qui célébrait alors la trentième année de son règne par des jeux publics. Constantin y est loué surtout à cause de la destruction de l'idolàtrie. Le style de cet ouvrage est trop recherché, et la lecture en est ennuyeuse.
A1o La Vie de Constantin, divisée en quatre livres. Elle fut écrite en 338, un an après la mort de cet empereur. Le style en est diffus, et d'autant plus désagréable qu'il est moins naturel. Photius reproche à Eusèbe d'avoir dissimulé ou supprimé dans cet ouvrage les principaux faits qui coucernent Arius, et la condamnation de cet hérésiarque dans le concile de Nicée.
120 La Chronique, qui a dû coûter un travail immense, est divisée en deux parties. La première, appelée Chronologie, présente la succession des rois et souverains des principaux peuples depuis le commencement du monde. La seconde, intitulée Chronique ou Règles des temps, peut être regardée comme une table de la première. On y voit d’un coup d'œil les chronologies particulières rapprochées les unes des autres et confrontées entre elles. Saint Jérôme traduisit cette seconde partie en latin et y fit des additions. La première était perdue avant le travail de Joseph Scaliger; encore ue peut-on se flatter de l'avoir recouvrée. Scaliger ne nous a donné que des fragments tirés de George le Syncelle, de Cédrénus et de la chronique d'Alexandrie, et il n’a pas toujours exactement distingué ce qui élait d'Eusèbe d'avec ce qui pouvait lui être attribué.
430 L'Histoire ecclésiastique, divisée en dix livres. C’est de tous les ouvrages d'Eusèbe celui qui lui a mérité le plus de célébrité. L'auteur commence son histoire à la naissance de Jésus- Christ, et la continue jusqu'à la défaite de Licinius, arrivée au mois de septembre de l'année 323. L’ayant ensuite revisée, il y ajouta quelques faits qui vont jusqu’à jan 326. Le huitième livre contient un abrégé des actes qu'il avait recueillis sur les martyrs de la Palestine. Rufin a fait une bonne traduction latine de cette hisloire, qu’il a réduite à neuf livres, auxquels il en ajoute deux autres qui vont jusqu'à la mort de Théodose.
Eusèbe s’est beaucoup servi du travail de Jules Africain, en rédigeant sa chronique ; il a aussi beaucoup profité, en composant son histoire, de celle de saint Hégésippe, qui était conduite jusqu'en 170. On ne saurait assez estimer ce second ouvrage, quoiqu'il s’y soit glissé quelques fautes, qu'il yait des omissions essentielles par rapport à l'arianisme, et que la vérité y soit quelquefois altérée gur les affaires de l'Eglise d'Occident, dont l’auteur n’était pas bien instruit.
Christophorson, évèque de Chichester, a donné use élégante traduction latine de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, où il a changé l’ordre et la division des chapitres. Celle de Henri de Valois est plus exacte. La traduction de ce savant a été imprimée avec le texte original, à Paris, 3 vol. in-fol., 4659-1673, et à Cantorbéry, 1720, 3 vol. in-fol. En 1570, on a donné à Bäle, chez Eusèbe Episcopius, une édition complète des histoires ecclésiastiques d'Eusèbe, de Rufin, de Socrate, de Théodoret, de Sozomène, de Théodore, d'Evagrius et de Dorothée. Elle est due aux soins de Jean-Jacques Grynæus, professeur à Bâle et à Heidelberg, ce que Mencke et Jocher ont oublié de marquer dans leur dictionaaire des savants,