‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 154 sur 229 · LE TRIOMPHE DE LA SAINTE CROIX EN ESPAGNE · texte numérisé non relu

LE TRIOMPHE DE LA SAINTE CROIX EN ESPAGNE

des chrétiens : il y eut des querelles regrettables, à la suite desquelles les troupes étrangères quittèrent l’armée pour retourner dans leur pays.

: Quoique privé de ces auxiliaires, le roi Don Alphonse n’en poursuivit pas moins sa marche et joignit ses forces à celles de Don Pierre, roi d'Aragon, et de Don Sanche, roi de Navarre. Tous ensemble vinrent au-devant de l'ennemi jusqu’à Moradalo, où le roi Mohamed les attendait au milieu d’une armée formidable. Il s'était fortifié, résolu de défendre le passage, mais sans vouloir livrer de bataille décisive. Il ignorait encore le départ des troupes étrangères ; mais, lorsqu'il eut appris par ses espions la défection des auxiliaires, il réunit ses troupes et se plaça dans une gorge de montagnes fort escarpées, envoyant en même temps quelques compagnies vers Baëza, pour ravager les champs des chrétiens.

La route que suivait l’armée des croisés était si difficile, que les chevaux avaient peine à se soutenir. On avait devant soi une foule innombrable d’ennemis, et il semblait presque impossible de forcer le passage. Le retour n’était pas moins dangereux. Dans cette circonstance critique, le roi Don Alphonse encouragea les siens à mettre leur confiance dans la Providence et dans la Bonté divine. Dieu vint en effet à leur aide ; un berger, qui connaissait parfaitement toutes ces montagnes (ils le regardèrent comme un ange envoyé de Dieu) leur indiqua un passage qui n’était pas gardé, et par lequel il les conduisit dans la plaine, sous les yeux des Maures, qui frémissaient de rage en voyant leur proie leur échapper.

Mohamed se mit aussitôt à leur poursuite dans l'espoir d’engager le combat ; mais Don Alphonse, considérant que ses troupes étaient harassées de fatigue, résolut d’éviter la bataille, jusqu’à ce que son armée eût eu le temps de se refaire un peu, et qu’il eût reconnu les forces de l’ennemi. Les barbares, attribuant cette prudence à la peur, s’enflèrent d’orgueil, et Mohamed se vanta de resserrer les trois rois dans un cercle si étroit, qu'il les prendrait avant trois jours.

Dès le lendemain, il déploie ses étendards, range ses troupes en bataille et marche au combat, comme à une victoire assurée ; mais les chrétiens ne sortirent point de leur camp, attendant une occasion favorable. Don Alphonse, en habile général, voulait choisir le temps et le lieu du combat.

Dans la nuit du dimanche, l’armée chrétienne se prépara par une confession et une communion générales. On chanta la messe dans le camp, après laquelle les évêques publièrent l’indulgence plénière que le Pape avait accordée. Chacun alors se mit à son poste, les mains et les yeux levés vers le ciel, de qui on attendait la victoire. Les soldats paraissaient joyeux et enflammés du désir de mourir pour Jésus-Christ ; ils s’avançaient rapidement, invoquant par de grands cris le saint Nom de Dieu, le suppliant de les venger de ces barbares qui venaient détruire la religion chrétienne et ruiner la gloire de la Croix.

L'armée des Maures était innombrable ; on voyait au milieu d’elle le roi Mohamed vêtu: avec une grande magnificence et couvert du manteau noir du premier des Almoades. Il faisait porter devant lui l'épée et le livre de l’Aicoran. Le combat s’engagea aussitôt avec une égale ardeur ; mais, comme les Maures surpassaient de beaucoup les chrétiens, la victoire parut se ranger d’abord de leur côté, en sorte que le roi Alphonse dit à l’archevêque de Tolède : « Il nous faudra mourir ici, seigneur archevêque, nous et les nôtres ». — «Non, non, Sire », répondit le courageux prélat ; « mais, avec l’aide de Dieu, nous triompherons de nos ennemis ».

Le secours du ciel ne tarda pas, en effet, à paraître évident, et la victoire

revint dans les rangs des chrétiens. La Croix que l’on avait coutume de porter devant l’archevêque de Tolède, et que soutenait Dominique Paschase, chanoine de cette Eglise, traversa toute l’armée des Sarrasins ; elle resta de l'autre côté des rangs comme pour servir de signal aux chrétiens, sans que celui qui la portait pût être abattu. Il y avait aussi, parmi les étendards royaux, une image de la très-sainte Vierge, Patronne de Toïède et des royaumes d’Espagne. A sa vue, les Maures, qui combattaient avec un grand courage et qui avaient résisté à toutes les attaques des chrétiens, furent manifestement troublés ; ils commencèrent à s’ébranler et à se mettre en fuite, et furent poursuivis à coups d’épées, de lances et de flèches, Cest ainsi que les chrétiens remportèrent la victoire, reconnaissant qu’elle venait. plus du ciel que de la force de leurs bras, et que c’était l'ouvrage du Dicu des armées.

Le roi Mohamed eut à peine le temps de s’enfuir sur ses dromadaires : deux cent mille des siens périrent dans le combat, où les chrétiens perdirent peu de monde. Ceux-ci, pendant plusieurs jours, ne furent occupés qu à recueillir les dépouilles, et, quoiqu’ils se servissent du bois des arcs, des lances et des flèches pour faire du feu, ils ne purent les consumer tous, tant le nombre en était considérable.

Une si complète défaite abattit entièrement l’orgueil des Maures, en même temps qu’elle releva le cœur des chrétiens et affermit leur confiance en Dieu, qui les avait si visiblement secourus. Ils avaient, au reste, mérité cette assistance divine en entreprenant cette guerre, non par amour du pillage ou pour étendre leur territoire, mais pour la gloire de Dieu, l’exaltation et la propagation de la vraie religion : ce que les rois devraienttoujours se proposer uniquement, lorsqu'ils combattent les infidèles, les hérétiques et les autres ennemis de Dieu.

Remarquons en outre qu'ils avaient eu recours au Chef suprême de l'Eglise, pour en obtenir des indulgences et des prières. Le pape Innocent III avait, en effet, ordonné des prières générales dans toute la chrétienté ; il avait indiqué à Rome un jour de jeûne rigoureux au pain et à l’eau, et institué une procession solennelle, qu'il suivit lui-même nu-pieds, suppliant Notre-Scigneur d’avoir pitié de ses enfants et d'accorder la victoire aux chrétiens sur les barbares.

Une concorde parfaite n’avait cessé de régner entre les rois de Castille, d'Aragon et de Navarre. Enfin toute l’armée, outre ses armes matérielles, s'était munie des armes divines par les sacrements de Pénitence et d’Eucharistie. Dès le commencement de la guerre, le roi Don Alphonse avait défendu à ses soldats de porter des habits magnifiques et des armes de luxe, ne voulant point irriter par la vanité la Majesté divine, et tenant à ce que chacun se contentât des armes nécessaires au combat. L’armée se soumit parfaitement à ces ordres et seconda en tout les pieuses intentions de son roi.

Rangeons encore parmi les causes de ce grand triomphe le désintéressement avec lequel chefs et soldats dédaignèrent d’abord les dépouilles de l'ennemi, pour achever de l’anéantir dans sa fuite. La veille, l’archevêque de Tolède, Rodrigue Ximenès, avait expressément défendu qu’on pillât rien avant l’entière défaite des Maures, si Dieu accordait la victoire : il avait menacé les pillards d’anathème, et ses ordres furent respectés. On combattit jusqu'à la nuit ; ce ne fut qu'après une poursuite acharnée que l’armée chrétienne commença de partager les dépouilles.

Telles furent, avec la protection divine, les causes de cette mémorable victoire : elle ruina toute la domination des Arabes et accrut merveilleuse-

ment la puissance et la gloire du nom chrétien ; elle remplit de joie toute la chrétienté. On voulut que le souvenir d’une si belle journée se conservât dans la postérité, et le pape Grégoire XIII permit que les royaumes d’Espagne en célébrassent la fête sous le nom du Triomphe de la Croix. Ce nom lui convenait à un double titre, et parce qu’en effet la Croix avait triomphé ce jour-là de ses plus implacables ennemis, et parce qu’elle avait pénétré la première au milieu des rangs pressés des barbares, montrant aux chrétiens le chemin de la victoire.

On lit dans la Chronique générale d'Espagne qu’au commencement de la bataille on aperçut dans les airs une croix rouge dont la vue anima les chrétiens et épouvanta les Maures ; de là serait venu ce titre de Triomphe de la Croix. On ajoute même qu’un prince du royaume de Léon l’aurait montrée au roi, qui, en récompense, lui aurait permis de la porter dans ses armes, sa famille ayant en effet pour armoiries une croix rouge sur un fond blanc. Mais l’archevêque Rodrigue ne parle pas de cette apparition, le roi Don Alphonse ne la mentionne pas non plus dans sa lettre au Pape; or, il est peu croyable que tous deux eussent passé sous silence une circonstance si mémorable.

Ribadeneira : Vie des Saints, complétée par l'abbé Daras, édit. Vivès.

NOTRE-DAME DU MONT-CARMEL ET LE SAINT SCAPULATRE 1251. — Pape : Innocent IV. — Roi de France : Saint Louis.

Celui qui mourra revêtu du saint Scapulaire, sera préservé des feux éternels ; c’est un signe de salut, une sauvegarde dans les périls et le gage d'une paix et d’une protection spéciale jusqu'à la fin des siècles.

Paroles de la sainte Vierge à saint Simon de Stock.

Ce n’est pas sans sujet que nous joignons ces deux dévotions ensemble, puisque le Scapulaire est une grâce accordée aux religieux de Notre-Dame du Mont-Carmel, et que ces religieux, par la permission du Saint-Siége, font l’une et l’autre solennité en ce même jour.

Le Carmel est une montagne assise en Palestine, dans le partage de la tribu d’Issachar, ayant les monts de Nazareth au levant, et la mer Méditerranée au couchant. L’Ecriture sainte en parle toujours comme d’un lieu souverainement fertile et agréable. Nabal, mari d’Abigaïl, laquelle fut depuis femme de David, n’était riche que par les belles terres et les excellents pâturages qu’il y possédait. Quand l’Epoux du Cantique des cantiques veut relever les grâces de son Epouse, il lui dit que sa tête est florissante comme le Carmel : Caput tuum ut Carmelus. Et quand le prophète Isaïe nous veut représenter avec de vives couleurs l’éclat et la majesté du Messie qu'il voyait en esprit, comme s’il eût déjà été dans le monde, il nous assure que « la gloire du Liban lui a été donnée », et qu’on l'a revêtu des beautés du

Carmel et de Saron; Gloria Libant data est ei, decor Carmeli et Saron. Au contraire, lorsque les Prophètes nous veulent faire paraître une grande désolation et un dégât universel, ils disent que le Carmel a été changé en désert, que ses arbres, qui avaient coutume d’être toujours verts, se sont desséchés; que la joie et les divertissements en ont été bannis, et que , tout ferme et immobile qu’il paraisse, il a été secoué et ébranlé.

Sur cette montagne, le prophète Elie remporta, contre les 850 prêtres de l’idole de Baal, l’illustre victoire si admirablement décrite au troisième livre des Rois, chap. xvir. Sur cette montagne, un de ses disciples, qu’il envoya sept fois vers la mer, vit à la septième fois une nuée mystérieuse se fondre en pluie et changer en une heureuse fertilité la stérilité des campagnes, qui avait duré trois ans et demi, pour punir les crimes d’Achab et de Jézabel. Plus tard, ce divin Prophète y établit sa demeure, avec le grand Elisée, le premier et le plus célèbre de tous ses enfants spirituels, et y assembla une compagnie de saints personnages, qui furent appelés les Enfants des Prophètes ; il leur prescrivit certaines règles d’abstinence, de jeûnes, de prières et d’autres exercices de piété, qui les distinguaient du commun des Juifs.

Plusieurs auteurs ont écrit que ces religieux de l’Ancien Testament se sont perpétués jusqu’au temps de la venue du Sauveur, autant que la longue domination des rois de Babylone, de Perse, de Syrie et d'Egypte, et les guerres des princes Ammonites le leur pouvaient permettre ; que Notre- Seigneur, la Sainte Vierge et saint Jean-Baptiste les y honorèrent de leur visite ; qu'après la Passion et la Résurrection du Fils de Dieu, quelques-uns des nouveaux chrétiens s’y retirèrent aussi et y continuèrent la vie solitaire de ces illustres disciples d’'Elie et d’Elisée, et qu’enfin, dans tout le temps qui s’est écoulé depuis l'établissement de la religion chrétienne jusqu’à Berthold, premier général latin de l’Ordre des Carmes, c’est-à-dire, jusqu’au xn® siècle, cette sainte montagne a toujours été habitée par quelques ermites qui, demeurant dans les cavernes qui y sont en grand nombre, ou en des cellules qu’ils bâtissaient de terre et de branches d’arbres, y ont conservé l'esprit de religion que les anciens Prophètes, et ensuite ces premiers chrétiens y avaient établi. Ils en inférèrent que l'institut de Notre-Dame du Mont-Carmel a le grand Elie pour chef et premier fondateur, et qu’il n’embrasse pas seulement les dix-huit siècles de la loi de grâce, qui se sontécoulés jusqu’à nos jours, mais aussi près de neuf siècles de la loi écrite, savoir depuis Elie jusqu’à la naissance du Sauveur du monde.

Cette succession, sans interruption notable, a été combattue par d’autres célèbres auteurs, principalement par Baronius, en l’année 444 de ses Annales ; mais les preuves sur lesquelles elle est établie, quoiqu’elles ne soient pas tout à fait convaincantes, sont néanmoins fort vraisemblables : un grand nombre de papes, de cardinaux et d’évêques l’ont autorisée, en approuvant les offices ecclésiastiques où elle est rapportée ; sainte Madeleine de Pazzi, sainte Thérèse , le B. Jean de la Croix et beaucoup d’autres Saints et Saintes de cet Ordre, à qui Dieu a révélé de grands'secrets, n’en ont jamais douté : ils ont, au contraire, fondé plusieurs de leurs dévotions sur cette tradition ; nous ne faisons pas non plus difficulté d'y souscrire ; nous sommes persuadé que Dieu a donné, dans tous les âges du monde, une inclination pour la vie retirée et solitaire, qui, en séparant les hommes du commerce du monde, les rend intérieurs et spirituels et les fait approcher de la pureté des anges ; et que les déserts du Mont-Carmel et des environs étant des lieux fort propres à cette vie, il y a bien de l'apparence qu'après le sé-

jour des Prophètes. ils n’ont guère été sans quelques saints habitants qui aient voulu être les héritiers de leurs cellules aussi bien que de leur zèle.

Beaucoup deraisons ont fait donner à la Sainte Vierge le surnom de cette montagne sainte : ces raisons se trouvent marquées en ce jour dans les leçons de son office. La première est qu’elle y a été figurée, reconnue et honorée dès le temps des anciens Prophètes, et près de neuf cents ans avant sa naissance. En effet, on ne peut douter que la nuée que le prophète Elie .aperçut en ce lieu après son disciple, et qu’il avait lui-même attirée par la sainte opportunité de ses prières, ne fût le symbole et la figure de cette auguste Mère de Dieu. L’Ecriture dit qu’elle était comme la trace du pied d'un homme ; que, sortant de la mer, elle s’éleva au milieu de l'air, et que, s’étant ensuite répandue de tous les côtés, elle donna une pluie abondante qui délivra la terre de la sécheresse et de la stérilité dont elle était affligée. Nous avons, dans cette description, une image des vertus et des prérogatives de Marie : elle a été comme la trace du pied d’un homme par son humilité, parce que, comme dit saint Bernard, elle s’est humiliée au-dessous de toutes les créatures. Elle s’est élevée au-dessus de la mer par sa pureté, parce qu’elle est tellement sortie du sein de notre nature corrompue par la voie d’une génération ordinaire, qu’elle n’a rien contracté de sa pesanteur ni de son amertume , et que son innocence et sa sainteté originaires l’ont distinguée de tous les autres enfants d'Adam. Enfin, elle a donné une pluie abondante et salutaire par sa fécondité, parce qu’elle a mis au monde Celui que les Prophètes et tout l’Ancien Testament nous avaient si souvent promis sous les noms de rosée et de pluie.

Ce mystère ne fut pas caché au divin Elie; Dieu lui ouvrit les yeux de l’âme pour reconnaître que cette petite nuée, qui était si salutaire au peuple d'Israël, était la figure d’une Vierge incomparable, qui devait être la source du bonheur de toutes les nations; il en informa saint Elisée et ses autres disciples : ce qui fit qu’ils eurent dès lors beaucoup de respect et une affection singulière pour elle. Et, certes , si les druides , parmi les Gaulois, tout païens et idolâtres qu'ils étaient, n’ont pas laissé de lui dédier un autel, longtemps avant sa naissance, avec cette inscription : Virgini parituræ, « à la Vierge qui enfantera », pourquoi douterons-nous que ces saints solitaires , qui vivaient sur le Carmel avec tant d’innocence et de pureté, et qui, outre la lumière de la foi, possédaient excellemment le don de prophétie et avaient une parfaite intelligence des saintes Ecritures, où les mérites de la glorieuse Vierge avaient déjà été marqués en divers endroits, pourquoi douterons-nous qu'ils ne se soient dévoués à son service, et ne l’aient par avance adorée et bénie comme la Mère de leur Rédempteur? Ainsi, nous pouvons dire qu’elle était, dès ce temps-là, la Dame et la Souveraine du Mont-Carmel, et que, cette montagne sainte lui appartenant comme son héritage, elle en pouvait légitimement porter le nom.

La seconde raison de cette appellation, c’est que la première et la principale église bâtie sur le Carmel a été bénie et consacrée en l'honneur de la sainte Vierge, de même que celle de Lorette, de Mont-Serrat, de Liesse, du Puy en Velay, de Boulogne-sur-Mer et beaucoup d’autres qui lui font donner les noms des lieux illustrés par ses miracles, par son insigne protection, et par la dévotion des fidèles. Nous lisons même, dans les leçons de l’office de ce jour, que les chrétiens de l’Eglise naissante furent les auteurs de cet édifice, et que, s'étant retirés sur cette sainte montagne au commencement des persécutions des Juifs, ils y élevèrent, en mémoire de la Vierge, encore sur la terre, une pette chapelle, au lieu même d’où le prophète Elie avait

yu la nuée salutaire et mystérieuse dont nous venons de parler. Le Carmel a donc cet avantage d’être le premier endroit du monde qui ait été dédié solennellement sous son nom, et où on l'ait invoquée publiquement comme la puissante Avocate de l'Eglise auprès de son Fils. Si chaque seigneur a droit de prendre le nom des terres, des châteaux et des villes qui sont de son domaine, c’est sans doute avec beaucoup de justice que nous donnons à la sainte Vierge le nom de cette montagne, sur laquelle elle a un droit si ancien, si légitime et si glorieux.

La troisième raison se tire de ce que l’Ordre du Mont-Carmel lui est entièrement dévoué. Nous avons déjà dit que les disciples d'Elie et d’Elisée, qui étaient les Carmes de la loi ancienne, faisaient une profession particulière d’honorer Marie, connaissant, en leur qualité de Prophètes, son excellence et les biensinestimables qu’elle apporterait au monde; mais les Carmes de la loi nouvelle ont encore enchéri sur cette dévotion : ils l’ont prise pour leur fondatrice, pour leur Mère et leur Supérieure perpétuelle, et ne se sont jamais considérés que comme des personnes toutes consacrées à l’honorer. Aussi, les Papes et les Congrégations de cardinaux leur ont toujours donné le nom de la Vierge, les appelant les frères de Notre-Dame du Mont-Carmel: Fratres Beatæ Mariæ de Monte Carmelo ; aussi la Vierge ne refuse pas de porter leur nom, étant appelée du Mont-Carmel, non-seulement à cause de l’église qui lui est dédiée en ce lieu, mais encore à cause du riche héritage qu’elle y possède en la personne de ces excellents solitaires. Pour ces raïsons et plusieurs autres, le Saint-Siége a permis à ce grand Ordre de célébrer, tous les ans, au 16 juillet, une fête sous le nom de Notre-Dame du Mont-Carmel, soit pour solenniser la dédicace du premier oratoire bâti sur ce Mont, soit pour reconnaître les grâces que la Vierge y a fait couler avec tant d’abondance depuis le temps des Prophètes jusqu’à nos jours; soit enfin pour la remercier d’avoir répandu cette heureuse semence dans presque tous les endroits de la terre pour la sanctification des âmes.

La Confrérie de Notre-Dame du Mont-Carmel, plus connue sous le nom de Confrérie du Saint-Scapulaire, a pris naissance, comme l’Ordre lui-même, sur cette sainte montagne.

« Quand, au saint jour de la Pentecôte, les Apôtres, inspirés du ciel, parlaient diverses langues et opéraient grand nombre de prodiges par l’invocation de l’adorable nom de Jésus, plusieurs hommes », dit la tradition, « qui avaient pris les saints prophètes Elie et Elisée pour modèles et avaient été préparés à l’avénement du Christ par la prédication de Jean-Baptiste, instruits et convaincus de la vérité des faits, embrassèrent aussitôt la foi évangélique. Ayant eu le bonheur de jouir de la présence et des entretiens de la très-sainte Vierge, ils commencèrent, par une affection spéciale, à l’'honorer d’une vénération si grande, que les premiers de tous ils ont érigé à cette Vierge très-pure une chapelle dans l’endroit même du Mont-Carmel où Elie avait autrefois vu s'élever un nuage semblable à un pied humain ». C'était l’image de Marie, disent les commentateurs, qui apparaissait annonçant la Rosée abondante de la grâce.

«Ils s’assemblaient plusieurs fois le jour dans le nouvel oratoire et y honoraient la très-sainte Vierge, comme leur protectrice, par de pieuses cérémonies, des prières et des hymnes ». Ces assemblées ou réunions particulières formèrent entre eux des liens étroits d’une sainte confraternité, d’où la Confrérie du Mont-Carmel a tiré son origine.

Le saint Scapulaire est un présent de la Mère de Dieu; c’est un saint habit que les enfants du Carmel ont reçu de Marie, en signe de l’alliance

quelle a bien voulu contracter avec eux dans la personne de leurs pères. Ainsi, la Confrérie du Carmel, la plus ancienne de toutes les Confréries, comme aussi la plus favorisée de Dieu, de la sainte Vierge et du Saint-Siége, a reçu un nouvel éclat et le plus prodigieux accroissement par le privilége singulier du Scapulaire dont elle porte aujourd’hui le nom. Le saint Scapulaire est un don du ciel et le fruit des prières de saint Simon de Stock.

En 1245, les religieux du Carmel étaient en butte aux plus violentes persécutions ; saint Simon, plein de confiance en Marie, ne cessait de la conjurer de soutenir les intérêts de la famille qu’elle avait adoptée et favorisée en tant d'occasions. Sa persévérance fut couronnée, ses vœux eurent la force d'ouvrir le ciel et d’en faire descendre la Reine des Anges t.

Après avoir parlé à Simon de Stock, la sainte Vierge laissa le Scapulaire entre les mains du vieillard consolé, et disparut.

Ce n’était pas l'intention de la Mère de Dieu que son bienfait demeurât enseveli dans l’obscurité du cloître ; elle voulait, au contraire, qu’il parût au grand jour et que les fruits s’en répandissent sur l'Eglise, où ce précieux gage de sa bienveillance devait être pour les chrétiens une annonce de salut, en même temps qu’il serait pour le Carmel un titre d'honneur et de gloire. L’habit de la Vierge fut à peine connu, qu’il excita parmi les fidèles une sorte d’ambition et d’émulation d'autant plus louables, que ce magnifique présent du ciel était plus digne de leurs vœux, tandis que les religieux dépositaires de ce riche trésor, secondant les vues de leur Bienfaitrice, ne cherchaient, de leur côté, qu’à le communiquer et le répandre.Mais il fallait, pour y avoir part, s’associer à leur Ordre, dont ce saint habit est la marque distinctive, et lui appartenir, du moins en qualité de confrères; il fallait s’y unir d’esprit et de cœur. Et voilà, en effet, à quoi le zèle porta un grand nombre de personnes pieuses de l’un et de l’autre sexe qui, pour devenir les enfants de Marie, se firent les enfants du Carmel et obtinrent le droit de porter les glorieuses livrées de la Reine du ciel, en signe de leur dévouement et de leur consécration à son service.

Ainsi se forma l'illustre Confrérie du Scapulaire, l’une de celles que l'Eglise a reçues avec le plus de joie et que la piété des fidèles recherche avec le plus d’'empressement ; confrérie qui, depuis sa naissance, s’est nonseulement soutenue, mais étendue avec des progrès qui lui ont acquis le plus grand éclat, et qui, victorieuse de la corruption du siècle, subsiste encore dans le monde chrétien, sans dégénérer de son ancienne splendeur. Elle a eu des combats à soutenir, elle en a encore; mais de quelle part? Il est bien glorieux pour elle de n'avoir presque jamais eu d’autres ennemis que ceux de l'Eglise, ou des hommes suspects à l'Eglise.

D'ailleurs, quelle pratique religieuse, quelle observance de piété, quelque sainte et approuvée qu’elle pût être, n’a point eu les siens ?

L’esprit de cette Confrérie est de se joindre aux religieux et religieuses du Carmel, dans la profession particulière qu’ils font d'honorer la Mère de Dieu, c’est-à-dire la plus pure de toutes les Vierges, la plus glorieuse de toutes les Mères ; en un mot, tout ce qu'il y a de plus grand après Dieu, selon cette pensée de saint Bernard parlant à Marie : Supra te solus Deus, infra te quidquid non est Deus. Les confrères, en signe de leur dévouement à cette glorieuse Vierge, se revêtent de son habit, c’est-à-dire du Scapulaire, dont elle a bien voulu revêtir les Carmes ; quoi de mieux assorti avec la profession de son culte ? Par là, comme de fidèles serviteurs, ils arborent

Page 1