OSÈE ET AGGÉE, DEUX DES DOUZE PETITS PROPHÈTES
le temps de la miséricorde est passé pour Israël, et son nom va disparaître dans l’oubli. Donne à ton second fils le nom de Zo Ammt (peuple répudié), parce que vous n'êtes plus mon peuple et je cesse d’être votre Dieu ».
On conçoit facilement le terrible effet que dut produire sur Samarie cette prophétie en action et pour ainsi dire vivante, où les calamités futures se personnifiaient dans les enfants d’Osée. Un nom, chez les Israélites, était toujours significatif : les noms des enfants d’Osée devenaient donc une menace permanente, un perpétuel avertissement dont la parole du Prophète, terrible comme le glaive de Jéhovah, renouvelait sans cesse le commentaire. « Fils d'Israël », disait-il à la multitude, « le jugement du Seigneur va passer sur les fronts coupables; la vérité, la miséricorde, la crainte de Dieu ont disparu de la terre; l’injustice, le mensonge, la violence, les rapines et l’adultère débordent comme les eaux d’une inondation; le sang a appelé le sang. C’est pourquoi cette terre sera désolée et tous ses habitants pleureront leur impuissance ».
Les menaces du Prophète ne s’adressaient pas seulement au peuple, elles atteignaient le roi sur son trône, les grands dans leurs palais, les prêtres infidèles dans leurs temples. « Ecoutez ma voix, prêtres », disait-il, « princes d'Israël, entendez. C’est sur vous que va passer le jugement de Jéhovah, parce que vous êtes devenus pour le peuple ce qu’est sur le Thabor le filet tendu par l’oiseleur. Vous avez détourné les hosties d’expiation pour les autels des faux dieux, mais j’ai vu vos crimes. Les princes ont agi comme ces insensés qui arrachent eux-mêmes la borne de leur héritage; je vais répandre sur eux ma colère comme l’eau d’un torrent ».
Enfin, comme terme définitif de tous les malheurs qu’il prédit, le prophète fait briller à l'horizon l’espérance d’un Sauveur. « Au jour de leurs tribulations », ajoute-t-il, « les peuples se lèveront dès l'aurore, en disant : Retournons à Jéhovah notre Dieu. C’est lui qui nous a fait captifs, c’est lui qui nous délivrera; c’est lui qui nous a blessés, c’est lui qui nous guérira. Après deux jours il nous rendra la vie, et le troisième jour il nous ressuscitera ».
Quand il eut rempli sa mission, qui était d'annoncer aux dix tribus d'Israël les jugements de Dieu, le prophète Osée s’endormit doucement dans le Seigneur, âgé de plus de quatre-vingts ans.
On le représente : 4° debout, la main élevée comme un homme qui parle au peuple; dans l’autre main il tient une baguette; 2° debout près d’un autel d’où tombe une statue brisée. L'histoire de sa vie explique assez ces caractéristiques.
Aggée, dont on ne connaît ni la famille ni la tribu, était sans doute du nombre des Juifs retournés en Judée après la captivité de Babylone. La seconde année du roi Darius, le premier jour du dixième mois, le Seigneur fit entendre sa voix à son prophète, et le chargea de transmettre ses oracles à Zorobabel, fils de Salathiel, prince de Juda, et à Jésus, fils de Josédech, le grand prêtre. Il avait pour mission d’ordonner, au nom de Jéhovah, de reprendre les travaux de reconstruction du temple. Arrivé en présence de ceux que le Seigneur lui avait nommés, il leur dit au nom de Dieu : « Est-ce donc pour vous le temps d’habiter sous des lambris somptueux, quand ma maison est déserte ? Vous avez amassé pour votre propre demeure, et mon souffle a dispersé le fruit de vos épargnes. Et voilà que pendant que ma maison est en ruines, les cieux n’ont pas versé leur rosée sur vos champs,
et la terre n’a pas eu sa fertilité accoutumée ». À ce discours, Zorobabel, Jésus et tout le peuple furent saisis d’effroi ; mais le Prophète les rassura,
et alors tous se mirent à RNA et l’on recommença à bâtir le temple de Jéhovah.
Pour encourager les efforts de la multitude et prévenir les regrets que les souvenirs du passé, comparés à la triste situation du présent, pouvaient faire naître dans les cœurs, Jéhovah se fit entendre de nouveau à son prophète et lui montra dans l’avenir les glorieuses destinées du second Temple. « Adresse-toi au prince de Juda, au grand prêtre et à tout le peuple, et disleur : Quel est parmi vous celui qui a survécu aux désastres et qui a connu le temple de Jérusalem dans sa gloire première ? Qu'il contemple l’humble édifice qui s'élève maintenant sous ses yeux. N’est-il pas vrai que le temple actuel n’est rien en comparaison du premier ? Courage cependant, poursuivez votre œuvre; encore un peu de temps et j'ébranlerai le ciel et la terre, la mer et les continents ; j’ébranlerai les peuples, et le désiré des nations fera son avénement. J’investirai cette maison d’une gloire immortelle, c’est en ce lieu que je donnerai la paix ».
Le livre des prophéties d’Aggée, tel du moins qu’il nous est parvenu, ne s'étend pas plus loin. L’Ecriture et la tradition ne nous ont transmis aucun autre détail sur les actions de l’homme de Dieu ; on sait seulement qu'il vécut jusqu’à la dédicace du nouveau temple.
On le représente : 4° déroulant le cartouche ou banderolle où sont inscrits quelques passages saillants de ses prophéties; 2° ce qui revient au même, tenant un large phylactère sur lequel se lisent quelques textes prophétiques.
CULTE ET RELIQUES
Les Grecs font la fête du prophète Osée le dix-septième jour d'octobre. C’est ce qu’observent aussi les peuples qui suivent leur rite, entre autres tes Russes ou Moscovites dans le calendrier desquels quelques auteurs ont lu à tort Josias pour Osée. Les Egyptiens rendent de même un culte réglé au prophète Osée, et ils ont choisi pour cette fête un jour qui se rapporte au 22 de notre mois de février. Les Latins honorent aussi sa mémoire, mais au quatrième jour de juillet et seulement depuis le milieu du 1xe siècle. C’est ce qui parait par les martyrologes d’Adon et d’Usuard, et par celui qu'on appelle le vieux Romain.
La mémoire du prophète Aggée se célèbre le 46 décembre chez les Grecs et les autres peuples qui suivent leur rit. Les Latins ont joint son culte avec celui d'Osée au 4 juillet, comme on le voit dans les martyrologes du 1xe siècle, dans le vieux Romain et dans celui d’Adon.
Nous nous sommes servi, pour composer cette biographie, de l'Histoire générale de l'Eglise, par l'abbé Darras; et de la Vie des Saints de l'ancien Testament, par Baillet,
Von
SAINTE BERTHE, VEUVE, FONDATRICE ET ABBESSE DE BLANGY, EN ARTOIS 123. — Pape : Grégoire II. — Roi de France : Thierry II.
Vous tous qui souffrez et qui êtes dans la peine, souvenez-vous que Dieu châtie ceux qu’il aime. Réjouissez-vous lorsqu'il vous éprouve par les pertes et les disgrâces de la vie présente. Tournez vos regards vers les biens à venir.
Saint Jérôme.
Si la noblesse du sang pouvait ajouter quelque chose à la sainteté, la bienheureuse Berthe, plus que toute autre sainte, aurait un double droit à nos hommages, puisque dans ses veines coula tout à la fois le sang des rois et des héros. Mais la religion, méprisant toutes ces vaines distinctions, n’a placé Berthe sur nos autels qu’afin de nous offrir en elle un modèle accompli des vertus héroïques qu’elle a pratiquées, vertus que la terre honore, et que le Ciel a récompensées par l’immortalité bienheureuse.
Rigobert, comte du palais sous Clovis II, après avoir taillé en pièces les hordes de Huns qui, dans le vr° siècle, envahirent la Picardie et la Morinie, s’acquit, par cette brillante expédition, toute la confiance de son souverain. Peu après le mariage de Clovis, Rigobert, séduit par la beauté et les vertus d'Ursanne, fille d'Ercombert, roi de Kent, demanda et obtint la main de cette princesse, et les deux nobles époux vinrent se fixer au château de Blangy, que Clovis avait donné à Rigobert, avec plusieurs terres du Ternois qui en dépendaient, pour le récompenser de ses valeureux services. Là, aussi unis par les liens de la piété que par ceux du mariage, ils obtinrent du ciel, en 644, une fille qu’ils nommèrent Berthe, c’est-à-dire Brillante, Lumineuse, doux présage de la splendeur et de l’éclat que ses vertus devaient répandre dans l'Eglise !
Ursanne ne voulut point confier à des mains étrangères le précieux trésor commis à sa garde, et en nourrissant la petite Berthe, elle lui fit sucer avec le lait la piété et la vertu. Aussi, cette tendre plante, élevée pour le ciel par une si sainte mère, donna-t-elle dès l’enfance ces fruits de vertus dont l’Esprit-Saint se plaît à enrichir les âmes innocentes. La beauté morale de Berthe était en si parfaite harmonie avec les grâces pudiques répandues sur toute sa personne, qu’on ne pouvait la voir sans l'aimer ; aussi la proclamait-on la jeune fille la plus aimable et la plus belle de son siècle.
Sous les yeux d’une si sage mère, véritable femme chrétienne, Berthe fit de rapides progrès dans la science des Saints et dans les sciences humaines. La vivacité de son esprit et l’élévation de son intelligence la rendirent supérieure aux personnes de son sexe et de son âge; mais Berthe apprécia de bonne heure les choses d’ici-bas à leur juste valeur. Elle résolut de se consacrer à Dieu, dont les perfections infinies la ravissaient d'un si délicieux amour. Elle n’avait pas de plaisir plus grand que celui de s’eniretenir dans l’oraison avec son céleste Bien-Aimé.
Ursanne était trop parfaitement mère chrétienne pour ignorer que
Texemple est la leçon la plus efficace; aussi Berthe l’accompagnait dans toutes ses œuvres de charité. Avec Berthe elle visitait le pauvre, le malade, le prisonnier ; avec Berthe elle allait au pied des autels se délasser des travaux du jour et remercier Dieu des bénédictions répandues sur sa famille. Sous les yeux vigilants de sa mère, elle se formait aussi aux vertus de son sexe, et faisait présager qu'après avoir été l’exemple des filles chrétiennes, elle offrirait aux personnes mariées un modèle parfait de la femme telle que le christianisme sait en donner au monde.
Berthe voulut ensevelir dans l’obscurité de la maison paternelle toutes les qualités dont elle était ornée; mais elles étaient trop brillantes pour rester ignorées. Aussi, bientôt le bruit s’en répandit-il jusqu’à la cour de France. Sigefroy, jeune seigneur de la noble ligne des rois, et cousin-germain de Clovis, séduit par tout ce qu’on racontait de merveilleux de la jeune comtesse de Blangy, la demanda en mariage. Sa demande fut acceptée, et il obtint, avec la main de Berthe, la terre et le château de Blangy, ainsi que de grandes propriétés dans lè Ternois.
Berthe, après avoir été le modèle des jeunes filles, montra, dans son nouvel état, à quel degré de perfection une femme peut parvenir dans l’état du mariage, quand elle l’envisage au point de vue chrétien. Occupée tout entière du soin de plaire à son mari, elle parvint, par ses douces vertus, à lui faire partager ses pieux sentiments. Sigefroy, d’un caractère naturellement indécis, n’hésita plus à se donner tout à fait à Dieu, et tous deux n’eurent plus qu’un cœur et qu’une âme pour marcher avec la même ardeur dans le sentier de la perfection. Dieu bénit leur union en leur accordant cinq filles : Gertrude, Déotile, Emma, Gise et Geste; ces deux dernières moururent fort jeunes, et kes trois autres, élevées par leur mère, répondirent par leurs vertus aux soins d’une si sainte institutrice.
Après vingt ans passés dans l’union la plus douce, Dieu appela à lui Sigefroy. Ge noble fils des ducs de Douai, plein de vertus et de mérites, précéda Berthe dans le ciel, en 672, et du séjour bienheureux, veilla avec amour sur l’épouse et les filles qu'il laissait sur la terre.
Berthe, dont la religion avait épuré, mais non pas éteint les sentiments de la nature, pleura avec amertume l’époux que le ciel lui enlevait, et le fit inhumer à Blangy, près de l’église, avec tous les honneurs dus à son rang et à ses vertus.
Libre désormais de toute entrave terrestre, elle se résout alors à se consacrer entièrement à Dieu dans la vie monastique, et commence à mettre son projet à exécution. Elle renonce à tous les intérêts de la terre avec le même zèle qu'avait montré sainte Rictrude, sa belle-sœur, qui dirigeait alors avec tant de succès le monastère de Marchiennes. Elle implore avec larmes les lumières de l’Esprit-Saint, et croyant connaître, par la pureté du motif qui l’anime, que telle est la volonté de Dieu, elle se dispose à suivre l'impulsion divine. Elle choisit dans sa terre de Blangy un endroit propre à construire un monastère ; elle en fait le vœu, et met aussitôt la main à l'œuvre.
A environ un quart de lieue est de l’abbaye qui fut depuis érigée, elle fait bâtir auprès de la Ternoise une église et des cellules dont on voyait encore, du temps du père Malbrancq, les fondations anciennes et une chapelle de la sainte Vierge. Le sanctuaire seul restait à construire, quand Berthe, voulant dire un dernier adieu à sainte Rictrude et la consulter sur la mise à exécution de son projet, lui donna rendez-vous à Quiéry, l’une de ses terres, où les deux Saintes se rencontrèrent.
Berthe et Rictrude, après les premiers épanchements de joie, allèrent à
l’église remercier Dieu de cette faveur ; puis elles s’entretinrent de tout ce qui s'était passé depuis leur dernière entrevue, et répandirent des larmes au souvenir des deux vertueux époux que Dieu avait appelés à lui. Berthe déclara alors à Rictrude la résolution qu’elle avait prise d’embrasser la vie religieuse, et lui parla de l’emploi qu’elle avait fait d’une partie de ses grands biens. Mais tout à coup son visage pâlit, la parole expire sur ses lèvres, et un tremblement s’empare de tous ses membres. — « Qu’avezvous, ma sœur bien-aimée ? » lui dit Rictrude, alarmée de ce changement subit, « qu’avez-vous ? » — « Rien », répond Berthe, dont le visage se rassérène, « rien ; mais il me semble avoir entendu un bruit pareil à celui d’un édifice qui s'écroule. Je ne sais quel pressentiment me fait croire que Dieu m'envoie encore une nouvelle épreuve. Qu'il soit béni! Toutes ses vues, bien que cachées à notre pénétration, sont souverainement adorables ».
En.effet, lorsqu'elle se préparait à retourner à Blangy, on vint lui annoncer que son monastère venait de s’écrouler entièrement. Berthe, à cette nouvelle, surmontant les sentiments de la nature, se soumit sans murmure à cet événement fâcheux, et ne s’affligea que du retard qu’il apportait à son dessein de s’ensevelir dans la retraite. « Ma bonne sœur », lui dit Rictrude, « Dieu veut peut-être vous faire connaître par là que ce n’est point en ce lieu qu'il veut que vous bâtissiez un monastère ». — « Oui, ma chère Rictrude, je vois, par l’impression pénible que j'ai ressentie, que je ne suis pas encore assez détachée de la terre, et Dieu veut par là m’apprendre à me renoncer moi-même jusque dans ce qui regarde son service. Mais comment savoir qu'il veut que je bâtisse un autre monastère ? Comment connaître le lieu qui lui agréera ? Ah ! ma sœur, que toute votre maison prie avec moi, et le ciel nous dévoilera sa volonté ».
Toute la communauté se mit en prières pendant trois jours, et pendant ce temps observa un jeûne rigoureux. La nuit du troisième jour, un ange montra à Berthe, au milieu d’une verte prairie arrosée par la Ternoise, et dépendante du château de Blangy, l'endroit où le monastère devait être construit. Une douce rosée couvrait l’herbe touffue, et un ange, dessinant une croix latine, désigna la place où devaient être construits l’église et le monastère.
De retour à Blangy, Berthe s’empressa d’aller visiter le lieu que lui avait indiqué la céleste vision ; elle y vit quatre pierres disposées de manière que deux marquaient quelle devait être la longueur de l'édifice, et deux autres la largeur. Berthe, bénissant le Seigneur qui lui manifestait si visiblement sa volonté, fit faire sur-le-champ de nouvelles constructions, Elle employa les architectes les plus habiles : l’église et le monastère furent bâtis avec une telle somptuosité, qu'ils excitèrent l’admiration générale; car il n’y en avait point en Artois qui pussent leur être comparés.
Au bout de deux ans tous les travaux furent terminés. Berthe en fit faire la consécration d’une manière extrêmement solennelle. Ravenger, évêque de Thérouanne, dans le diocèse duquel Blangy était alors situé, vint en faire la dédicace; l’archevèque de Rouen, les évêques de Paris, de Meaux, de Noyon, de Tournai, de Cambrai et d'Arras, et un grand nombre d’abbés, s'y trouvèrent, ainsi que plusieurs seigneurs de la cour, par considération pour Berthe, proche parente du roi. L'église fut dédiée à la Mère de Dieu, le 5 des ides de janvier 682.
Après que la consécration de l’église fut achevée, Berthe se présenta de-
vant l'autel; là, en présence de tous les assistants édifiés par un pareil spectacle, animée de la foi la plus vive, elle fit à Dieu la consécration de sa personne, et reçut le voile des mains de Ravenger. Pour mieux se détacher de tout, elle donna en toute propriété sa terre de Blangy et ses dépendances au nouveau monastère. Mais, que ne peut la force de l’exemple ! Gertrude et Déotile, filles de Berthe, pénétrées du sacrifice que venait d'accomplir leur sainte mère, ne voulant pas la laisser marcher seule dans le chemin de la perfection, renoncèrent dès ce jour même à tout ce que le monde, leur rang et leur beauté pouvaient leur offrir de séduisant, et la même main qui avait béni la mère posa sur la tête des filles le voile des épouses de Jésus-Christ.
Cette sainte et mémorable journée laissa dans le cœur des assistants une impression profonde, et tous furent remplis d’admiration du rare spectacle dont ils venaient d’être témoins.
En peu de temps la Morinie vit s'élever, là où on n’apercevait qu’un terrain marécageux, trois monastères sous l’invocation de la Mère de Dieu. Cette contrée, récemment sortie des ténèbres de l’idolâtrie, se peupla d’une foule de saintes vierges et de pieux cénobites dont la vie tenait plus des anges que des hommes ; leurs exemples implantaient dans le cœur des Morins une foi vive et tendre, et leur attiraient les bénédictions du ciel.
Retirée dans son monastère dont elle fut nommée abbesse, Berthe ne vivait plus que pour le ciel. Appliquée sans relâche aux devoirs de sa Charge, elle veillait avec assiduité à faire observer la règle dans toute sa pureté. La prière, le travail, le chant des psaumes se succédaient alternativement, et la sainte abbesse était la première à donner à ses religieuses l'exemple de la plus grande régularité. Autant elle était au-dessus de ses saintes filles par l'éclat de sa naissance et du rang qu’elle avait tenu dans le monde, autant elle les surpassait par l’éclat de toutes les vertus religieuses.
Gertrude et Déotile, heureuses de la part qu’elles avaient choisie, bénissaient chaque jour le ciel de la grâce toute spéciale qu’il leur avait faite, et n’accordaient aucun regret à ce monde, dont elles n'avaient fait qu’entrevoir les brillantes séductions. Quant à Emma, la dernière des filles de Berthe, elle vivait dans le monastère sans être soumise à la Règle ; car sa mère, aussi prudente que vertueuse, ne lui trouvant pas les dispositions suffisantes pour s'engager par des vœux irrévocables, n'avait pas permis qu’elle en prononcât.
Tandis que Berthe défiait le monde de troubler son repos, le démon, jaloux de cette vie angélique, lui suscita une persécution aussi étrange qu'inattendue, laquelle mit sa tendresse maternelle à une bien cruelle épreuve, mais dont elle sortit victorieuse par le secours du Tout-Puissant.
Ruodgaire, jeune seigneur de la cour de Thierry, devint éperdûment épris de Gertrude qu’il avait vue à Blangy, et il résolut de l’épouser à quelque prix que ce fût. Il fit agréer son projet au roi, et, accompagné d’une nombreuse escorte, il alla trouver Berthe. Il lui déclara l'intention où il était d'épouser Gertrude, et l'autorisation royale qu’il en avait reçue. Berthe : reste interdite, et lui dit que sa demande est tout à fait intempestive, puisque sa fille, comme épouse de Jésus-Christ, est engagée dans des liens irrévocables.
Ruodgaire essaie alors de lever l'obstacle en lui disant qu’il a consulté à ce sujet les hommes les plus éclairés, et qu’il n’agit que d’après leurs décisions. « Depuis longtemps », ajoute-t-il, « j’aime Gertrude ; sa trop grande jeunesse seule a mis obstacle à mon projet; mais, à présent, rien ne peut
empêcher qu’elle devienne mon épouse, et il est de votre intérêt d’y consentir, car je jouis d’une grande faveur à la cour, et à ma sollicitation rien ne vous sera refusé pour votre monastère ». Berthe lui fait inutilement toutes les observations nécessaires; il n’en persiste pas moins à vouloir la main de Gertrude.
Le saisissement s'empare alors de Berthe. Que faire, elle, pauvre femme, contre un jeune homme ardent, impétueux? Elle n'hésite pas, elle élève son âme vers le Dieu de toute consolation, vers celui qui sait donner tant de force et d’amour aux mères, et le conjure de ne point souffrir que Gertrude appartienne à un autre qu’à lui. Elle se rend ensuite auprès de sa fille, l'informe de ce qui se passe, et la conjure de ne point violer les saints engagements qu’elle a contractés. Plus tranquille alors, et se sentant forte de la protection du ciel, elle réunit toute la communauté dans l’église pour y chanter les louanges de Dieu, et ordonne à Gertrude d’embrasser le côté droit de l’autel et de s’y tenir attachée, puis elle fait ouvrir les portes de l’église. Comme le tigre s’élance sur sa proie, assuré qu’elle ne lui échappera pas, Ruodgaire s’élance dans l’église avec sa nombreuse escorte, déterminé à enlever Gertrude malgré la sainteté du lieu. Mais il ignorait toute la force que donne à une âme chrétienne la confiance en Dieu, et ce qu'a d’imposant une mère qui défend sa fille. « Approche », lui dit Berthe, « approche, et regarde l’épouse de Jésus-Christ. Elle est là, sans défense humaine, mais forte de la protection de son Dieu. Arrache-la, si tu l’oses, de celui à qui elle a donné son cœur et qu’elle a choisi pour son unique héritage. Ose lui faire violer les serments qu’elle a jurés aux pieds des autels; mais tremble que le Dieu dont tu veux te faire le rival ne te fasse sentir le poids de sa vengeance ; car il est le Dieu jaloux et n’abandonne point ceux qui ont mis en lui leur confiance et qui l’invoquent dans leur détresse ».
Ruodgaire n’ose poursuivre ses criminels projets ; il n’ose avancer vers l’autel, une force supérieure le retient comme immobile à l’entrée du sanctuaire ; il jette sur Berthe des regards foudroyants, renonce à enlever sa proie, et la rage dans le cœur et l’imprécation à la bouche, il sort en menaçant Berthe de la perdre sans retour.
La sainte abbesse, délivrée d’un danger aussi éminent, rend grâces à Dieu d’une protection aussi visible, et dispose son âme à supporter les suites de la vengeance de son ennemi. Elle ne tarda pas à se faire sentir.
La calomnie, ressource ordinaire des lâches et des méchants, fut l’arme dont il se servit pour tourmenter notre Sainte. Il l’accusa auprès de Thierry de conspirer contre le royaume, de s’être établie dans le pays des Morins pour y entretenir des relations avec les princes de la Grande-Bretagne ; il insinua même que le château et le monastère de Blangy faciliteraient la descente des ennemis sur les côtes de la province, si le roi ne s’assurait de la personne de Berthe. Une calomnie aussi atroce et aussi dénuée de fondement ne trouva pas de créance. Néanmoins, Thierry crut devoir faire comparaître Berthe devant lui pour rendre compte de sa conduite, attendu qu'il s'agissait d’un délit grave, sur lequel il fallait qu’elle se justifat.
Berthe partit pour la cour dans un équipage convenable à sa naissance et au rang élevé qu'avait occupé son mari. Mais le vindicatif Ruodgaire, prévenu de l’arrivée de la noble comtesse, alla au-devant d’elle ; après avoir exhalé tout ce que la haine et la vengeance ont de plus atroce, il lui arracha toutes les marques de sa dignité, la força de descendre de son équipage, et la fit monter, par une lâche dérision, sur un mauvais cheval. Berthe souffrit ce sanglant affront avec toute la patience d’une chrétienne, épouse du Cru-
cifié. Elle s’acheminait tranquillement vers le palais sur sa triste monture, quand elle fut rencontrée par Ridulphe, seigneur de la cour, homme fort religieux et plein de vénération pour Berthe, dont il respectait le haut rang et l’éminente vertu. Rempli d’indignation contre Ruodgaire, il l’aborde, lui adresse les plus vifs reproches, et il exige, au nom du roi dont il partageait également la faveur, qu’il rende à la comtesse de Blangy son équipage, et accompagne lui-même la Sainte à la cour.
Ruodgaire, dont la rage ne connaissait plus de bornes, les y avait précédés, et, plus animé contre elle que jamais, s’apprêtait à soutenir ses infâmes accusations.
Mais Dieu ne permettra pas que l’innocence succombe sous la calomnie. Comme il est le Dieu de toute bonté pour ses serviteurs bien-aimés, il est aussi le Dieu des vengeances contre ceux qui les oppriment, et Ruodgaire l’éprouva. Dans le moment où la Sainte paraît devant Thierry, Ruodgaire lance sur elle des regards farouches et pleins de mépris; mais à l'instant même il est frappé de cécité, et ses yeux sortent de leur orbite. Toute la cour et la Sainte même sont effrayées d’un châtiment si subit et si terrible. Thierry, par un mouvement involontaire, se précipite aux genoux de Berthe, lui demande pardon de sa trop grande crédulité, et la supplie de pardonner au coupable. Berthe, qui avait appris de son Sauveur à oublier les offenses, fait appeler Ruodgaire, lui assure qu’elle n’a contre lui aucun ressentiment, l’exhorte au repentir, et levant les yeux au ciel, elle supplie le Seigneur qui l'avait vengée, de pardonner à Ruodgaire. Sa prière est exaucée, et, par un second miracle, le coupable recouvre la vue sur-le-champ. Thierry, plein de vénération pour Berthe, lui accorda de grands priviléges pour son monastère, et lui fit des présents considérables. La Sainte quitta la cour en bénissant Dieu de la manière éclatante dont il l’avait protégée, et revint à Blangy retrouver, dans sa solitude et auprès de ses chères filles, sa tranquillité première, un instant troublée par la malice de l’ennemi du salut.
Elle s’occupa plus que jamais de consolider son monastère; elle fit construire plusieurs églises dans les différents fiefs dépendant de Blangy, afin de propager autant qu’il était en elle la gloire de Dieu, dans un pays depuis peu conquis sur l’idolâtrie. Après avoir exercé pendant neuf ans les fonctions d'abbesse avec sagesse et succès, et y avoir établi la Règle de Saint- Benoît dans toute sa pureté, elle songea à se démettre de sa charge afin de travailler exclusivement à sa propre perfection. Elle implora pendant longtemps les lumières divines pour être éclairée sur le choix d’une supérieure capable de continuer l’œuvre qu’elle avait commencée. Après y avoir müûrement pensé, elle crut trouver en Déotile, sa seconde fille, les qualités requises pour remplir dignement de si saintes fonctions. Telle était l'humilité qu’elle avait inspirée aux saintes filles qu’elle dirigeait, que Gertrude, quoique l’aînée, déféra sans balancer et avec joie à la décision de sa mère, et reconnut sa sœur cadette pour supérieure.
Ravenger, évêque de Thérouanne, ratifia le choix de Berthe et vint donner à Déotile la bénédiction abbatiale. Déotile justifia le choix de Berthe et gouverna l’abbaye pendant dix-neuf ans avec une sagesse admirable.
Berthe, déchargée de toute occupation temporelle, se retira dans un endroit séparé de la communauté, et ne voulut plus vivre que pour le ciel. Elle ne conversait plus qu'avec Dieu, et parvint à un degré sublime d’oraison. Mais l'amour divin, débordant pour ainsi dire de son âme, avait besoin de se répandre afin de l’allumer dans le cœur des autres ; c’est pourquoi elle fit pratiquer une ouverture qui donnait dans la salle capitulaire de la
communauté ; c’est de là qu’elle adressait à ses chères filles des exhortations si touchantes, qu'après l’avoir entendue, elles se sentaient comme embrasées du feu céleste et protestaient avec plus de ferveur de leur amour pour le Dieu qui sait répandre tant de suavité dans l’âme qui se donne entièrement à lui.
Les perles formées dans les mers orageuses, sont, dit-on, les plus belles et les plus parfaites, ainsi la vertu éprouvée par l’adversité est aussi celle qui a le plus de prix aux yeux de Dieu. Comme il voulait faire parvenir Berthe à une sainteté éminente, il permit que la paix dont elle jouissait fût troublée encore une fois dans ses affections les plus chères.
Ainsi que nous l’avons vu, notre Sainte n’avait pas voulu qu'Emma, sa troisième fille, prit le voile et s’engageät dans la vie monastique. Cette jeune comtesse s’édifiait des exemples qu’elle avait sous les yeux, et attendait sous l’aile de sa mère que la Providence disposât de son sort. Héritière de tous les titres de son illustre famille, elle ne pouvait aspirer qu’à un parti princier, ce qui arriva. Swaradin ou Sward, prince anglo-saxon, après son retour d’un pèlerinage à Rome, visita le roi Thierry, et profita des bontés qu’il lui témoignait pour lui demander la main d'Emma. Thierry y consentit avec plaisir, et donna pleins pouvoirs pour que le mariage se conclût de concert avec sainte Berthe. Celle-ci accueillit froidement la demande, peut-être avait-elle un pressentiment de l'avenir. Après avoir sondé et connu les dispositions d'Emma, elle donna son consentement, et le mariage se fit avec une pompe toute royale. Les acclamations de joie saluèrent l’arrivée de la jeune princesse en Angleterre ; mais Emma, loin d’être aussi heureuse qu'on pouvait le croire, était toute préoccupée de sinistres pressentiments. Sa séparation d’aveç sa mère avait été fort douloureuse, et, à peine arrivée dans la Grande-Bretagne, elle regretta avec amertume l’abbaye de Blangy. Confiante en Dieu, et formée à l’école de sa mère, Emma prit soin d’inspirer la piété à la cour et d’y vivre en chrétienne. Mais le démon, qui avait troublé la tranquillité de Berthe et qui l'avait attaquée par l’arme impure de la calomnie, se déchaîna aussi contre l’innocente Emma qui devint la victime de la jalousie la plus infâme. Une dame de la cour, nommée Théïde, jalouse de l’ascendant qu'Emma prenait sur son époux, et concevant les projets les plus affreux, sut d’abord répandre des soupçons dans l’esprit de Swaradin ; puis, par de faux rapports, elle l’indisposa tellement contre Emma, qu’il la répudia et lui substitua Théïde. Non-seulement Emma fut privée de tous les honneurs attachés à son titre d’épouse et de reine, mais elle se vit encore traitée en vile esclave et employée aux fonctions les plus abjectes du palais.
Digne fille de Berthe, elle ne murmura point contre la Providence qui lui envoyait une croix si cruelle à supporter, et elle n’opposa qu’une patience héroïque à tous les mauvais traitements qu'on lui faisait subir. Mais la plus sublime vertu n'empêche point de ressentir les impressions de la nature. Elle souffrait d'autant plus qu’elle n’avait personne à qui confier ses peines amères ; car Swaradin, par l’instigation de Théïde, avait prisles précautions les plus sévères pour que sa malheureuse victime n’instruisît pas sa mère de la persécution qu’elle endurait, et il lui fut impossible de faire parvenir aucun message en France.
Cependant Berthe, ne recevant point de nouvelles de sa chère fille, et par un pressentiment dont elle ne pouvait se défendre, envoya un homme en qui elle avait toute confiance pour savoir la raison d’un silence aussi prolongé. Celui-ci, sous un déguisement, arriva au palais, et quel fut son
étonnement lorsqu'il aperçut cette Emma qu'il avait vue si belle à Blangy, pâle, triste, et couverte d’indignes vêtements, remplir aux abords du palais les fonctions d’une esclave ! « Quoi! madame », s’écria-t-il douloureusement, « quoi! vous réduite à un pareil emploi !... » — « Hélas! » répondit Emma, « parlez bas, car je suis observée de si près que je ne puis m’expliquer librement. Allez dire à ma mère que vous avez vu Emma répudiée, traitée en esclave, et remplacée par une femme dépravée, et que, tout en me soumettant à la volonté de Dieu, je n’aspire qu’à revoir Blangy ».
À la nouvelle du triste état où se trouvait sa fille, Berthe n’eut plus de repos qu’elle ne l’eût fait revenir auprès d’elle. Après les premiers mouvements échappés à la nature et à la tendresse maternelle, elle adora les desseins de la Providence et s’y soumit sans chercher à en pénétrerles secrets. Elle écrivit ensuite à plusieurs seigneurs de la cour dont elle connaissait le crédit auprès de Thierry, pour obtenir par leur intermédiaire qu'Emma revint en France ; aucun ne lui refusa son appui. Ils partirent et arrivèrent en Angleterre.
Swaradin était tellement absorbé par sa criminelle passion, qu’il consentit facilement à rendre Emma à sa mère. Quelle joie pour cette malheureuse jeune femme de quitter cette terre inhospitalière et de revoir sa mère bien-aimée, et l’abbaye où elle avait passé une vie si douce et si pure ! Les murs de Blangy lui apparaissaient comme le port du salut ; mais, hélas! elle ne devait pas les revoir, elle portait la mort dans son sein. Saisie d’une fièvre violente, sa fin parut inévitable et prochaine. En vain les matelots redoublèrent-ils d’efforts pour arriver sur le sol de France, la mort avait saisi sa proie, et la bienheureuse Emma expira en murmurant le nom de Dieu et celui de Berthe.
Arrivés à Quantovic, aujourd’hui, selon la plus commune opinion, la baie d’Etaples, les députés firent annoncer à Berthe la triste nouvelle de la - mort d'Emma. Comment peindre la douleur de cette mère condamnée à ne voir que les restes inanimés de sa fille ? Elle offrit à Dieu ce sacrifice si cruel à son cœur, et, pour soulager sa douleur, elle voulut rendre à ces tristes et chères dépouilles tous les honneurs dus à son nom, à son titre de reine et aux vertus qu’elle avait si héroïquement pratiquées. Elle obtint de l’évêque de Thérouanne la permission de sortir du monastère avec la communauté pour aller au-devant du cortége funèbre, et elle attendit jusqu’à l'endroit qu’on nomme le Grand-Pré, Le près d'Hesdin, à un quart de lieue de l’abbaye.
Ce fut là que s’arrêtèrent les seigneurs qui s'étaient chargés de ramener le corps de la sainte princesse ; ce fut là que Berthe voulut avoir la douloureuse satisfaction de voir une dernière fois sa fille. « O ma fille, mon Emma! » s’écria-t-elle en éclatant en sanglots quand le cercueil fut ouvert, « mes yeux vous voient, mais les vôtres ne sauraient voir votre mère désolée! » Emma avait toujours témoigné le plus vif désir de revoir sa mère; Dieu, qui ne lui avait pas accordé cette faveur à ses derniers moments, permit qu’alors ses yeux se rouvrissent. À la vue de tous les assistants étonnés, elle regarda tendrement sa mère, après quoi la mort reprit son empire, et ils se refermèrent à tout jamais. Le convoi reprit sa marche qui alors devint triompbhale, car des chants de louanges et d’actions de grâces se firent aussitôt entendre dans les airs. Le corps d'Emma fut déposé dans le monastère. Une chapelle fut érigée à l'endroit même où le miracle ayait eu lieu ; elle est toujours fréquentée par un grand nombre de pèlerins, ainsi qu’ une fontaine voisine où les pieux fidèles vont se désaltérer et ensuite emplir des
bouteilles de cette eau qui, selon la tradition populaire, se conserve plusieurs années sans se corrompre.
La douleur que ressentit sainte Berthe de la mort de sa fille s’effaça peu à peu, assurée qu’elle était du bonheur éternel d'Emma qui, pendant les rudes épreuves qu’elle avait subies, montra toujours une patience inaltérable et une résignation sublime à la volonté de Dieu. Toutes les pensées de Berthe se tournèrent vers le ciel, et, pendantses dernières années, elle vécut plus que jamais de la vie des anges; chaque battement de son cœur était un élan d'amour pour la patrie céleste. Elle pouvait dire avec le roi Prophète : « Qu’ai-je à désirer, sinon vous, Ô mon Dieu! Mon cœur vous parle, mes yeux vous cherchent! Hélas! que mon exil est long! »
Enfin il arriva ce jour tant désiré où la fidèle servante de Jésus-Christ entra dans la maison de son Seigneur. Elle fut atteinte d’une fièvre en apparence fort légère, mais qu’elle prévit devoir la conduire au tombeau. En effet, il n’y eut bientôt plus d’espoir. Elle fit alors appeler Gertrude qui gouvernait la communauté depuis la mort de Déotile, et ayant assemblé toutes les religieuses : « Mes chères filles », leur dit-elle, « le terme de ma course est enfin arrivé, et dans peu de temps je serai réunie à mon Créateur. Je m'appuie moins sur mes œuvres que sur les mérites infinis de Jésus- Christ, aussi quitté-je la terre avec une joie inexprimable, car l’épouse peutelle appréhender de revoir son Bien-Aimé ? Mais vous, mes chères filles, qui êtes condamnées à gémir encore dans l’exil et à combattre l’ennemi du salut, prenez confiance en Celui que vous avez choisi pour votre partage. Que la charité, ce lien de toute perfection, règne dans vos cœurs et dirige vos actions, qu’elle vous fasse observer avec exactitude la sainte Règle que vous avez embrassée, elle vous rendra doux et facile le joug du Seigneur. Dieu, dans ce moment, me fait entrevoir qu’un jour viendra où les filles qui ont habité ce monastère seront soumises à de cruelles épreuves. Des Barbares porteront partout le fer et le feu ; ils incendieront cette maison, et les vierges qui l’habiteront seront forcées de chercher un asile dans la terre étrangère de l’exil. Mais qu’elles aient confiance, la vertu s’épure dans l’adversité, Dieu sera avec elles, et leur patience trouvera sa récompense dans la céleste patrie ».
Ces saintes filles ne répondirent à ce discours que par des larmes ; elles comprenaient dans toute son étendue la perte qu'elles allaient faire, etleur douleur ne céda qu’à la pensée d’avoir dans le ciel une protectrice de plus.
Mais tout à coup le visage de Berthe paraît resplendissant de joie, ses yeux, tout à l'heure abattus par la souffrance, brillent d’un éclat inaccoutumé ; elle aperçoit son ange gardien auprès d’elle, etil tiententre ses mains une croix lumineuse comme le soleil. La vue de cette croix fait comprendre à la Sainte que, ayant toujours souffert avec résignation pendant toute sa vie, l'heure d'échanger l’instrument du supplice pour une couronne de gloire est enfin arrivée pour elle. Mon Dieu ! que vous êtes libéral envers vos amis, et de quels torrents de suaves délices ne les comblez-vous pas ! Vous adoucissez pour eux les amertumes de la mort, et leur donnez un avant-goût des douceurs célestes ! Berthe, dont les oreilles allaient se fermer pour toujours aux discours de la terre, entendit, ainsi que toutes ses filles, une mélodie harmonieuse accompagner ces mots prononcés par les anges : « Venez, ma bien-aimée, venez! » Aurait-elle pu désirer de vivre encore après avoir entendu ce céleste concert ? Oh non ! aussi son âmes’exhale comme un doux parfum, et va recevoir, au milieu des chœurs des anges qui la transportent au ciel, la récompense due à ses vertus héroïques.
Ce fut le 4 juillet 723 que cette nouvelle habitante de la céleste Jérusalem rendit son âme à son Créateur, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Saint Erkembode, qui avait succédé à Ravenger sur le siége de Thérouanne, présida les funérailles auxquelles assistaient un grand nombre d’évèques et un concours immense de peuple. Sainte Berthe fut inhumée dans l’église abbatiale, et Dieu confirma la sainteté de sa servante par le grand nombre de miracles qui s’opérèrent à son tombeau.
On trouve sainte Berthe représentée : 4° avec une église sur la main, parce qu’elle est fondatrice de monastère; 2 tenant la crosse abbatiale, symbole de sa dignité ; 3° en compagnie de ses deux filles Gertrude et Déotile qui prirent le voile en même temps qu’elle ; 4° devant l'autel, avec une de ses deux filles. Un seigneur ayant formé le projet d’enlever celle-ci de son monastère, Berthe conduisit cette enfant au pied de l’autel en disant au prétendant qu'il avait Dieu pour rival et qu'il passât outre s’il l’osait ; 5° traçant avec sa quenouille une petite rigole au pied d’unesource, et retournant à son monastère suivie par un ruisseau qui va désaltérer ses sœurs qui manquent d'eau.