SAINT FRÉDÉRIC, ÉVÊQUE D'UTRECHT, MARTYR
livrer de la charge épiscopale : il conjura donc l’empereur de prendre son parti contre l’Eglise d'Utrecht. Mais Louis le Débonnaire se rendit inflexible à ses prières et à ses larmes, et le fit sacrer évêque en sa présence. Pour lui donner plus de témoignages de son amour, il invita tout ce qu’il y avait d’évêques et d’ecclésiastiques à la cour, et voulut qu’on passât cette journée dans la joie.
Avant de congédier notre Saint, il lui recommanda de travailler à délivrer son diocèse des derniers restes du paganisme, et l’île Walacrie ou Walcheren, à l'embouchure du Rhin, des mœurs dissolues qui y régnaient. Le saint évêque promit d'exécuter fidèlement les vœux de l’empereur et se rendit à son Eglise, où il fut reçu avec de grandes démonstrations de joie et des honneurs extraordinaires.
Il n’y eut presque point de changement dans sa conduite : plus il se voyait élevé au-dessus des autres, plus il s’abaissait aux pieds de tout le monde. Son revenu étant augmenté, il augmenta aussi ses aumônes et sa libéralité envers les misérables : il visitait les malades, revêtait les nus, recevait les pèlerins , délivrait les prisonniers et les captifs, et se rendait affable et serviable à tous ceux qui imploraient son secours. Ses plus grandes délices étaient de veiller aux pieds des autelset de prier. Il prêchait assidûment son peuple, et ses prédications furent si efficaces, qu’elles déracinèrent entièrement l’idolâtrie. On le voyait toujours dans une tranquillité et une possession de lui-même si merveilleuses, qu’il semblait que toutes les passions fussent mortes en lui. Sa vigilance pour les affaires spirituelles ne l’empêcha pas de s’appliquer aussi aux temporelles. Il fit rétablir les murs de sa cathédrale et de la maison épiscopale. Il fit aussi réparer les maisons des chanoines, afin qu’étant logés commodément, rien ne les empêchât de vaquer à la célébration des offices et des saints mystères, et qu'ils pussent étudier et prier chez eux avec plus de repos.
Lorsqu'il eut travaillé si utilement dans Utrecht, il entreprit la visite de son diocèse ; il commença par l’île Walacrie, où régnait la plus grande immoralité. L’inceste y était commun : ceux qui en étaient coupables se liguèrent contre Frédéric et le menacèrent des dernières extrémités s’il les inquiétait dans leurs désordres. Mais l’Apôtre tint ferme : il assembla les principaux de l’île, leur exposa la mission que l’empereur lui avait confiée et les chargea d’annoncer aux rebelles que, s’ils persévéraient dans cette violation scandaleuse de la morale chrétienne, ils répondraient de leur conduite à l'empereur. Ils se soumirent, effrayés par ses menaces, touchés par ses exhorlations, et surtout par la grâce que le Saint demandait à Dieu dans des veilles et des jeûnes prolongés. Il les fit renoncer à ces unions illégitimes et leur imposa une salutaire pénitence. Puis, ayant laissé en ce lieu quelques prêtres zélés pour confirmer ce qu’il avait établi et empêcher que le mal ne vint à renaître, il continua le cours de ses visites, instruisant partout les fidèles, prêchant laparole de Dieu, corrigeant les abus qui s'étaient glissés dans les paroisses ou qui n’en avaient pu être arrachés, réparant les églises ruinées, convertissant les pécheurs et le reste des idolâtres, et s’acquittant parfaitement de tous les devoirs d’un vrai pasteur.
Peu de temps après, Dieu lui envoya un homme incomparable pour l’aider dans les fonctions de sa charge : ce fut saint Odulphe, grand prédicateur, et un des plus zélés missionnaires qui fût alors dans l'Eglise. Ce saint personnage reposant une nuit sur son lit, un ange lui apparut dans son sommeil, et lui dit : « Levez-vous, serviteur de Dieu, et allez-vous-en à Utrecht pour y assister l’évêque Frédéric dans la prédication de l'Evangile ».
il se leva aussitôt, et, laissant sa maison et tout ce qu’il avait à Orschot, il se rendit, après un voyage de trois jours, au lieu que l'ange lui avait désigné. Saint Frédéric fut averti, de son côté, du secours que la divine Providence lui envoyait, et, en ayant averti son peuple, il alla au-devant de lui avec son clergé et le reçut comme un ange venu du ciel. Il le logea ensuite fort honorablement, lui donnant un bel appartement avec un jardin. Aussi, il en reçut de grandes assistances, et ses sermons firent des fruits si merveilleux dans la ville, que le saint évêque et ses clercs le regardaient comme le maître de la piété et le père de tous les serviteurs de Dieu.
En ce même temps saint Frédéric apprit que les Frisons s'étaient tellelement laissé tromper par l’artifice de quelques séducteurs, qu’ils avaient de très-mauvais sentiments sur le mystère ineffable de la sainte Trinité, les uns suivant les erreurs de Sabellius, et les autres celles d’Arius. Il en fut extrêmement affligé, et, ne pouvant souffrir la perte de leurs âmes, il partit aussitôt pour aller dissiper leurs ténèbres. L’obstination de ces malheu- : reux fut si grande, qu’il ne put d’abord rien obtenir sur leurs esprits : les uns fuyaient ses sermons ; les autres n’y assistaient que de corps; ceux-ci ne les écoutaient que pour y contredire ; ceux-là, enfin, se faisaient un front d’airain et un cœur de bronze contre toutes ses remontrances. Dans cette conjoncture, ne sachant presque plus que faire, il eut l’inspiration d’envoyer chercher saint Odulphe, qu’il avait laissé à Utrecht. Ce saint partit aussitôt pour l'aller rejoindre, dans l’espérance d’endurer le martyre ; et, l'ayant joint à Staveren, ville de Frise, il s’offrit à lui pour travailler au salut de ces pauvres âmes. Ils parcoururent donc ensemble toutes les villes, les bourgs et les villages de cette province, et leurs travaux furent alors si efficaces, qu’ils changèrent les loups en agneaux et les firent rentrer dans le sein de la religion catholique. Notre Saint composa à cette occasion un petit symbole, à la manière de celui de saint Athanase, où tout le mystère de la Trinité était expliqué, et il l’envoya aux curés de son diocèse pour lapprendre à leurs paroissiens. Il fit aussi sur le même mystère une collecte qu’il ordonna de réciter le matin, à midi et au soir. Enfin, pour confirmer ce qu'il avait si saintement établi, il laissa saint Odulphe à Staveren, lui donna le soin des peuples de la Frise, et revint chargé de mérites et de gloire dans la ville d'Utrecht.
Mais cette ville fut bientôt privée du bonheur de sa conduite ; car, peu d’années après, deux assassins vinrent exprès à Utrecht, armés de poignards, pour le massacrer. Ils le demandèrent lorsqu'il était à l’église et se disposait à dire la messe. Dieu lui ayant fait connaître leur dessein, il fit réponse qu'il leur parlerait après la messe. Il la célébra donc avec une dévotion merveilleuse, et monta même en chaire à l’évangile ; là il prédit sa mort en termes couverts, ne voulant ni la cacher entièrement, ni en donner une connaissance distincte qui aurait mis le trouble dans l’auditoire. Sa messe étant achevée, il congédia tout le monde, excepté un chapelain, avec lequel il se retira dans la chapelle de saint Jean-Baptiste, où il avait fait faire son tombeau. Là, il versa beaucoup de larmes pour le nombre infini de péchés dont le monde était rempli; il s’y offrit en sacrifice à Dieu avec de trèsinstantes prières ; puis, ayant ordonné à son chapelain de s'éloigner de quelques pas, il y fit entrer ces meurtriers, qui disaient avoir des affaires trèsimportantes à lui communiquer. S’étant approchés, ils lui donnèrent plusieurs coups de poignard. Les blessures ne le firent point crier, ni appeler à son secours : il fit, au contraire, un acte de charité, dont il est bien difficile de trouver un autre exemple dans l’histoire des Saints. Non-seule-