SAINT FRÉDÉRIC, ÉVÊQUE D’UTRECHT, MARTYR
ment il avertit ces impies de se retirer au plus tôt, de peur d’être saisis; mais il eut encore la force et l’adresse de presser ses plaies avec ses mains, afin qu’elles ne parussent point, jusqu’à ce qu’ils eussent le temps de se sauver. Son chapelain étant rentré dans la chapelle, il cacha encore son mal, et le pria d’aller voir dessus le mur si ces messagers avaient passé le Rhin ; enfin, à son retour, étant déjà demi mort et presque sans parole, il fut obligé de lui avouer qu'il était blessé. Les cris du chapelain attirèrent aussitôt toute la ville à l’église. Saint Odulphe y vint avec tout le clergé. On ne peut exprimer la douleur dont ils furent pénétrés pour la perte d’un si bon pasteur; il se fit mettre tout vivant dans son sépulcre, pour y rendre son dernier soupir : tandis qu’on chantait les psaumes de l’office des morts, qu’il commença lui-même, en disant Placebo Domino, il rendit saintement son âme entre les mains de celui dont il avait si généreusement défendu la loi et la doctrine. Sa mort arriva en 838.
L'histoire de ce saint évêque, rapportée par Surius et par Molanus,et dont le manuscrit se garde dans les archives de l’église d’Utrecht, dit que ces assassins avaient été envoyés par l’impératrice Judith, seconde femme de Louis le Débonnaire ; elle avait, dit-on, conçu une haine mortelle contre Frédéric, parce qu’il l’avait reprise de ses scandales et de ses intrigues, qui bouleversèrent l'Etat et causèrent de si grands malheurs à Louis le Débonnaire. De Vence est aussi de ce sentiment, et dit que l’assassinat de Frédéric fut une des causes qui rendit Judith plus odieuse aux évêques et aux grands du royaume. Baronius assure la même chose en ses Motes sur le martyrologe romain ; mais, en l’année 838 de ses Annales, il est d’une opinion contraire et croit que ce crime a été supposé à Judith par les ennemis de Louis le Débonnaire et par les partisans de ses enfants du premier lit. Quoi qu’il en soit, il est certain que notre Saint mourut pour la défense de la justice et de la loi de Dieu, et qu’il mérite justement le nom de Martyr, comme l'Eglise le lui donne en son martyrologe, et comme les grands miracles qui se sont faits par les mérites de son intercession en rendent un évident témoignage.
En 1362, son chef, ayant été séparé du reste du corps, fut mis dans une châsse d'argent doré pour être exposé à la vénération des fidèles. La même histoire de sa vie rapporte un châtiment terrible : le clerc de l’église où reposaient les reliques de notre Saint étant un débauché et un voleur, vendait les dons que l’on offrait aux autels et ne laissait pas de coucher toutes les nuits dans ce temple. Saint Frédéric lui apparut deux fois et l’avertit de se corriger et de ne plus avoir la témérité de coucher dans un lieu si saint ; mais comme ce sacrilége traita ces apparitions de purs songes et ne laissa pas de s’enivrer comme auparavant et d’aller ensuite coucher dans son lit ordinaire, un matin on le trouva mort, et son corps avec son lit déjà tout brûlants d’un feu de soufre. Depuis ce temps-là, personne n’osa plus coucher dans ce temple vénérable.
On le peint percé de deux épées ; ou bien deux meurtriers le frappent, et ses entrailles s’échappent par la plaie.
Acta Sancwwrum. — Cf. Ribadeneira , Godescard, Baillet,
DANS LE VEXIN FRANÇAIS 886. — Pape : Etienne V. — Roi de France : Charles, Ze Gros.
Prima janua totius bonitatis, in homine, est custodia castitatis.
La première porte de tous les biens, chez l’homme, c'est la conservation de la chasteté.
S. Antonin., De temperantia
Saint Clair, qui a rempli le Beauvaisis de la bonne odeur de ses vertus et du bruit de ses miracles, naquit à Rochester, au comté de Kent, en Angleterre. Sa pieuse et illustre famille veilla sur ses premières années, avec upe sollicitude chrétienne qui ne tarda pas à porter ses fruits. Humble, docile à la voix de ses parents, ne craignant rien tant que le péché, Clair fit bientôt prévoir qu’il était appelé à une grande sainteté. La ferveur de sa jeunesse confirma les heureuses espérances qu'avait données son enfance, et Dieu manifesta de bonne heure les desseins de miséricorde qu’il avait sur lui. Au moment où Clair allait être uni à une sage et vertueuse princesse, une voix surnaturelle lui fit, dit-on, entendre ces paroles : « Clair, sors de ton pays et passe dans la Neustrie pour y être tout à moi, j’ai disposé sur le bord de la mer un vaisseau prêt à te recevoir t ».
Clair, ouvrant son cœur à la douce influence de la grâce, dit adieu à sa patrie, et alla mener quelque temps une vie très-austère dans une forêt située près de Cherbourg. Il dirigea ensuite ses pas vers le monastère de Maudun, où il fut admis au nombre des religieux. Odobert, abbé de ce couvent, reconnaissant dans le Bienheureux toutes les marques d’une vocation certaine à la vie érémitique, lui permit de vivre dans une cellule séparée de la communauté, près d’un cours d’eau qui porta son nom dans la suite. Le Solitaire ne sortait de sa retraite que pour assister aux saints offices et recevoir la divine Eucharistie. Sa science et ses vertus lui mériièrent bientôt d’être élevé au sacerdoce.
L’humilité de Clair eut de rudes épreuves à traverser. Le démon mit tout en œuvre pour lui inspirer des pensées d’orgueil et le faire tomber dans le péché : il lui suscita des flatteurs qui lui parlaient sans cesse de sa sainteté et de ses vertus. Comme le serviteur de Dieu avait déjà opéré plusieurs miracles, on lui amenait, de toutes parts, des malades pour qu’il les guérit. Clair échappa par la fuite aux tentations de son ennemi; il s’éloigna du monastère de Maudun et parcourut divers pays qui ont conservé le souvenir de ses vertus et de ses miracles. Il à laissé des traces de son passage à Saint-Lô, à Carentan, à Vire, au pays d’Auge et dans plusieurs contrées. À peine avait-il paru en un lieu, que la puissance dont Dieu l'avait revêtu se manifestait ; alors, pour se dérober aux louanges dont il était l’objet, il gagnait des lieux où son nom était inconnu. Telle fut la raison des nombreux voyages entrepris par le Saint. Après divers séjours aux envi-
1. Suivant la tradition du pays, il se serait établi au lieu où est aujourd’hui la paroisse de Nacqueville, arrondissement de Cüerbourg, canton de Beaumont (Manche).
rons de Nantes, de Paris, de Pontoise et de Forges, « il passa quelque temps », dit le Père Giry, « dans un petit bois entre les paroisses de Flavacourt et de Sancourt, qui se sont placées, dans la suite, sous son patronage». Ce fut alors qu’il se fixa dans le Vexin, sur les confins du diocèse de Beauvais. Une petite cellule qu’il construisit de ses mains lui servit de demeure. Il y vécut dans un grand dénûment ; mais l’espoir de gagner le ciel le rendait plus heureux que ne sont les mondains dans l’abondance et les richesses. De temps en temps, le Bienheureux sortait de sa retraite, et allait arracher des âmes au démon pour en peupler le royaume de Jésus- Christ.
Clair mourut dans ce dernier asile, victime de son amour pour la chasteté. Une misérable femme, dont il avait rejeté avec indignation les poursuites criminelles, chargea de sa vengeance d’infâmes sicaires qui lui tranchèrent la tête, après l’avoir accablé d’outrages. Le généreux confesseur mérita la double palme de la virginité et du martyre, le 4 novembre de l’an 886. On raconte que, comme saint Lucien de Beauvais, Clair prit sa tête dans ses mains et la porta jusqu’au lieu où il voulait être inhumé. Le pays qui a reçu ses précieuses reliques a pris et conserve aujourd’hui le nom de Saint-Clair-sur-Epte.
On le trouve quelquefois représenté ayant près de lui des yeux, comme si on les lui eût arrachés ; mais c’est tout simplement une façon populaire d'exprimer qu’on l’invoquait contre les maux d’yeux. — On le représente aussi portant sa tête ; mais pour rappeler la dévotion dont il était l’objet, on lui fait cacher ses yeux avec la main qui ne soutient pas le fardeau.
CULTE ET RELIQUES
Le corps du Bienheureux, illustré par plusieurs miracles, fut levé de terre et exposé à la vénération des fidèles. Son culte devint bientôt fort célèbre. Des aveugles et des personnes affligées de maux d'yeux l’invoquèrent, et furent souvent guéries de leurs infirmités. Il s'établit, en son honneur, un pèlerinage fameux à Saint-Clair-sur-Epte. Tous les ans, le 18 juillet, on y voit arriver un grand nombre de pieux visiteurs des pays voisins, et en particulier de la partie du Vexin comprise aujourd’hui dans le diocèse de Beauvais. Ces pèlerins vont prier, non-seulement dans l’église où reposent les reliques de saint Clair, mais dans une chapelle bâtie, suivant la tradition de la contrée, sur l'emplacement même de la cellule qui lui servit de demeure.
On voit, à l'entrée de cette chapelle, une pierre portant cette inscription : « Sur cette pierre, saint Clair a été détollé ». — Dans le diocèse de Beauvais, outre l’église de Flavacourt, deux chapelles lui sont dédiées : l’une à Tourly, au canton de Chaumont ; l’autre à la Fosse-Saint-Clair, de la paroisse de Dieudonné, du doyenné de Chambly. — Il est le patron de Saint-Clair, annexe d'Hescamps, au diocèse d'Amiens. L'église de Fricamps possède de ses reliques.
Extrait de la Vie des Saints de Beauvais, par l'abbé Sabatier, et de l’Aagiographie du diocèse d'Amiens, par M. l’abbé Corblet,
SAINT BRUNO OÙ BRUNON, CARDINAL-ÉVÉQUE DE SEGNI, EN ITALIE, ET ABBÉ DU MONT-CASSIN 4125. — Pape : Honoré II. — Roi de France : Louis VI, le Gros.
Deo servire regnare est.
Servir Dieu, c'est régner.
Saint Ambroise.
Saint Bruno ou Brunon, issu de l’illustre famille des seigneurs d’Asti, ville forte des Etats Sardes, comprit, dès son enfance, qu'il n’y a de vrai bonheur que dans le service de Dieu. Il fit ses études dans le monastère de Sainte- Perpétue, au diocèse d’Asti. Nous apprenons de lui-même qu’il fut chanoine quelques années après à Sienne, ville forte de Toscane.
La solidité avec laquelle il défendit contre Bérenger de Tours la doctrine catholique touchant l’Eucharistie, dans un concile tenu en 1079, le fit singulièrement estimer du pape Grégoire VII qui le nomma deux ans après évêque de Segni. Le Saint, qui n’accepta cette dignité qu'avec beaucoup de peine, se montra très-zélé pour la sanctification de son troupeau; il rendit aussi des services importants à l'Eglise universelle dans plusieurs circonstances. Il ne fut pas moins considéré des papes Victor IIT et Urbain II que de Grégoire VII. En 1095, il accompagna Urbain en France et assista au concile qui se tint à Tours l’année suivante. Lorsqu'il fut retourné en Italie, il reprit ses fonctions avec son zèle ordinaire ; mais il ne put tenir davantage contre l’attrait qu’il se sentait pour la solitude. Il se démit de son évêché, se retira au Mont-Cassin {Mons Cassinensis, Ordre de Saint-Benoît et sa première fondation, au royaume de Naples) et y prit l’habit. Ses diocésains redemandèrent leur pasteur; mais le Pape laissa Brunon dans sa retraite ; il s’y décida en conséquence des sollicitations qui lui furent faites sur ce sujet par plusieurs cardinaux, et par Adérise, abbé du Mont- Cassin. Ce dernier étant mort en 1105, Othon lui succéda; mais il ne vécut que deux ans après son élection. Les moines choisirent Brunon pour le remplacer.
Notre Saint appartient à la France par un côté de sa vie. En 1106, le souverain pontife Pascal II le nomma légat en France et lui confia la mission de parcourir les provinces occidentales et d’implorer des secours pour la Terre-Sainte. Il passa au Mans un temps assez considérable et y tint plusieurs assemblées de prélats et de seigneurs. Durant le séjour de ce prélat, saint Barthélemy, abbé de Marmoutier, vint le prier de faire rendre au prieuré de Saint-Guingalois de Château-du-Loir, l’église de Chahaignes. Elle appartenait à ce prieuré en vertu d’un don de l’évêque Gervais; mais Geoffroy de Mayenne s’en était emparé et en avait gratifié l’un de ses officiers. Ebrard, prieur du monastère de Saint-Guingalois, s’était opposé à cette usurpation; mais il avait échoué, et plusieurs membres du clergé du Mans avaient soutenu la cause des usurpateurs. Les moines avaient eu recours au Saint-Siége, qui avail ordonné à l’évêque Hildebert de faire restituer l'église, ou de se présenter devant Yves de Chartres, qui jugerait la
se
cause. L’évêque du Mans avait promis de s’occuper de cette restitution; mais comme il différait de remplir son engagement, l’abbé de Marmoutier profita de la présence du légat au Mans pour demander justice. En effet, malgré tous les subterfuges inventés par Emery, détenteur de l’église de Chahaignes, Brunon reconnut les droits des moines et chargea Hildebert et le comte Hélie, au nom de saint Pierre, de faire exécuter la sentence. Cet arrêt fut prononcé le 46 avril 1106. Quarante jours après, Brunon présida un concile fort nombreux à Poitiers. Bohémond, prince d’Antioche, vint y implorer le secours des chrétiens d'Occident, et une foule de chevaliers y prirent la croix. Le légat y confirma de nouveau la sentence relative à église de Chahaignes, et adressa à l’évêque du Mans des lettres pour le presser de la faire exécuter.
Notre Saint composa divers écrits pour défendre la discipline ecclésiastique et pour exlirper la simonie, regardant ce vice comme la source principale de tous les désordres qui souillaient la sainteté du sanctuaire.
Les œuvres de saint Brunon de Segni sont : des Commentaires sur. différentes parties de l’'Ecriture; des Sermons, au nombre de cent quarantecinq; des Zettres, des Traités dogmatiques, deux Vtes, l’une du saint pape Léon IX, l’autre de saint Pierre d’Anagni ‘
Tiré de Godescard et de l'Æistoire de l'Eglise du Mans, par le R. P. Dom Piolin.
FONDATEUR DE L'ORDRE DES CHANOINES RÉGULIERS POUR LE SERVICE DES MALADES 1614. — Pape : Grégoire XV, — Empereur d'Allemagne : Matthias.
Manus pauperis gazophylacium Christi est : quidquid accipit, ne in terra pereat, in cœlo reponit.
La main du pauvre est la caisse des trésors du Christ; tout ce qu'elle reçoit, elle le dépose dans le ciel, de peur de le perdre ici-bas.
Suint Césaire d'Arles.
Une petite ville des Abruzzes , Bacchianico, au royaume de Naples, eut l'insigne honneur de donner le jour au grand Serviteur de Dieu dont le zèle charitable devait rendre tant de services à l’humanité, en instituant une Congrégation pour le service des pauvres malades. Sa mère avait presque soixante ans lorsqu'elle le conçut : pendant qu’elle le portait dans son sein, elle rêva qu’elle mettait au monde un fils qui avait une croix sur la poitrine : il était suivi par d’autres enfants également marqués de la croix. C'était en effet la livrée que devaient porter plus tard les Clercs réguliers, serviteurs des membres souffrants de Jésus-Christ.
Cependant, la jeunesse de Camille ne répondit guère à ces présages de sa future sainteté : il la passa dans les vices et surtout dans une passion
1. Dom Maur Marchési les fit imprimer à Venise en 1651, 2 vol. in-fol. — On les trouve aussi dans la Bibliothèque des Pères, Lyon, 1677, tome xx. — Les Bollandistes, sous le 8 avril, ont publié la vie de saint Pierre d'Anagni, par l'évêque de Segni.
extrême pour les jeux de hasard. Il y perdit sa santé, sa fortune et sa réputation. |
Il embrassa tour à tour et quitta plusieurs fois la profession des armes. Touché de la modestie de deux religieux de Saint-François qui passaient dans les rues de Zermo, il fit vœu de renoncer au désordre de sa vie pour imiter la leur ; mais il n’y pensa plus quelques jours après. Il renouvela ce vœu lorsqu'il se vit près de périr dans une affreuse tempête qui dura trois jours et trois nuits ; mais une fois à terre il ne s’en souvint plus. Sa passion du jeu ne connut plus de bornes : il finit par jouer son épée, son arquebuse, son manteau et jusqu’à sa chemise. Il lui fallut mendier pour ne pas mourir de faim : on le vit tendre d’une main son chapeau aux passants, tandis que de l’autre il couvrait sa figure toute rouge de honte. Il se loua “enfin comme aide-maçon chez les Capucins de Siponto, qui faisaient construire un bâtiment : le métier sans doute était rude et vil, mais on lui donnait de quoi apaiser sa soif et sa faim, et préserver son corps du froid. Il dut alors comprendre les suites funestes des passions et faire des réflexions sérieuses sur les misères de ce monde. C'était là la circonstance que Notre- Seigneur avait ménagée pour toucher son cœur et le détacher de la terre.
Le gardien d’un couvent où on l'avait envoyé chercher quelque chose, le prit à l'écart dans le jardin, et là il l’entretint de la nécessité de fuir le péché et de se donner tout entier à Dieu. Le lendemain, en revenant à cheval, il songeait à ce que le Père lui avait dit : tout à coup, frappé d’une lumière intérieure , qui lui montre ses péchés et les jugements de Dieu, il se jette à bas de son cheval, s’agenouille sur une pierre au milieu du chemin et s’écrie en versant un torrent de larmes : « Ah ! malheureux, misérable que je suis, pourquoi ai-je connu si tard mon Seigneur et mon Dieu ? Comment suis-je resté sourd à tant d'appels ? Que de crimes! Ne vaudrait-il pas mieux que je ne fusse jamais né? Pardon, Seigneur, pardon pour ce misérable pécheur : laissez-lui le temps de faire une vraie pénitence ». En disant cela, il se frappait rudement la poitrine, remerciait Dieu des bontés qu’il avait eues pour lui et renouvelait son vœu de se faire Franciscain. « Je ne veux plus rester dans le monde », ajoutait-il, «j'y renonce à jamais ». En effet, dès son arrivée au couvent, il se réconcilia avec Dieu, et depuis ce jour il resta fidèle à la grâce ; non-seulement il ne retomba plus dans le péché mortel, résolu qu'il était, disait-il, de se laisser mettre en pièces plutôt que d’en commettre aucun, mais il commença de tendre au sommet de la perfection chrétienne.
En attendant qu’on le reçût dans l'Ordre, il en pratiquait les austérités : il voulut faire un Carème rigoureux, accompagnant le jeûne de fréquentes disciplines ; il allait à Matines avec les religieux, travaillait au jardin, balayait le couvent, lavait la vaisselle, en un mot recherchait les plus humbles emplois. On l’envoya bientôt faire son noviciat au couvent de Trivento.
Sonange gardien lui sauvala vie dans ce voyage. Comme il s’apprêtait le soir à traverser une rivière, ilentendit une voix lui crier du haut d’une montagne voisine :« Ne va pas plus loin, ne passe pas ! » Il regarda pour voir qui lui parlait, et, n’apercevant personne, il continua d’avancer ; mais la même voix l’appela trois fois et parvint enfin à l’arrèter ; il revint sur ses pas et se reposa la nuit sous un arbre : le lendemain, il apprit que la rivière était très-profonde en cet endroit, et qu'il y eût certainement perdu la vie s’il ne se fût arrêté. Dès qu'il fut dans ce couvent, il édifia tout le monde. On ne l’appelait jamais autrement que frère humble. Mais, comme nous
l’avons déjà dit, Dieu avait d’autres desseins sur lui : un ulcère qu’il avait contracté autrefois à la jambe se rouvrit, et les religieux, à leur grand regret, furent obligés de le congédier. Il alla à Rome et resta quatre ans comme ser vant à l'hôpital Saint-Jacques : aussitôt que sa jambe fut guérie, il rentra au noviciat des Capucins, malgré saint Philippe de Néri, son confesseur, q i lui dit ces paroles prophétiques : «Adieu, Camille, tu persistes à vouloir te mettre capucin, mais la plaie se rouvrira et il faudra partir une seconde fois ». C’est ce qui arriva, et les Franciscains de l’Observance refusèrent de le recevoir pour le même motif. Notre-Seigneur le détachait ainsi de tout, et le réservait pour ses desseins, qu’il lui fit enfin connaître. Un jour que Camille soignait les malades dans l’hôpital où il était rentré comme servant, il se dit à lui-même : « Ah! il faudrait ici des hommes qui n’y fussent point conduits par l’amour de l’argent, mais par l’amour de Notre-Seigneur ; qui fussent de vraies mères pour ces pauvres malades, et non des mercenaires. Mais comment trouver des hommes qui se sacrifient à ce point ? » Alors il pensa à la croix de Notre-Seigneur : « S'ils la portaient », se dit-il, « sur leur poitrine, cette vue les soutiendrait, les encouragerait, les récompenserait ».
Il parla de son pieux dessein à ceux de ses compagnons qu’il croyait animés d’une plus grande charité que les autres ; ils entrèrent dans ses vues avec empressement ; ils ornèrent une petite chambre, dont ils firent un oratoire, et s’y réunissaient pour prier, faire une lecture pieuse et se préparer, comme autrefois les Apôtres, à recevoir l’Esprit-Saint pour l’établissement de leur Ordre. Ils y rencontrèrent de grands obstacles ; on les accusa d’aspirer à la direction de l’hôpital : on ferma leur oratoire. Camille emporta dans ses bras le crucifix en pleurant, et le plaça dans sa chambre ; la nuit, pendant qu’il dormait, il lui sembla voir ce crucifix qui le consolait, en remuant sa tête vers lui, et l’entendit prononcer ces paroles : « Ne crains rien, je t’aiderai et serai avec toi ». Le même prodige se renouvela plusieurs fois : lorsqu'il était découragé, il voyait le crucifix détacher ses mains de la croix et les étendre vers lui, en lui disant : « De quoit'affliges-tu ? poursuis cette affaire, je viendrai à ton secours ; ce n’est pas ton entreprise, c’est la mienne ». Soutenu par cette assurance, et sachant bien que les entreprises de Dieu réussissent toujours, il ne reculait devant aucune difficulté pour se mettre en état d'assister plus utilement les malades ; il se prépara à recevoir les saints Ordres. Il est aisé d'imaginer combien cette préparation dut coûter à un vieux soldat, qui avait oublié le peu qu’il avait appris dans sa jeumesse : il se mit à étudier la grammaire et suivit même les cours du collége romain : les enfants riaient d’un condisciple si âgé (il avait plus de trentedeux ans), et dont la haute taille faisait contraste avec la leur ; ils lui disaient : Zarde venisti : « Vous êtes venu bien tard aux écoles ».— « Oui, il est venu tard », répondit un jour son professeur, « mais il regagnera le temps perdu et fera de grandes choses dans l'Eglise de Dieu ». Il eut le bonheur de dire sa première messe le 10 juin de l’an 1584. Ayant été chargé de desservir la chapelle de Notre-Dame-aux-Miracles, ce fut là qu'il fonda sa Congrégation avec deux compagnons seulement. Ils étaient bien pauvres, mais pleins de joie de souffrir pour Jésus-Christ. Leur temps se partageait entre la prière et le soin des malades. Ils allaient chaque jour au grand hôpital du Saint-Esprit, consolant les infirmes, faisant les lits, balayant les salles, pansant les plaies, préparant les remèdes que les médecins avaient ordonnés. Jamais les malades n’eurent de servants plus attentifs à leurs moindres désirs : c’étaient de vérilables mères au chevet de leurs enfants. Les besoins
de l’âme n'étaient pas moins secourus que ceux du corps ; les nouveaux frères les préparaient à recevoir les derniers sacrements, les aidant de leurs prières, ne les quittant qu’à la mort, après les avoir vus s'endormir dans la paix du Seigneur. Que de pauvres pécheurs leur ont dû leur salut! Que d’âmes bienheureuses bénissent aujourd’hui dans le ciel la charité du saint prêtre, qui leur avait ménagé ces derniers secours dont dépend l'éternité.
Des adversaires puissants voulurent le traverser dans ses desseins ; mais sa confiance én Dieu triompha de tout. En 1585, ses amis, ou plutôt la divine Providence, lui procurèrent une maison commode pour loger sa Congrégation. Cependant l’Ordre était toujours dans la misère : il avait même des dettes considérables. Cela plongeait les frères dans la plus grande inquiétude ; on eût dit que la confiance de notre Saint dans la divine Bonté n’en . était que plus grande : il savait que le père n’a jamais plus de pitié de ses enfants que lorsqu'il les voit le plus abandonnés.
« Mes Pères et mes Frères », leur avait-il dit, un jour qu’ils lui témoignaient leurs craintes, « il ne faut jamais douter de la Providence ; il ne se passera pas un mois qu’elle ne vienne à notre secours et ne paie toutes nos dettes. Rappelez-vous ce que ce bénin Sauveur », ajouta-t-il en montrant le tabernacle, « disait à la vierge sainte Catherine de Sienne : Catherine, pense à moi, et je penserai à toi. Ainsi, pensons à lui et à nos pauvres, pour qu’il pense à nous. Lui est-il si difficile de nous donner un peu de ces biens temporels, dont il a comblé les Juifs et les Turcs, qui sont les ennemis de notre foi ? »
Une autre fois, comme ses créanciers lui disaient : « Eh bien! Père,
quand finirez-vous de nous payer ? »
« Ne vous inquiétez pas», répondit le Saint ; « Dieu n'est-il pas assez puissant pour envoyer ici demain matin des sacs d'argent ? »
Les créanciers se mirent à rire en disant : « Le temps des miracles est passé ».
La confiance du Saint ne fut point trompée, et sa prophétie se réalisa ; car à cette époque mourut le cardinal Mondovi, l’ami et le bienfaiteur de l'Ordre. Sur le point de quitter cette vie, il prit dans ses mains tremblantes les mains de saint Camille, et Les serrant une dernière fois, il lui dit avec un regard plein de tendresse : « Père, je vous ai aimé dans la vie et dans la mort ; Souvenez-vous de prier pour moi ».
Le Saint, attendri de tant de bonté, ne put lui répondre que par ses larmes et par ses prières. Bientôt le cardinal expira, et le Saint comprit ce qu'il avait voulu lui dire par ces mots : « Je vous ai aimé dans la vie et dans la mort »; car, en ouvrant le testament, on trouva qu'il laissait aux religieux de la Madeleine quinze mille écus romains, c’est-à-dire plus de quatrevingt mille francs, somme très-considérable en ce temps-là.
A mesure que Dieu fournissait des ressources à Camille, celui-ci, voulant consacrer à Dieu tout ce qu’il en avait reçu, embrassait avec son Ordre de nouvelles œuvres de charité. Il voulut que ses frères s’engageassent à servir les pestiférés, les prisonniers, et ceux mêmes qui mouraient dans leurs propres maisons. Leur principal soin était de secourir les âmes en suggérant aux malades des actes de religion convenables à l’état où ils se trouvaient. Camille procura aux prêtres de son Ordre les meilleurs livres de piété qui traitaient de la pénitence et de la Passion de Jésus-Christ, et leur recommanda de se faire, d’après les Psaumes, un recueil de ces prières touchantes que l’on appelle jaculatoires, pour qu’ils s’en servissent dans le besoin. Il leur ordonna d'assister surtout les moribonds, de leur faire régler de