ST. ALBERT'S COLLEGE LIBRARY - SAINTE ÉLISABETH, REINE DE PORTUGAL
une preuve péremptoire de ce qu’il avançait, il voulut présenter le morceau de viande qui lui avait été remis; mais, par une permission miraculeuse du ciel, il se trouva n’avoir plus qu’un poisson, ce qui justifia le serviteur de Dieu et fit passer le messager pour un calomniateur.
On l’invoque principalement contre la morsure des chiens enragés, pour laquelle on a coutume de boire dans le calice qui fut trouvé sur sa poitrine à l’ouverture de son tombeau, et contre les loirs qui rongent les biens de la terre. En effet, nous trouvons dans un auteur qui vivait sur la fin du xu° siècle, que, depuis sa mort, aucun loir ne pouvait demeurer vivant dans tous les environs d’Augsbourg : à ce point qu'un peu de terre de son sépulcre, étant dévotement transportée aïlleurs, en chassait à l'instant ces
animaux. Cet auteur assure que, de son temps, cette merveille se renouvelait souvent.
Acta Sanctorum. — Cf. Surius, au 4 juillet; Godescard; Baïillet.
SAINTE ÉLISABETH, REINE DE PORTUGAL 1336. — Pape : Benoit XII. — Roi de France : Philippe VI, de Valois.
Sainte Elisabeth a été un ange de piété, un ange de charité, un ange de douceur ; jamais moine n'a plus constamment prié que cette Sainte, jamais pénitent ne s’est plus mortifié, jamais dévot n'a entre pris de plus grandes choses pour la gloire de Dieu et le bien du prochain,
Le P. Ceriziers, Eloge de sainte Elisabeth.
Comme il est difficile de trouver ensemble l’éclat d’une couronne royale avec la bassesse de l'humilité chrétienne, nous ne pouvons regarder qu'avec admiration les illustres personnes qui, par un amour inviolable pour Jésus- Christ, ont su allier ces deux choses incompatibles aux yeux du monde. Nous “allons voir dans la vie de sainte Elisabeth qu’elle a trouvé le secret de cette
divin£ ailiance. Les princesses et les dames au plus haut rang verront en elle un exemple qui les engagera fortement à la vertu, et qui les rendra inexcusables au jugement de Dieu; puisque, n'étant pas moins obligées qu'elle à le servir, il ne leur est pas moins possible qu’à elle de le faire malgré les obstacles de la grandeur ; et les femmes de médiocre condition rougiront de voir qu’elles ont tant de peine à faire ce qu’une si grande princesse a pratiqué fidèlement durant tout le cours de sa vie.
Sainte Elisabeth était fille de Pierre III, neuvième roi d'Aragon, et de Constance, fille de Munfroi, roi de Sicile, petit-fils de l’empereur Frédéric IL Elle paquit l'an 4271, sous le règne de Jacques I°, son aïeul, surnommé le Saint, à Cause de sa vertu, et le Conguérant, à cause de sa valeur. On lui donna le nom d'Elisabeth en considération de sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe, sa tante, qui avait été canonisée par le pape Grégoire IX, en 1235. Sa naissance apporta tant de joie à toute la famille royale, qu'elle rétablit la bonne intelligence entre son grand-père et son père, qui avaient ensemble des différends très-préjudiciables à l'Etat : heureux présage qu’un jour elle serait une puissante médiatrice qui ménagerait la paix entre les rois et les
royaumes. Le roi Jacques, qui prévit bien qu’elle surpasserait en piété toutes les princesses du sang d’Aragon, voulut l’avoir à sa cour et prendre lui-même le soin de son éducation, afin de lui inspirer de bonne heure le désir de la vertu et les solides maximes de la religion chrétienne. Elisabeth, qu'il laissa à sa mort dans la sixième année de son âge, étant retournée en la maison de son père, montra aussitôt, par sa modestie et par sa conduite, combien elle avait profité auprès de son aïeul. A l’âge de huit ans, elle récitait chaque jour l’office divin; ce qu’elle pratiqua depuis jusqu’à la mort. Elle avait tant de compassion pour les pauvres, qu’elle ne pouvait les voir sans les assister par tous les moyens que sa charité lui fournissait. Elle méprisait le luxe des habits, qui est si ordinaire aux princesses. Elle fuyait les plaisirs et les divertissements, qui sont souvent presque toute leur occupation. Elle s’était prescrit des jeûnes qu’elle observait inviolablement. En un mot, elle menait une vie céleste, ce qui faisait dire au roi, son père, que la piété de sa fille était cause de l’heureux succès des affaires de son Etat. L’éclat de sa vertu s'étant répandu par toute l’Europe, elle fut demandée en mariage par plusieurs princes ; mais Denys, roi de Portugal, eut le bonheur de l’emporter sur tous les autres, au grand contentement de ses sujets, qui reçurent leur nouvelle reine comme une sainte que le ciel leur donnait pour les combler de toutes sortes de félicités.
Les honneurs de la royauté avec tous leurs charmes ne touchèrent nullement le cœur d’Elisabeth et ne l’empêchèrent pas de pratiquer ses exercices ordinaires. Par une prudence vraiment chrétienne, elle tempérait, les unes par les autres, les diverses fonctions qu’elle remplissait à la cour. Son abstinence était la règle de ses délices; sa joie était modérée par ses larmes ; toutes ses actions étaient accompagnées de la prière, et, ne manquant à rien de ce qu’elle devait au roi son époux, elle faisait pour le service de Dieu tout ce que la piété exigeait d’elle dans sa condition. Pour cet eftet, toutes les heures de son temps étaient saintement distribuées. Dès qu’elle était levée, elle récitait Matines et Prime, puis elle se rendait à sa chapelle où elle entendait la messe à genoux, durant laquelle elle faisait toujours son offrande, afin de ne pas paraître les mains vides devant la majesté de son Dieu. Elle avait aussi coutume de baiser par respect la main du prêtre. Elle s’approchait souvent de la sainte communion, à laquelle elle apportait une admirable pureté de conscience, À la fin de la messe, elle disait l’office de la sainte Vierge avec celui des morts. Après le diner, elle retournaït à la chapelle pour y entendre Vêpres et y achever son office; c'était là aussi qu’elle se retirait pour faire son oraison et ses lectures spirituelles, et pour répandre son cœur en la présence du Seigneur : et toutes ses actions pieuses étaient accompagnées d’une grande abondance de larmes que la tendresse de son amour tirait de ses yeux. Quant au temps qui lui restait après ses exercices de dévotion, elle l’employait à faire elle-même de ses mains royales des ornements pour les autels ou des vêtements pour les pauvres ; et toutes les dames de la cour, touchées de son exemple, l’aidaient dans ces œuvres pieuses. Tout son extérieur annonçait la simplicité, elle était affable et pleine de bonté pour tout le monde; elle possédait éminemment l’esprit de componction, et souvent il lui arrivait, dans la prière, de verser 0er larmes abondantes.
Comme elle était presque toujours appliquée à Dieu, elle faisait une trèsrigoureuse abstinence, de crainte que son corps étant trop bien nourri, son esprit ne fût pas si propre à la contemplation. C’est pourquoi, outre les jeûnes que l'Eglise prescrit durant l’année, elle jeûnait trois fois la semaine,
l'Avent tout entier, et depuis la Saint-Jean-Baptiste jusqu’à l’Assomption de Notre-Dame, après laquelle elle commençait, en l’honneur des Anges, un Carême qui ne finissait qu’au jour de saint Michel ; les vendredis et les samedis qui précédaient les fêtes de la sainte Vierge, elle jeûnait au pain et à l’eau. Son zèle l’aurait poussée à faire d’autres austérités encore plus grandes; mais la prudence les lui fit modérer, pour ne pas désobéir au roi son mari, qui lui défendait d’en faire davantage.
Sa charité envers les pauvres était incomparable. Son aumônier avait un ordre exprès de n’en renvoyer aucun: de sorte qu’il arrivait souvent que les fonds destinés à ses aumônes n’y pouvaient suffire. Elle envoyait du blé et des vivres aux monastères des religieux et des religieuses qu'elle savait être dans la nécessité. Sa libéralité n’était pas renfermée dans les limites du royaume de Portugal ; elle s’étendait encore jusque dans les pays éloignés, que les calamités publiques rendaient misérables. Elle avait particulièrement soin des personnes de qualité que les revers de fortune, ou plutôt la divine Providence, avaient réduites à la pauvreté. Non-seulement elle donnait l'hospitalité aux pauvres pèlerins et aux étrangers, mais encore, après les avoir reçus avec toute la bonté imaginable, elle les faisait revêtir et leur donnait de quoi continuer leur voyage. Elle prenait les orphelins sous sa protection, et secourait promptement les jeunes filles qui étaient dans l’indigence, afin de les tirer du péril auquel la misère exposait leur pureté; elle envoyait des habits à celles qui en avaient besoin, et elle trouvait de bons partis à celles qui étaient portées au mariage. Elle ne se contentait point de faire donner aux malades les choses qui leur étaient nécessaires, mais elle voulait encore les servir elle-même. Tous les vendredis de Carême elle lavait les pieds à treize pauvres ; et après les leur avoir baisés fort humblement, elle les faisait revêtir d’habits neufs. Elle pratiquait la même chose le Jeudi saint à l’égard de treize pauvres femmes. Dieu autorisa par des miracles ces dévotions d’Elisabeth. Un jour qu’elle lavait les pieds aux pauvres, il se trouva dans le nombre une femme qui avait au pied un ulcère dont la mauvaise odeur était insupportable : la reine, malgré toutes les répugnances de la nature, prit ce pied infect, en pansa l’ulcère, le lava, l’essuya, Le bäisa et le guérit. Ayant fait la même charité aux pau- vres à Santarem, le jour du Vendredi saint, il en resta un dans le palais, estropié et couvert de lèpre, qui n’avait pu suivre les autres à cause de sa grande faiblesse : un garde de la porte l’ayant rencontré, se mit en colère contre lui, lui déchargea un coup de bâton et le blessa. Elisabeth en étant informée, fit d'abord venir le garde qu’elle réprimanda sévèrement de sa dureté envers les pauvres; puis elle se fit apporter l’estropié, mit elle-même le premier appareil à sa plaie et ordonna qu’on eût grand soin de lui; mais le lendemain, par les mérites de la Sainte, il se trouva parfaitement guéri, tant de sa blessure que de la lèpre dont il était affligé. Portant un jour dans sa robe une grande somme d’argent pour le distribuer aux pauvres, elle rencontra son mari qui lui demanda ce qu’elle portait ; elle répondit; « Ce sont des roses » ; et, en effet, dépliant aussitôt sa robe, il se trouva, par une merveille de la divine Providence, que c’en était, quoique ce fût dans un temps où naturellement il n’y en pouvait avoir. C’est en mémoire de ce miracle qu'une des portes du monastère de Sainte-Claire, qu’elle fit bâtir, fut appelée la Porte des Roses, à cause des grandes aumônes qu’elle y avait distribuées aux pauvres.
Une des principales fonctions de la charité, c’est de rétablir la paix entre les personnes qui sont en dissension : c’est en quoi l’on peut dire que celle
de sainte Elisabeth a triomphé ; car si dès sa naïssance elle a réuni son aïeul avec son père, dans le cours de sa vie elle fit des réconciliations qui, selon les apparences humaïnes, semblaient impossibles. Alphonse de Portalègre, son beau-frère, était en querelle avec son mari à cause de quelque domaine qu’il prétendait lui appartenir, et il était résolu de se faire lui-même justice par la force des armes. Mais notre Sainte étouffa cette guerre civile, en sacrifiant une partie de ses revenus et les cédant de grand cœur au roi pour le dédommager de ce qu’il relâchait au prince, son frère. Le principal devoir d’une reine est d’adoucir l'esprit du roi envers son peuple et ses sujets ; de lui remontrer dans les occasions les abus qui se glissent dans l’administration des affaires, et d'empêcher qu’il ne soit surpris ni trompé par des personnes malintentionnées, qui ne regardent l'intérêt de leur maître qu'autant que le leur propre y est lié. C’est à quoi Ehsabeth travaillait incessamment. Elle donnait souvent de bons avis au roi ; elle le portait efficacement à bien gouverner ses Etats; elle lui inspirait des sentiments de douceur et de compassion envers son peuple ; elle l’exhortait particulièrement à ne point prêter l'oreille aux vains discours des flatteurs, ni aux faux rapports des envieux ; elle le remit deux ou trois fois en bonne intelligence avec le prince Alphonse, son fils, lorsque l'Etat, se trouvant divisé pour eux en deux partis, l’on était sur le point d’en venir aux mains. Quand elle savait que des familles étaient en procès, elle faisait en sorte de les accommoder à l'amiable pour les empêcher de se consumer en frais. Si quelqu’une des parties manquait d'argent pour satisfaire à l’autre, selon les conditions proposées, elle en donnait libéralement du sien, afin de ne pas retarder trop longtemps les liens de la paix, qu’elle préférait à tout l’or du monde. Mais sa charité ne parut jamais plus héroïque que dans une émeute populaire qui arriva à Lisbonne. Les citoyens, dont les uns tenaient pour le roi, et les autres pour le prince Alphonse, son fils, étant déjà sous les armes, prêts à se battre les uns contre les autres, notre généreuse princesse monta sur une mule, et, allant de côté et d'autre au milieu des deux armées, pour les solliciter par ses larmes, aussi bien que par ses paroles, à mettre bas les armes et à traiter de paix, au lieu de penser à la guerre, elle réussit si heureusement dans sa négociation ,qu'elle obligea le fils à demander pardon à son père, et le père à pardonner son fils. Le Portugal ne fut pas le seul royaume où elle fit régner la paix, elle travailla encore fortement à l’établir entre les autres rois des Espagnes, afin qu'étant unis ensemble ils pussent exterminer les Maures, qui en occupaient une partie assez considérable et ravageaient l’autre par leurs incursions continuelles. Elle réconcilia Pierre, roi d'Aragon, son père, avec Ferdinand, roi de Castille, son gendre : ce que quelques princes avaient plusieurs fois tenté de faire inutilement. Elle remit aussi en paix le roi, son mari, avec le même Ferdinand, lorsqu'ils se préparaient à se faire la guerre. Enfin, l’on peut dire qu’elle est morte des fatigues qu'elle prit pour éteindre une cruelle dissension entre Alphonse, roi de Portugal, son fils, et Alphonse, roi de Castille, son petit-fils.
Cet amour d’Elisabeth pour la tranquillité publique méritait bien, ce semble, qu’elle jouit des douceurs d’une paix privée avec le roi, son mari; mais Dieu, voulant éprouver sa vertu, permit que la discorde prît naissance de ce qui ne devait produire entre eux qu’une parfaite concorde. Le prince Alphonse, son fils, s'était soulevé contre le roi. La reine n’épargnait rien pour les remettre bien ensemble : outre ses prières et ses morlifications, pour apaiser la colère de Dieu et pour obtenir de sa miséricorde une paix solide dans la maison royale, elle faisait tout son possible pour persuader à
Alphonse de quitter les armes, de se soumettre au roi, son père, et d’implorer sa clémence. Cependant quelques malintentionnés empoisonnèrent, auprès du roi, des négociations si charitables, lui faisant entendre que la reine assistait secrètement le prince d’argent et de soldats, et qu’elle lui révélait le secret du conseil : ce qui avait plusieurs fois empêché, disaient-ils, qu’on ne l’arrêtat. Ce rapport aïigrit tellement le roi, que, sans s'informer de la vérité, il priva Elisabeth de tous ses revenus et la relégua à Alanquer, avec défense d’en sortir sans son ordre. Dès que cela fut su dans le royaume, plusieurs grands seigneurs, indignés d’un si mauvais traitement, la vinrent trouver pour lui offrir leurs services, afin que, par la force des armes, on obligeät le roi à révoquer cet exil, et à la rétablir dans les honneurs dus à sa qualité. Mais bien loin de profiter de cette disposition de ses sujets, elle fit ce qu’elle put pour les apaiser et étouffer leur fureur. « Abandonnons nos intérêts », leur dit-elle, « à la divine Providence, et n’ayons confiance qu’en Dieu seul, il saura bien montrer notre innocence et ôter de l’esprit du roi, mon seigneur, les méchantes impressions qu’on lui a données de notre conduite ». Elle passa donc tout le temps de son exil à verser des larmes, à macérer son corps, à jeûner des semaines entières au pain et à l’eau, et à prier presque sans relâche, jusqu’à ce qu’enfin le roi, entièrement désabusé, la rappela auprès de sa personne et conçut pour elle de nouveaux sentiments de tendresse et de vénération.
Sa patience parut encore en d’autres occasions, particulièrement dans les amours illicites du roi. Bien que ce prince eût des enfants d’elle, savoir : Constance, depuis mariée à Ferdinand IV, roi de Castille, et Alphonse, qui lui succéda, et que, d’ailleurs, il fût homme courageux, libéral, juste, père des pauvres et orné de toutes les qualités propres à faire un grand roi, il était néanmoins incontinent ; et, sans avoir égard à la fidélité qu’il devait à la reine, son épouse, ni au scandale qu’il donnait à son peuple, il se laissa gagner par plusieurs maîtresses qui lui donnèrent aussi des enfants. Elisabeth en conçut une douleur extrême, et ce lui était sans doute un grand sujet de mécontentement d’être obligée de voir tous les jours devant ses yeux des personnes qui partageaient avec elle le cœur de son mari. Cependant, plus touchée de l’offense de Dieu que de l’injure qu’on lui faisait, elle ne leur en témoigna jamais rien, et s’appliqua seulement à retirer le roi de ses débauches par les voies de la douceur. C’est dans cette vue qu’elle avait soin des enfants qui sortaient de ce commerce criminel, les faisant nourrir elle-même, et récompensant leurs nourrices et leurs gouvernantes avec la même bonté et libéralité qu’elle eût pu faire pour celles de ses propres enfants ; et, par ces actions héroïques, elle changea si bien le cœur de son mari ; que, reconnaissant enfin qu’une femme si sage était pour lui un riche trésor, il renonça à toutes sortes de plaisirs illégitimes, et lui garda depuis la foi conjugale jusqu’à la mort. Mais, parce que les grands changements ne se font pas dans le cœur d’un prince, si Dieu, qui le tient entre ses mains, ne les ménage par sa Providence, un accident terrible acheva d’ouvrir les yeux au roi et de lui faire connaître la sainteté d'Elisabeth.
Elle avait un page dont elle se’servait ordinairement pour faire ses aumônes et pour d’autres œuvres de piété, parce qu'il était sage et vertueux, et qu’il s'acquittait prudemment de toutes les commissions qui lui étaient données. Il arriva qu’un autre page de la chambre du roi, jaloux de l'honneur que la reine faisait au premier, résolut de le perdre, et, pour en venir à bout, comme il avait l'oreille de son maître, il lui fit entendre que la reine avait plus d’affection pour ce jeune garçon que la loi de Dieu ne le
permettait. Il n’en fallut pas dire davantage à ce prince pour l’aigrir, parce que le désordre où il vivait encore le rendait susceptible de toutes sortes de mauvaises impressions contre son épouse : il conçut donc aussitôt le dessein de faire mourir secrètement cet innocent ; et, étant monté le jour même à cheval pour s’en aller se promener, comme il passait par un lieu où il y avaït un four à chaux, il tira à part ceux qui entretenaient le feu et leur ordonna que, quand il viendrait un page leur demander s'ils avaient fait ce que le roi leur avait commandé, ils s’en saisissent sur-le-champ et le jetassent dans le fourneau ardent pour y être consumé. Le lendemain, le roi ne manqua pas d'y envoyer le page de la reine, afin que ces hommes exécutassent sur lui ce qu’il leur avait dit ; mais Dieu assiste ses serviteurs et prend le parti des innocents contre les impies : voici comment il disposa les choses par sa Providence. Le page de la reine passant devant une église, et entendant sonner la clochette à l’élévation de la sainte hostie, y entra et y demeura jusqu’à ce que la messe fût achevée. Après cette messe, il en entendit encore une autre, et, celle-ci étant finie, il demeura encore à l’église jusqu’à la fin d’une troisième qui était commencée. Cependant le roi, impatient desavoir si ce page de la reine était mort, appela un des siens, qui fut justement le calomniateur, et l’envoya en diligence au fourneau, pour savoir si l’on avait fait ce qu’il avait commandé. Les ouvriers, croyant que celui-ci était le page dont le roi leur avait parlé, s’en saisirent à l’heure même, le lièrent et le jetèrent tout vif dans le feu, où il fut incontinent consumé. Le page, innocent et faussement accusé, ayant achevé d’entendre ses trois messes, arriva bientôt après et demanda si l’on avait exécuté les ordres de Sa Majesté. On lui dit que la chose était faite. Il revint sur ses pas rendre compte à son maître. Le roi fut bien surpris de le voir et d'apprendre que son dessein avait eu une issue toute contraire à ce qu’il s’était proposé. « Qu’avez-vous donc fait, et où avez-vous été si longtemps ? » lui dit-il en colère. « Sire », répondit le page, « allant exécuter les ordres de Votre Majesté, j'ai passé près d’une église où l’on disait une messe, je l’ai entendue jusqu’à la fin; et,avant qu’elle fût achevée, on en à recommencé une autre que j'ai entendue aussi; et ensuite une troisième , parce que mon père, me donnant sa bénédiction avant de mourir, me recommanda particulièrement cette dévotion d’entendre toutes les messes que je verrais commencer, et ainsi je suis demeuré à l’église jusqu’à la fin de la dernière, après quoi j'ai fait ce que Votre Majesté m'avait ordonné ». Alors le roi, admirant les jugements de Dieu, reconnut l’innocence de la reine, la vertu de son officier et la malice du calomniateur qui les avait accusés.
Elisabeth avait besoin d’une grande abondance de grâces pour résister à de si rudes tempêtes ; aussi faisait-elle de son côté tout ce qu’elle pouvait pour se disposer à les bien recevoir : outre les bonnes œuvres que nous avons rapportées, elle ne perdait point d'occasion d’en pratiquer toujours de nouvelles. On ne fit point d’édifices publics de son temps, soit églises ou hôpitaux, soit ports ou aqueducs, auxquels elle ne contribuât considérablement par une libéralité vraiment royale : et l’on était si persuadé de sa munificence, qu'une dame de rang illustre, qui avait commencé à fonder un monastère de Bernardines, près de Santarem, se voyant au lit de la mort, la pria, par son testament, d'achever ce pieux ouvrage : ce que la Sainte accepta volontiers ; et, non-seulement elle fit achever cette maison religieuse, mais elle lui assigna encore de grands revenus pour sa subsistance, sans qu’elle voulût pour cela qu’on lui donnât le titre de fondatrice ; elle le laissa toujours à cette dame, qui en avait jeté les fondements. L’évèque de Savtarem
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avait entrepris de construire un hôpital pour les enfants trouvés ; et, voyant que par sa mort il laissait son dessein imparfait, il eut aussi recours à la piété de la reine ; il la supplia, par son testament, de vouloir bien être l’héritière de l'ouvrage qu’il avait commencé, Cette commission lui fut fort agréable ; elle fit même faire l'édifice plus spacieux , en augmenta les revenus, afin d'y entretenir plus de monde, et y prescrivit de bons règlements pour son administration. Ses soins s’étendaient jusqu’à choisir des uourrices aux enfants, et quelquefois elle leur donnait elle-même à manger, comme si elle eût été leur propre mère ; et, quand ils étaient en âge d’apprendre un métier, elle se chargeait de les placer chez des maîtres, à qui elle les recommandait singulièrement. Une dame de Coïmbre avait commencé à fonder dans cette ville un monastère pour des filles de Sainte- Claire ; mais, l'argent lui manquant, elle n’avait pu faire bâtir que la chapelle, et fort peu de logement. La reine, qui embrassait avec ardeur toutes les occasions qui pouvaient contribuer à la gloire de Dieu, résolut aussitôt d'achever cette entreprise. Pour cet effet, elle acheta des maisons voisines qu’elle unit à ce qui était déjà fait : et ainsi, elle rendit ce monastère capable de recevoir des religieuses, qu’elle y introduisit aussitôt : son humilité était si grande, qu’elle les servait quelquefois à table avec la princesse Béatrix, sa belle-fille. Elle fonda encore dans la même ville, près du palais, un hôpital pour l'entretien de trente pauvres, de l’un et de l’autre sexe : elle en fit aussi bâtir un autre en un lieu appelé les Nouvelles-Tours ou Torres-Novas, pour servir d'asile aux femmes débauchées qui voudraient se retirer et faire péitence de leur vie licencieuse.
Quelque dure que fût la conduite du roi son mari à son égard, elle conserva néanmoins toujours pour lui un très-profond respect et toute la tendresse d’une parfaite épouse, ainsi que l’avons déjà fait remarquer en plusieurs occasions ; mais on peut dire que son amour conjugal ne parut jamais plus fort et plus pur tout ensemble, que dans la maladie dont il mourut, et après sa mort. Et effet, dès qu’elle le vit dangereusement malade, on ne peut dire combien elle en fut affligée, ni les soins qu’elle apporta pour assister en cet état : elle ne le quittait pas d’un moment, et lui rendait ellemême toutes les assistances nécessaires ; quelque instance que lui fit le roi de se donner un peu de repos, elle ne ménageait pas pour cela davantage sa santé ; elle passait les nuits auprès de son lit pour lui faire prendre, aux heures précises, les remèdes ordonnés par les médecins ; elle tâchait de le consoler dans ses douleurs, et de bannir de son esprit la mélancolie que lui causait la violence du mal. Elle étudiait de favorables moments pour lui parler de Dieu et de la rigueur de ses jugements, de la componction avec laquelle il faut détester ses péchés pour en obtenir le pardon, de la pureté de conscience que doit avoir une âme pour paraître aux yeux de la divine Majesté, devant qui les rois ne sont pas plus que les bergers ; enfin, elle n’épargnait rien, soit pour son soulagement, soit pour le disposer à mourir chrétiennement, si Dieu voulait l’appeler à lui. C'était aussi dans cette vue qu'elle faisait des prières extraordinaires, et qu’elle en faisait faire en beaucoup d’endroits, qu'elle distribuait de grandes sommes d’argent aux pauvres, et qu’elle pratiquait quantité d’autres bonnes œuvres.
Après la mort du roi, arrivée à Santarem, le 6 janvier 1325, quelque accablée de douleur qu’elle fût, elle ne s’abandonna point aux larmes qui, bien loin de profiter aux défunts, font souvent qu’on oublie de leur procurer les secours dont ils ont besoin ; mais elle se retira dans sa chambre pour y recevoir de la consolation dans l’entretien avec son Dieu. Sa charité
ja porta plus loin : car, pour engager le ciel à ouvrir ses trésors pour le'soulagement de l’âme de son mari, elle se dépouilla de ses vêtements royaux, se coupa elle-même les cheveux, et prit l’habit de Sainte-Claire ; puis, en ce saint appareil, retournant où était le corps du roi, elle dit généreusement aux grands du royaume qui étaient présents : «Sachez que, en perdant votre roi, vous avez en même temps perdu votre reine ; la mort, d’un seul coup, vous a enlevé l’un et l’autre ; rendez au corps de votre souverain tous les honneurs que mérite sa dignité. Pour moi, j’y assisterai très-convenablement avec ce pauvre habit, puisqu'il n’en faut point de plus riche pour des funérailles, et que, comme cette corde et cette vile tunique représenteront ma douleur, ainsi ce voile de ma tête rendra témoignage de la constante fidélité que j'ai eue pour mon époux». Elle se mit ensuite proche du corps du roi, et ne le quitta plus qu’il ne fût inhumé. On le porta au monastère des Cisterciens d’Odiveras, qu’il avait fait bâtir de son vivant, et où il avait choisi sa sépulture. La reine y demeura encore quelques jours, non pas pour y recevoir de la consolation dans son veuvage, mais pour y Continuer ses prières au tombeau du roi. Elle y fit dire aussi beaucoup de messes pour le repos de son âme ; et, à cette même intention, elle revêtit plusieurs pauvres, et distribua des aumônes à un très-grand nombre de personnes.
Après lui avoir ainsi rendu les derniers devoirs, elle s’en alla à Coïmbre, au monastère de Sainte-Claire, dans le dessein de s’y renfermer et d'y finir ses jours sous la Règle de cette Sainte. Mais elle en fut détournée par quelques serviteurs de Dieu; ils lui représentèrent que, si elle le faisait, cette multitude innombrable de pauvres, qu’elle entretenait de ses libéralités, étant privés de son assistance, seraient réduits à la dernière extrémité ; elle préféra donc les avantages de son prochain aux mouvements de sa dévotion particulière et à sa propre satisfaction, et ne se renferma pas entièrement dans le cloître. Cependant, elle retint toujours l’habit de pénitence du Tiers Ordre de Saint-François ; et, ayant fait construire auprès du monastère un appartement d’où elle y pouvait entrer, elle se retirait souvent avec les religieuses, qu’elle avait permission d’aller voir quand elle voulait.
Dans l’année de la mort du roi, son mari, elle alla, pour le repos de son âme, en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, en la ville de Compostelle, en Galice. Dès qu’elle fut arrivée au lieu d’où l’on commence à découvrir les hautes tours de cette église, elle mit pied à terre et acheva en cet état le reste du chemin : ce qu’elle fit avec tant de ferveur, que personne n’osa s'opposer à sa dévotion. Durant son séjour dans ce saint lieu, on célébra la fête de ce saint Apôtre le 25 juillet, et elle choisit ce jour-là même pour lui offrir les riches présents qu'elle avait apportés. Elle lui présenta donc sa couronne d’or, garnie des plus belles pierreries du monde, ses habits royaux | tout éclatants de broderies et de perles, des vases d’or et d'argent d’un prix inestimable, un ornement complet pour servir aux messes pontificales, des tapisseries et des étoffes hérissées, pour ainsi dire, d’or et de pierres précieuses, une prodigieuse somme d'argent, et tant d’autres dons considé- Re cs que FÈ sa Ron elle avait surpassé tout ce que
gre princes de la terre avaient jamais fait à l’honneur de saint Jacques: Ayant Dis pleinement satisfait à sa dévotion, elle se rendit au monastère des Cisterciens, à Odiveras, pour y célébrer, avec une pompe et une magnificence royales, l’anniversaire de la mort du roi, son mari après quoi elle retourna à Coïmbre. Ce fut alors qu’elle fit achever le monastère de Sainte-Claire, auquel elle assigna de nouveau de très-amples revenus. Comme elle avait encore beaucoup d’étoffes précieuses et quantité de lin-
gots d'argent, elle fit venir des orfévres et des brodeurs, et leur donna tous ces trésors pour en faire des ornements sacrés pour les autels : des calices, des croix, des encensoirs, des chandeliers, des lampes et d’autres vases destinés au culte divin ; elle en laissa une partie au monastère de Sainte-Claire, et elle distribua le reste à diverses églises de Portugal.
Nous avons rapporté jusqu'ici les vertus que sainte Elisabeth a pratiquées du vivant du roi, son mari, et la première année de son décès; il faut voir maintenant ce qu’elle a fait depuis ce temps-là jusqu’à sa mort. On peut dire, qu’étant délivrée de la loi du mariage, comme parle saint Paul, et n'ayant plus d'autre soin que celui de vivre en Jésus-Christ, elle a fait paraître les mêmes vertus avec un nouvel éclat. L’abstinence, la retraite, l’oraison et la charité envers le prochain, furent encore ses exercices ordinaires ; mais, Comme elle n’était plus obligée de se ménager pour obéir et complaire au roi, elle leur donna une étendue beaucoup plus grande. Son grand âge, qui était de
près de soixante ans, ne l’'empêcha point de faire des jeûnes très-rigourer / #