SAINT ANTIMOND, APOTRE DES MORINS
ÉVÊQUE DE L'ANCIEN SIÉGE DE THÉROUANNE vie siècle.
Cujus palientia vinci non potest, ille perfectus esse probatur.
Celui dont la patience est invincible prouve qu'il est parfaite.
Saint Anselme.
Clovis avait reçu le baptême, et saint Remi, l’apôtre des Francs, l’archevêque de la vaste province ecclésiast que de Reims, désirait ardemment voir s'étendre de plus en plus le règne de Dieu dans les vastes pays commis à sa sollicitude pastorale. Alors il jeta les yeux sur Thérouanne et Boulogne, les deux capitales de la partie de sa province, baignée par la mer, et il vit dans quelle désolation spirituelle se trouvait cette contrée, que jadis Victrice avait rendue florissante. Partout, des ruines déplorables avaient remplacé les belles proportions de l'édifice chrétien; des plantes sauvages et stériles croissaient en toute liberté là où s'élevait majestueux et fécond l'arbre de la foi : la Morinie presque tout entière était redevenue païenne ; car, si les exemples de saint Maxime avaient brillé d’un vif éclat comme une étoile resplendissante au milieu de cette nuit ténébreuse, sa parole p’avait pu ramener à la lumière de l'Evangile ces peuples infortunés assis à l’ombre de la mort.
Non loin de la cité de Reims vivait un solitaire d’une grande sainteté. Son zèle pour la gloire de Dieu l'avait d’abord fait sortir du milieu des sollicitudes de cette vie pour l’élever aux fonctions sublimes du sacerdoce. Puis, jaloux de s’élever encore à une plus haute perfection, il avait renoncé à l'exercice de son ministère pour vivre d’une vie de contemplation et d'union à Dieu, et ne plus s’occuper que du soin de son salut. C’est sur lui que saint Remi arrêta ses regards ; il pensait en effet, et avec raison, qu’un peuple depuis longtemps endurci et rebelle, comme étaient les Morins, avait bien plutôt besoin d’un modèle parfait de toute sainteté que des brillants discours et des savantes controverses d’un homme versé dans les sciences humaines.
Il fit donc venir le pieux solitairé, et lui fit part de son dessein. Plein de crainte en apprenant une nouvelle à laquelle il s'attendait si peu, le saint anachorète rejette d’abord la proposition de l’archevêque, qui insiste et lui parie avec tant de force de l'excellence de la charité, de sa prééminence sur toutes les autres vertus, que la résolution première du solitaire s’ébranle, sans que néanmoins son consentement soit encore obtenu. Enfin, saint Remi lui fit un tableau si vif et si attendrissant des misères affreuses dans lesquelles se trouvaient plongés les peuples de la Morinie, l’Esprit-Saint donna à sa parole tant de force persuasive, que les entrailles de la charité du bienheureux serviteur de Dieu sémurent profondément, et il consentit à recevoir sur ses épaules le joug de l’épiscopat. Il consentit dès lors à se faire tout à tous, à devenir le serviteur de ses frères, à faire l’œuvre bonre
par excellence, à donner au Seigneur la plus grande marque possible de charité et de dévouement, il s’éleva à la perfection de l’imitation du Sauveur ; Car telle est l’idée que les saints Pères nous ont donnée du sacerdoce dans sa plénitude.
C'est alors que, transporté d’un saint enthousiasme, Remi s’écria :« Jusqu’à présent vous avez fui le monde, maintenant, Ô homme de Dieu, vous aurez à lutter contre le monde. Vous rencontrerez des cœurs durs, des têtes de roches; mais le glaive de Dieu est plus fort que l’épée la mieux trempée. Combattez vaillamment contre le monde, renversez le monde, soyez l’ennemi déclaré du monde, et que ce titre vous serve en même temps de nom pour vous désigner désormais : Zsto et vocare Anti-mundus ». Depuis lors, en effet, c’est sous le nom d’Antimond (opposé au monde) qu’on a toujours désigné le saint personnage, à tel point que le nom qu’il portait auparavant s’est tout à fait perdu.
Cependant un obstacle imprévu, et dont on ignore la cause, l’empêcha pendant trois années entières de se rendre dans le diocèse confié à ses soins. On croit que l’opposition venait de Chararic, ce prince ne pouvant rien souffrir qui vint ou parût venir de Clovis. Antimond profita de ces trois années pour se rendre de plus en plus digne de la mission que Dieu lui avait donnée. Il redoubla d’ardeur dans ses prières, de rigueur dans ses jeûnes, et il eut le bonheur de jouir bien souvent des entretiens de saint Remi et de saint Waast. Enfin, l’heure de la grâce et de la miséricorde sonna pour la Morinie, et, l’an 500 de l’Incarnation de Notre-Seigneur, Antimond put se mettre en route et faire son entrée dans son diocèse. Cette entrée ne fut point brillante ni joyeuse; elle ressemblait bien plus à la marche pénible du Seigneur montant au Calvaire qu’au solennel triomphe du jour des palmes. Les enfants, les hommes et les femmes allaient partout au-devant de lui; les places publiques, les carrefours, tous les lieux où passait l’homme vénérable étaient aussitôt remplis de monde; mais ces femmes, ces enfants, ces hommes n'étaient pas venus pour lui offrir de symboliques présents, d’affectueuses paroles. Les sarcasmes, les plaisanteries, des imprécations, des injures grossières et des paroles de colère, des menaces, voilà quels furent les tributs de bienvenue qu’apportèrent à saint Antimond nos aveugles aïeux. Ils furent sur le point d’en venir aux voies de fait et aux coups ; mais l’admirable reflet du calme et de l'harmonie de toutes les puissances de son âme, qui se manifestait sur tout son extérieur, et la patience inébranlable qu’il opposait à toutes leurs attaques sans que sa face trahît la moindre émotion, les contenait, bien malgré eux, dans leur fureur.
Enfin, les plus hardis et les plus provocateurs de la troupe insensée lui demandèrent avec dérision ce qu'était donc venu nous annoncer de si rare et de si beau ce Christ qu’il prêchait, et quels prodiges il savait donc faire pour leur demander de croire en lui. Antimond se contenta de leur répondre : « Je ne suis point venu pour faire des prodiges ; j’en ferai un seul toutefois, et celui-là sera décisif. Couvrez-moi d’opprobres, accablez-moi d’injures, continuez de me traiter comme vous l’avez fait jusqu'ici, je vous défie de jamais me faire perdre le calme et la paix que je tiens de Jésus- Christ : voilà le plus grand des prodiges, d’avoir su par Jésus-Christ remporter la victoire sur les passions ».
Cette invincible patience ébranla Chararic et l’amena à des sentiments plus modérés. Il vit bien qu'Antimond n’était point venu pour faire les affaires de Clovis, mais bien pour s'occuper exclusivement des choses du