XXIT JOUR DE JUILLET
A Marseille, la naissance au ciel de sainte MARIE-MADELEINE, de laquelle Notre-Seïgneur chassa sept démons, et qui mérita de le voir la première après sa résurrection. 1er s. — À Philippes, en Macédoine, sainte Syntyche, dont samt Paul fait mention. 1er s.—À Ancyre, en Galatie, Ja naissance au ciel de saint PLATON, martyr, qui, sous le lieutenant Agrippin, fut rudement battu de verges, déchiré avec des ongles de fer, torturé d’une manière atroce, par des tourments variés; enfin, ayant eu la tête tranchée, il rendit à Dieu son âme invincible. Les miracles qu'il fit pour secourir les captifs sont attestés par les actes dun second Concile de Nicée. 304. — En Chypre, saint Théophile le Jeune, préteur, qui fut pris par les Arabes, et n'ayant pu être amené, ni par les présents ni par les menaces, à renier Jésus-Christ, périt par le glaive. 7190. — À Antioche, saint Cyrille, évêque, renommé pour sa science et sa sainteté. 300.— En Auvergne, saint MÉNELÉ, abbé. Vers 700.—Au monastère de Blandinberg, saint VANDRILLE, abbé, illustre par ses miracles. 661. — A Scythopolis, en Palestine, saint Joseph, comte f. Vers 366.
MARTYROLOGE DE FRANCE, REVU ET AUGMENTÉ
Au diocèse de Rouen, saint Vandrille, abbé, cité au martyrologe romain de ce jour. — Dans l’ancienne abbaye de Berg-Saint-Winoc (Mons Sancti Winoci), de l'Ordre de Saint-Benoît, fondée vers 4028 au diocèse de Lille, sainte Lewine ou Levinne, vierge et martyre en Angleterre. Bretonne d’origine, elle fut mise à mort par les Saxons avant que ces peuples, qui s’étaient établis dans la Grande-Bretagne, se fussent convertis au christianisme : ses reliques, après avoir été vénérées, pendant plusieurs siècles, à Scafort, dans le pays de Sussex, furent transférées à Berg-Saint- Winoc, en 1058. Cinq siècles après, ces précieuses reliques furent brülées dans l’incendie qui réduisit en cendres cette abbaye en 1558. vire s. — À Besançon, les saints HILAIRE, PANCHAIRE ou PANCRACE, et JUST, qui se succédèrent sur ce siége épiscopal. 1v9 s. — À Marseille, saint SALVIEN, prêtre de cette Eglise et écrivain ecclésiastique. ve siècle. — À Bourges, saint Beaufroi, appelé aussi Baltfrid, Walfroy et Baudry, solitaire, frère de sainte Beuve, fondateur de l’abbaye de Montfaucon (Mons Falconis), au diocèse de Verdun. C'était une abbaye de l'Ordre de Saint-Benoît, sous l’invocation de saint Germain d'Auxerre. Baudry la fonda en 630. Ses restes, transportés d'abord à Verdun, furent ensuite ramenés à Montfaucon, et déposés dans l’église de Saint-Germain. Il est fait mention de saint Beaufroi ou Baudry dans les Actes de saint Vandrille dont nous donnons la vie en ce jour.
MARTYROLOGES DES ORDRES RELIGIEUX
Martyrologe de l'Ordre de la bienheureuse Vierge Marie du Mont-Carmel. — La naissance au ciel de sainte Marie-Madeleine, de laquelle Notre-Seigneur chassa sept démons, qui mérita de le voir la première après sa résurrection, et dont la fête chez nous se célèbre le 3 octobre. 1er 8.
1. Ayant eu un songe dans lequel il lui sembla voir Jésus-Christ qui lui adressait ces paroles : « Je suis ce Jésus que vos pères ont cruciäé, croyez en moi », il se sentit plus que jamais pénétré d'estime pour le christianisme. Etaat allé dans la Cilicie pour recueillir les dîmes que l'on payait au patriarche, il emprunta des chrétiens Le livre des Evangiles. Les Juifs le surprirent lorsqu'il lisait ce livre, se jetèrent sur lui, le traînèrent à la synagogue et l'y battirent cruellement ; mais l'évêque des chrétiens le délivra de leurs mains et lui conféra le baptême. Constantin le Grand lui donna le titre et le rang de comte avec plein pouvoir de bâtir des églises partout où il le jugerait convenable; ce qu'il fit. Pendant la persécution de Constance, il se retira à Scythopolis et logea dans sa maison de grands serviteurs de Dieu, entre autres saint Eusèbe de Verceil et saint Epiphane. 11 mourut à soixante-dix ans. — Godescard.
fartyrologe des Carmes déchaussés. — Sainte Marie-Madeleine …. dont la fête chez nous se célèbre le 24 août, 1er s.
ADDITIONS FAITES D'APRÈS LES BOLLANDISTES ET AUTRES HAGIOGRAPHES
À Antioche, les saints martyrs Cyrille, différent de l'évêque du même nom cité au martyrologe romain, André, Tébellie, Aurée et Sterthée, signalés par saint Jérôme. — A Marsa (Maxula), en Afrique, les saints André, Elien et Aïabose ou Aïobose, plus connus sous le nom de Martyrs mazxulitains, et dont parle saint Augustin dans deux de ses sermons. — À Pavie, ville forte du royaume d'Italie, saint Jérôme, évêque de ce siége qu’il fut obligé d'accepter dans un âge fort avancé déjà, après la mort de saint Théodore. On raconte des choses merveilleuses de sa compassion pour les pauvres. Sa vie n'a été qu'un tissu de miracles. Quand il eut gouverné son Eglise pendant neuf ans, selon les uns, treize ans, selon les autres, et qu’il l’eut rendue illustre par le haut éclat de ses vertus émunentes, il s'endormit paisiblement dans le Seigneur, ployant sous le poids des années et sous celui des bonnes œuvres qui marquèrent tous les instants de sa bienheureuse existence. vire s. — À Lodi, ville de Lombardie, saint Gautier, confesseur. Devenu orphelin de très-bonne heure, il distribua ses biens aux pauvres, et se retira à Plaisance, où il soignait les : malades dans un hôpital. Après deux ans, il retourna dans sa patrie et entra comme infirmier dans l'hôpital de Saint-Barthélemy, situé hors des murs de Lodi; il en fit construire lui-même un second, avec une chapelle, sur la route qui va de Lodi à Milan ; cette maison, agrandie par Henri Septara, archevêque de Milan, s’appela d’abord hôpital de la Miséricorde, puis hôpital de Saint- Gautier. Après s'être employé avec zèle à d’autres fondations encore de cette nature, épuisé par les veilles et les fatigues de toutes sortes, notre Saint fut enlevé à ses pauvres par une maladie qui le réduisit en peu de jours à la dernière extrémité. Son corps, déposé d’abord dans l’hôpital de la Miséricorde, fut transféré plus tard dans l’église cathédrale de Lodi. 1224.
SURNOMMÉE LA PÉCHERESSE DE L'ÉVANGILE 1er siècle,
Le triomphe de la charité dans Madeleine embrasse à la fois les larmes de l'amour pénitent, les lumières de l'amour contemplatif, le dévouement de l'amour crucifié, les délices de l'amour bienheureux.
Myr Freppel, Panégyr. de sainte Marie-Madeleine.
Voici cette incomparable amante du Sauveur, qui s’est adressée la première à lui, pour lui présenter les plaies de son âme et en obtenir la guérison, tous les autres, jusqu’à elle, n’ayant imploré son secours que pour les besoins corporels ; qui a fait la première pénitence publique de tout le Christianisme ; qui nous a donné le premier modèle de la vie contemplative et de cette oraison sublime que nous appelons repos en Dieu, ou oraison de quiétude ; qui a pris la liberté, la toute première, de parfumer les pieds et la tête du Fils de Dieu ; et qui, enfin, a mérité de le voir la première de tous les disciples après sa résurrection glorieuse. Nous tirerons son histoire en partie de ce que les quatre évangélistes en ont inséré dans leurs Evangiles, et en partie de ce que nous en apprenons de la tradition des Eglises et de divers auteurs ecclésiastiques. Nous supposons, après Tertullien, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin, saint Grégoire le Grand, saint Bernard, saint Thomas d'Aquin, et plusieurs autres saints docteurs, que c’est la même Marie, surnommée Madeleine, qui fut délivrée par Notre-Seigneur de
sept démons qui la possédaient ; qui lui parfuma les pieds chez Simon le Lépreux ; qui était sœur de Lazare et de Marthe; qui lui fit d’autres onctions sacrées au château de Béthanie ; qui aceompagnait la sainte Vierge au pied de sa croix ; qui porta des aromates pour oindre son corps dans le sépulcre, et à qui il apparut en l’absence des autres saintes femmes, qui, néanmoins, l'avaient suivie en ce voyage. Il est vrai que quelques écrivains, suivant l’opinion des Grecs, ont voulu attribuer ces actions à deux ou trois personnes différentes ; mais il est beaucoup plus conforme au texte sacré de l’Evangile de ne les attribuer qu’à une seule personne, comme le docte Jean Fisher, évêque de Rochester, l’a montré fort savamment dans un traité exprès sur cette matière : ce qui a porté la Faculté de théologie de l'Université de Paris, l’an 4521, le 9 novembre, à défendre à tous ses membres de prêcher et enseigner ou soutenir l'opinion de deux ou trois Madeleines, et de révoquer en doute qu’elle soit unique.
Saint Antonin, archevêque de Florence, dans sa Somme historique, dit que son père s'appelait Théophile, et sa mère Eucharis. Ils étaient des plus riches d’entre les Juifs: ayant du bien à Jérusalem, à Béthanie et en Galilée. Marie, leur fille, hérita de celui de Galilée et particulièrement du château de Magdalum, qui la fit surnommer Madeleine. Pour Lazare, son frère, il hérita de celui qui était à Jérusalem et aux environs, et ce fut là qu'ayant la disposition de sa personne, et étant séparée de la très-honorable compagnie de son frère et de sa sœur, elle se laissa emporter à des déréglements qui la firent appeler la Pécheresse. Dieu eut pitié de son âme : pour lui faire reconnaître l’état déplorable où elle était plongée, il permit qu’elle fût possédée par sept démons qui, sans la tourmenter toujours, lui faisaient souvent éprouver la rigueur de leur tyrannie. Dans ce malheur, quoiqu’elle n’eût point de dévotion, elle fut contrainte d’avoir recours à Notre-Seigneur, qui, en ce temps-là, parcourait les villes de Galilée, éclairant les aveugles, ressuscitant les morts, guérissant les malades et chassant le démon des corps des possédés. Son recours ne fut pas inutile : elle trouva dans cet adorable médecin le remède à son mal , et, par sa parole toute-puissante , elle fut délivrée des démons qui la tourmentaient si cruellement. Quelques interprètes ont cru que ce qui est rapporté par saint Luc, chap. vur, que Notre- Seigneur avait chassé d’elle sept démons, se devait entendre métaphoriquement de sept péchés capitaux dont son âme était possédée ; mais cette explication ne paraît pas assez conforme au texte de l'Evangile, qui parle immédiatement auparavant d’une possession réelle et véritable.
Cette première faveur de Jésus-Christ envers Madeleine fut suivie d’une plus grande : peu de temps après, soit qu’elle eût entendu quelqu'un de ses sermons, ou que la grâce opérât dans son cœur sans Ces secours extérieurs, elle fut touchée en elle-même d’un tel esprit de pénitence, que les vanités et les divertissements du monde lui devinrent plus insupportables qu’auparavant ils ne lui semblaient charmants et agréables. Elle déplora amèrement les désordres de sa vie passée, tâcha de les expier par des torrents de larmes, renonça au luxe, à l'éclat des habits, aux festins, aux jeux, aux compagnies divertissantes et à tout ce qu’elle avait idolâtré jusqu'alors et qui avait été son unique plaisir. Mais le regret de ses fautes la pressant de plus en plus, et une lumière céleste lui faisant connaître que c'était de Notre-Seigneur qu’elle en devait attendre le pardon, elle résolut enfin de lui en faire une confession publique et de se mettre à ses pieds dans un état si humiliant, qu’elle pût mériter, par son abaissement, la grâce et la miséricorde dont ses fautes la rendaient indigne. Ayant donc appris qu’un jour
il dinait dans la maison de Simon le Pharisien, avec une grande compagnie d’autres Pharisiens (c'était apparemment en la ville de Naïm), elle y alla tout échevelée, portant avec elle un vase d’albâtre rempli de parfums précieux, et, s’étant jetée à ses pieds, elle se mit à les arroser de ses larmes, les essuya de ses cheveux, les baisa avec un profond respect et y répandit le parfum qu’elle avait apporté. L’Evangile ne marque point qu’elle parla ; mais l'humble posture où elle était, et les larmes qu’elle répandait en abondance étaient un langage muet par lequel, en se déclarant coupable, elle sollicitait fortement le cœur de Jésus de lui être propice. Les saints Docteurs de l'Eglise, et en particulier saint Grégoire le Grand, disent des merveilles de cette action, et la trouvent si surprenante et si admirable, qu’ils nous la proposent comme un des grands chefs-d’œuvre de la pénitence chrétienne.
Le pharisien ne jugea pas ainsi cette action : il méprisa dans son cœur Madeleine qui la faisait et Jésus-Christ qui l’endurait ; Madeleine qui la faisait, parce qu'il ne la regardait que comme une très-grande pécheresse indigne de paraître dans sa maison et d'approcher des gens de bien ; Jésus- Christ qui l'endurait, parce qu’il se persuadait que son silence ne pouvait venir que de ce qu’il ne connaissait pas cette femme. Mais le Sauveur lui : fit voir, par une excellente parabole, que Madeleine, dont il faisait tant de mépris, était plus juste et plus agréable à Dieu que lui, parce qu’elle avait plus d’amour et de charité que lui ; et que ses péchés lui avaient été remis, parce qu’elle avait beaucoup aimé. Ensuite, se tournant vers elle, il lui dit deux paroles pleines de consolation et de grâce. La première : « Tes péchés te sont pardonnés » ; la seconde : « Ta foi t’a sauvée ; va-t-en en paix ». La sainte pénitente, se voyant délivrée du fardeau de ses crimes, commença une vie aussi édifiante et pleine de bonnes œuvres, que sa vie précédente avait été libertine et scandaleuse ; et parce qu’elle sentait son âme se détacher de toutes les choses sensibles et s’embraser des nouvelles flammes de l'amour divin, toutes les fois qu’elle entendait les sermons ou les conférences particulières du Sauveur, elle résolut de le suivre dans ses voyages et de ne se séparer de lui que le moins qu'il lui serait possible. Aussi saint Luc nous assure que, lorsqu'il parcourait les villes, les bourgs et les villages de Galilée, y préchant l'Evangile et guérissant toute sorte d’incommodités, Madeleine était à sa suite avec Jeanne, femme de Chusas, procureur d'Hérode, et Suzanne, et d’autres pieuses dames qui l’assistaient de leurs biens et fournissaient les choses nécessaires à sa subsistance et à celle de ses douze Apôtres. Au lieu d'employer, comme auparavant, ses revenus à la vanité et au luxe, elle ne les employait plus qu’à l’acte le plus éminent de la charité, c’est-à-dire à nourrir Jésus-Christ et les pauvres, qui sont ses membres souffrants.
Ainsi, Madeleine, qui fut convertie dans le cours de la trente-deuxième année du Sauveur, assez longtemps après Pâques, eut part à toutes les instructions et fut témoin de tous les miracles qu’il fit dans le reste de cette année et toute l’année suivante, jusqu'au mois de septembre qu’il se rendit en Judée et à Jérusalem pour la Scénopégie ou la fête des Tabernacles. Elle l’y suivit sans doute, et vit les merveilles qu'il opéra dans le temple et dans cette grande ville qui devait être le théâtre de sa gloire, avant d’être le lieu de sa passion et de sa mort. Car, peu de temps après, elle eut avec Lazare, son frère, et Marthe, sa sœur, la consolation de le recevoir en leur maison de Béthanie. On ne peut témoigner la joie de ces saintes personnes de posséder chez eux ce Maître adorable que les Anges se font gloire de servir.
Marthe se mit en devoir de préparer toutes choses pour le bien traiter, et, ne s’en voulant point reposer sur des serviteurs et des servantes, elle s’appliqua elle-même à tous les ministères d’une sainte hospitalité. Madeleine, au contraire, voulant profiter d’une occasion si précieuse, qu’elle n’était pas sûre de rencontrer une seconde fois, s’assit à ses pieds pour écouter sa parole. Quelle était, mon Dieu, cette parole? que disait Jésus-Christ à Madeleine ? quelles instructions lui donnait-il ? quelles lumières répandait-il en son esprit ? quelles flammes allumait-il dans son cœur ? de quelles joies et de quelles consolations intérieures remplissait-il le fond de son âme? L’'Evangile ne l'explique point : il se contente de nous dire que Madeleine était assise à ses pieds et écoutait sa divine parole ; mais, quoique nos pensées soient trop faibles pour pénétrer de si grandes choses, nous pouvons néanmoins nous imaginer que Jésus-Christ instruisait Madeleine sur les perfections de Dieu, son Père, sur la dignité ineffable de sa personne divine, sur le sujet de sa venue au monde, sur son amour infini pour les hommes et sur l’ouvrage de la Rédemption qu’il allait opérer sur la terre. Il la formait en même temps à toutes les vertus chrétiennes, et, ne trouvant aucun empêchement dans son cœur, il travaillait à y former son image, en lui communiquant les vertus de son humanité sacrée. Madeleine était tellement ravie de la doctrine de ce Maître céleste, qu’elle était tout hors d’ellemême ; et, oubliant Fobligation de le nourrir corporellement, elle ne pensait qu’à se nourrir elle-même spirituellement des paroles qui sortaient de sa bouche.
Marthe, empressée pour le recevoir de son mieux, jugea que sa sœur manquait à son devoir, et qu’au lieu de se rendre importune à son hôte, elle devait la venir aider, afin que le repas fût plus tôt disposé, et que le service se fit avec plus de propreté et de décence ; elle n’osa néanmoins lui en parler ; mais s'adressant à Jésus-Christ même, elle lui dit : « Seigneur, ne voyezvous pas que ma sœur me laisse servir toute seùle ; dites-lui, je vous prie, qu'elle m'aide ». Elle ne doutait pas que sa cause ne fût très-bonne, et que Jésus-Christ, jugeant en sa faveur, ne condamnât sa sœur à la secourir. D'ailleurs, Madeleine, qui était, comme dit saint Augustin, toute pénétrée des douceurs de la contemplation, appréhendait extrèmement d'être si tôt privée d’un banquet si délicieux ; sachant que le meïlleur repas du Fils de Dieu était de faire la volonté de son Père et de procurer sa gloire dans la sanctification des âmes, elle souhaitait extrêmement qu’il différât encore pour quelque temps de prendre le repas corporel, en continuant de l’instruire ; de sorte qu’il y avait un procès innocent entre ces deux sœurs, dont il devait être l'arbitre. Mais il prononça aussitôt en faveur de Madeleine, qui ne lui parlait que de l'esprit et du cœur : « Marthe, Marthe », dit-il à son hôtesse, « vous vous empressez plus qu'il ne faut, et vous vous occupez de trop de choses; au reste, il n’y en a qu’une qui soit nécessaire. Marie, votre sœur, a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée ». Comme s’il eût dit, selon saint Augustin : « Marthe, Marthe, votre occupation est bonne, mais celle de Marie est beaucoup meilleure ; vous vous partagez par beaucoup de soins qui vous ôtent la paix et la tranquillité de l’âme, mais elle se réunit dans un seul point où elle trouve le véritable repos. Vous pensez à nourrir MOn Corps; mais, en se rassasiant de ma doctrine, elle me repait elle-même d’une manière qui m'est infiniment plus agréable : ce que vous faites passera dans peu de temps ; mais ce qu’elle fait est d’une durée immortelle; vous naviguez encore, mais elle est dans le port ». Ainsi, Madeleine gagna sa cause, et Mathe fut instruite avec toute l'Eglise, qu'il y à
deux vies différentes : une vie active, qui sert Dieu dans ses membres, etune vie contemplative, qui jouit de Dieu en lui-même; et que si toutes deux sont bonnes, toutes deux innocentes, toutes deux louables, la seconde est meilleure et plus agréable à Dieu que la première.
L’Evangile ne parle plus de Madeleine jusqu’au miracle de D résurrection de son frère. Le Fils de Dieu s’était retiré au-delà du Jourdain, à cause de la persécution des docteurs de la loi et des Pharisiens; Lazare, au commencement de mars de sa trente-quatrième année, tomba malade. Marthe et Madeleine, ses sœurs, étaient alors avec lui en leur maison de Béthanie : voyant donc que son mal empirait, elles envoyèrent un député vers Jésus- Christ, non pas pour lui demander sa santé, ni pour le prier de le venir voir, mais pour lui dire seulement que celui qu’il aimait était malade, laissant à sa prudence et à sa charité de faire ce qu’il lui plairait. Jésus-Christ répondit au député, en présence de ses disciples, que cette maladie n’était pas pour la mort, mais pour l'honneur de Dieu, et afin que le Fils de Dieu fût glorifié par elle. Il demeura encore deux jours où il était. Cependant Lazare mourut, et on l’enterra dans un sépulcre hors de Béthanie. Jésus- Christ, à qui toutes choses étaient présentes, voyant qu’il était temps de partir, dit à ses disciples que Lazare s'était endormi et qu'il fallait aller le réveiller : ce qu'il entendait du sommeil de la mort. Il se mit donc en chemin et se rendit auprès de ce bourg. Ce fut là que, pressé par les prières de Marthe et de Madeleine, il rendit la vie à leur frère, quoiqu'il fût décédé depuis quatre jours et que son corps, enveloppé de suaires, exhalât une odeur fétide. Notre Sainte eut la principale part à ce miracle, comme l'Eglise l’assure dans l’oraison de sa fête ; car ce fut elle qui attira les Juifs au lieu où était Le Sauveur ; ce fut elle qui, s'étant jetée à ses pieds et les ayant arrosés de ses larmes, lui toucha sensiblement le cœur et le fit frémir de douleur ; ce fut elle qui Je détermina à aller au sépulcre du mort pour y opérer ce grand prodige qui remplit non-seulement le bourg de Béthanie, mais aussi toute la ville de Jérusalem, d’étonnement et de crainte. Lazare étant ressuscité rentra dans la maison de ses sœurs ; et, après mille remerciements qu'ils firent au Sauveur, ils le supplièrent tous trois ensemble de ne plus prendre logement ailleurs que chez eux, lorsqu'il viendrait à Jérusalem ; car Béthanie en était fort proche.
Une nouvelle persécution des Juifs l’obligea bientôt de s’en éloigner encore pour quelques jours ; mais le vendredi avant la dernière Pâque, il revint à Béthanie, où il fut reçu avec une joie extraordinaire par cette bienheureuse famille. Ce fut alors que Simon le Lépreux voulut le traiter chez lui, avec Lazare qui avait été ressuscité, et plusieurs personnes considérables d’entre les Juifs. Marthe se chargea de servir cette illustre compagnie ; mais Madeleine, que la grâce portait à des actions plus hautes et plus mystérieuses, apporta une boîte d’albâtre pleine d’une liqueur de parfum de vrai nard, et, cassant la boîte, elle répandit le parfum sur la tête de son divin Maître pendant qu’il était à table, et en oignit aussi ses pieds, qu’elle essuya de ses cheveux. L’odeur de ce parfum embauma toute la maison et fit connaître qu'il était de très-grand prix : Judas, qui était aussi du festin avec les autres Apôtres, se prit à murmurer de ce que Madeleine avait répandu ce parfum, disant que c’élait dommage de l’avoir ainsi employé inutilement, puisqu'on pouvait le vendre bien cher et en donner le prix aux pauvres ; il parlait ainsi, non par compassion pour les pauvres, mais par avarice. Notre-Seigneur prit la défense de Madeleine et releva merveilleusement son action, disant à ceux qui la blâämaient : « Pourquoi vous fâcher
contre cette femme ? elle a fait une bonne action; car, pour des pauvres, vous en aurez toujours avec vous, au lieu que moi, vous ne m'’aurez pas toujours : elle a prévu dans cette onction les cérémonies de ma sépulture. Je vous dis en vérité que partout où sera prêché cet Evangile, on publiera aussi à sa louange l’action de piété qu’elle vient de faire ». Il y à des auteurs, et entre autres Baronius, sur l’année 32 de Notre-Seigneur, qui divisent cette action en deux et qui croient que l’onction des pieds, rapportée par saint Jean, et celle de la tête, rapportée par saint Matthieu et par saint Marc, se firent en des temps et des lieux différents : la première, six jours avant la Pâque, dans la maison de Marthe et de Madeleine ; et la seconde, deux jours seulement avant la Pâque, dans la maison de Simon le Lépreux. Mais les circonstances de ces deux onctions, marquées par les saints Evangélistes, sont en tout si semblables, qu’il y a peu d'apparence qu’elles aient été divisées : et il est plus croyable que, s’ils les rapportent en des temps différents, c’est que, selon leur coutume, ils en parlent, ou par anticipation, ou par récapitulation. Quoi qu’il en soit, Madeleine nous a appris, par cette cérémonie, que nous devons parfumer la tête et les pieds du Sauveur, sa tête, en honorant les prélats de l'Eglise, qui sont les principaux membres de son corps mystique ; et ses pieds, en secourant les pauvres, qui en sont les membres moins considérables. Elle nous a aussi montré que nous devons embaumer . la maison de Dieu, qui est l'Eglise, de la bonne odeur de nos exemples, en faisant des actions pleines d’édification et qui portent notre prochain à la pénitence, à la dévotion, à la piété envers Notre-Seigneur et à la miséricorde envers nos frères. Au reste, nous voyons tous les jours l’accomplissement de la célèbre prédiction que fit Jésus-Christ, puisqu'il n’y a point de lieu dans le christianisme où on ne publie avec estime l’action de Madeleine et où on ne lui donne des louanges, pour avoir rendu à son divin Maitre l'honneur qui lui était dû.
Lorsqu'elle eut appris que les Juifs s'étaient saisis de sa personne, elle fut des premières et des plus zélées à le suivre et à l’accompagner dans toute la sanglante tragédie de sa passion. Nous nous persuadons qu’elle avait fait la cène légale avec la sainte Vierge, et qu’elle avait été toute la nuit suivante en oraison avec elle. Nous croyons aussi que ce fut en sa compagnie qu’elle s’avança vers le lieu où il devait passer pour aller au Calvaire, et qu’elle fut une de ces saintes femmes qui le pleuraient si amèrement, et auxquelles il dit ces paroles : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes ; car si le bois vert est traité avec tant de rigueur, que ne fera-t-on point du bois sec ? » Ce qui est certain, ce que nous apprenons de l'Evangile, c’est que Madeleine, n’imitant point la lâcheté des Apôtres et des Disciples, demeura constamment au pied de sa croix tout le temps qu'il y fut attaché. Il est vrai que saint Matthieu et saint Marc la mettent entre celles qui regardaient de loin ; mais saint Jean témoigne qu’elle prit enfin la hardiesse de s’approcher, et qu’elle était juxta Crucem, tout contre la croix. On tient même, par tradition, qu’elle recueillit un peu de la terre qu’elle vit trempée du sang du Sauveur, et la mit dans une fiole qu’elle garda, depuis, comme un trésor incomparable dans un reliquaire très-précieux.
Madeleine, qui avait assisté à son crucifiement, fut aussi présente lorsqu’on descendit son corps de la croix, qu’on essuya ses plaies sacrées, qu’on lembauma avec des aromates et des parfums précieux, qu’on l’ensevelit dans des suaires et qu’on le porta au sépulcre ; et on peut croire qu’elle eut beaucoup de part à ces actions de piété, assistant la sainte Vierge, saint
ir NES
Jean, Nicodème et Joseph d’Arimathie dans chacun de ces justes devoirs. | Cependant, comme son amour n'avait point de bornes, elle observa avec grand soin l’endroit où on le mettait et toute la disposition de son tombeau, dans le dessein de le venir encore embaumer quand la solennité du sabbat serait passée. En effet, dès le soir du samedi, elle eut soin d'acheter de nouveaux parfums, et le lendemain, de grand matin, l'aurore commençant déjà à paraître, elle se mit en chemin avec quelques autres saintes femmes, pour s'acquitter de cet office de piété. Elle savait que le sépulcre était environné de soldats, qu’on en avait bouché l’entrée avec une pierre extrêmement pesante, que les prêtres des Juifs y avaient mis leur sceau, afin que personne n’y pût toucher impunément ; que c'était une chose bien nouvelle de remuer un corps mort dans son tombeau et de le dépouiller de ses suaires pour l’embaumer, et qu’enfin, si cette action était faisable, elle appartenait plutôt aux Apôtres et aux Disciples qu’à elle, qui n’était qu’une simple fille, sans caractère ni autorité ; mais son amour ne raisonne point, il ne fait point de réflexion, il est saintement aveugle et téméraire, il croit pouvoir tout ce qu’il veut, et, dans cette pieuse présomption, il ne fait point difficulté d'entreprendre ce que tous les Apôtres et les Disciples ensemble n'auraient jamais osé se proposer. Cependant elle cherche entre les morts celui qui ne l'était plus, mais qui était vivant d’une vie glorieuse et immortelle ; car, avant son arrivée, Notre-Seigneur ressuscita, et, laissant seulement dans le tombeau les linges dont il avait été enveloppé, il en sortit plein d’éclat et de gloire, et dans une heureuse incapacité de mourir. Un ange descendit du ciel en même temps et détourna la pierre que les Juifs avaient mise à l'ouverture de son sépulcre, et à laquelle ils avaient apposé le scellé, et s’assit dessus. Madeleine trouvant les choses en cet état, en fut extrêmement consternée : elle vit le tombeau ouvert, mais elle n’y trouva pas son Maître ; elle aperçut l’ange qui voulut soulager son inquiétude, en lui apprenant le mystère de la Résurrection; mais n’apercevant pas celui qu’elle aimait et qu’elle cherchait, elle n’écouta plus que sa douleur. Elle entra dans la grotte et pénétra, avec les autres saintes femmes, jusque dans le caveau où le corps du Sauveur avait été déposé, et y trouva encore un autre ange qui s’efforça de la consoler : « Mais », disait-elle, « je ne cherche pas des anges, je cherche le Créateur et le Roï des anges, je cherche celui qui est le seul objet de mon amour, celui qui a guéri mon âme, qui en a fermé les plaies, qui m’a fait participante de sa grâce, et dont les divines leçons étaient ma joie et mes délices ».
Elle sort donc de ce lieu tout épouvantée, et, sans avoir égard à ce que lui dirent encore deux esprits célestes, « qu’elle ne devait plus chercher parmi les morts l’auteur et le principe de la vie », elle courut vers les Apôtres pour leur dire qu’on avait enlevé le Seigneur, et qu’elle ne savait où on l’avait mis.
Cette nouvelle ayant obligé saint Pierre et saint Jean de venir en toute hâte au sépulcre, elle les y accompagna ; mais elle ne les accompagna pas lorsque, n'ayant rien trouvé dedans que les suaires, ils s’en retournèrent à la ville : elle demeura constamment sur le lieu, tantôt entrant dans la grotte, comme par une nouvelle espérance d’y trouver ce qu’elle cherchait, tantôt la quittant, parce qu’elle n’y trouvait rien ; elle ne suivit pas même ses saintes compagnes, qui crurent qu’il était inutile d’y chercher plus longtemps celui qui n’y était évidemment plus. Elle cru que la persévérance lui ferait enfin recouvrer ce trésor inestimable qu'elle avait perdu : les larmes lui coulaient abondamment des yeux, les soupirs et les sanglots
lui sortaient continuellement du cœur ; elle apostrophait son Maître, elle apostrophait le tombeau, elle apostrophait le ciel, elle apostrophait les princes des Juifs, qu’elle croyait avoir commis ce larcin; enfin elle mérita, par sa constance, de voir, la première de tous les Disciples, ce cher Maitre sans lequel elle ne pouvait plus vivre.
Des anges lui apparurent et lui demandèrent quel était le sujet de ses pleurs ; elle leur répondit sans liaison : « Ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis ». En disant cela, elle se retourna et aperçut Celui qu’elle souhaitait avec tant d’empressement'. Cependant, comme il était travesti en jardinier, elle ne le reconnut pas, jusqu’à qu’il Pappela par son nom et qu'il lui dit d’un accent dont la force et la douceur ne peuvent être représentées par nos discours : « Marie ». Alors ses yeux furent ouverts, elle vit que c’était son bien-aimé, et une joie inexprimable prenant la place de la douleur, elle se jeta à ses pieds sans lui pouvoir dire autre chose que ce mot : « Rabboni, Maître ». Cependant ses yeux, son cœur, son amour parlaient, et, dans l’étonnement et l’extase où elle était, ils exprimaient tout ce qu’elle aurait voulu dire de bouche. Elle prit la hardiesse d’approcher ses lèvres des pieds sacrés du Sauveur, pour les baiser ; mais il lui dit que ce n’était pas le temps, et que cette grâce lui était réservée pour l’éternité, où, en le voyant dans sa gloire, à la droite de Dieu, son Père, elle aurait le bonheur de le toucher. Ensuite, il la fit la première apôtre de sa Résurrection et de son Ascension, l’envoyant à ses disciples, que par honneur il appela ses frères, pour leur dire qu’il était ressuscité et qu’il monterait bientôt vers son Père et leur Père, vers son Dieu et leur Dieu.
En effet, elle y alla, et, en y allant, elle eut derechef la consolation de voir cet admirable objet de ses délices, en la compagnie des saintes femmes qu'elle trouva encore en chemin. Il lui permit même alors, et à ses compagnes, ce qu’il ne lui avait pas permis auparavant, savoir, de baiser ses pieds et ses genoux ; ce qui nous fait voir qu’il ne lui avait refusé d’abord cette grâce que pour lui apprendre que, dans l’état où elle était, elle ne pouvait plus jouir de ce bonheur qu’en passant. L'assurance qu’elle donna aux Apètres de la vérité de sa résurrection, ne fit pas, au commencement, beaucoup d'impression sur leurs esprits; mais, lorsqu'elle fut confirmée par les autres apparitions qui suivirent, elle servit de puissant témoignage de ce grand mystère : ce qui fait que nul des quatre Evangélistes ne l’a omise. De sorte que l’on dira éternellement à sa gloire, que Jésus-Christ a apparu premièrement à Madeleine, dont il avait chassé sept démons, et que Madeleine a été la première qui a publié la gloire de sa vie nouvelle et la joie de sa résurrection.
Le texte sacré ne parle plus, après cela, de cette sainte amante ; elle a sans doute été présente, sur cette montagne de Galilée, que l’on croit être le Thabor, où Notre-Seigneur, suivant sa promesse, se fit voir à plus de cinq cents Disciples ; elle a dû se trouver aussi sur le mont des Oliviers, où ce bon pasteur, après avoir donné sa bénédiction à son Eglise naissante, monta dans le ciel pour y aller jouir de la gloire qui était due à sa personne et qu'il avait acquise par son sang. En effet, nous apprenons de saint Luc qu'avant de quitter ce monde et d'accomplir ce dernier mystère de son séjour sur la terre, il conduisit ses Apôtres à Béthanie ; il voulut honorer de sa présence, en son état glorieux, la maison de Marthe et de Madeleine,
1 Quand on est sorti du Saint-Sépulcre, on trouve bientôt le lieu où le Seigneur lui apparut. Il est
ué par du marbre incrusté dans le pavé de l'église; vis-à-vis est un autel dédié à sainte Marie- “iauvliéine. — Les Saints Lieux, par Mgr Mislin. ,
où il avait souvent reçu les devoirs de l’hospitalité ; et qui peut douter que, lorsqu'il en sortit pour son Ascension, toute cette sainte famille ne le suivit, et surtout Madeleine, qui regardait chaque moment de la présence de son Maître comme un bien auquel tous les trésors de la terre n'étaient pas comparables ? Enfin, ne s'étant point ensuite séparée de la sainte Vierge et ce la bienheureuse compagnie des Apôtres et des Disciples, et ayant persévéré avec eux dix jours en prière, elle eut, comme eux, le bonheur de recevoir, le jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit, qui purifia admirablement son cœur, changea son amour un peu trop sensible en un amour parfaitement spirituel, lui donna une grande intelligence des saintes Ecritures, la remplit de tous les dons de toutes les vertus surnaturelles, et lui conféra même plusieurs grâces gratuites, afin qu’elle pût coopérer en sa manière à la propagation de la foi et au ministère de l'Evangile.
Il faut maintenant consulter la tradition et les auteurs ecclésiastiques pour savoir ce qu’elle devint et quelle fut sa conduite et sa vie tout le reste du temps qu’elle demeura sur la terre. Saint Luc, aux Actes des Apütres, chapitre vur, dit qu'après le martyre de saint Etienne, la persécution des Juifs fut si violente dans la ville de Jérusalem, que tous les fidèles, excepté les Apôtres, en sortirent et se retirèrent dans les villes de Judée et de Samarie : cela nous porte à croire qu’alors Lazare, Marthe et Madeleine, allèrent passer quelque temps en Galilée: car, nous l’avons déjà remarqué, leurs parents leur avaient laissé de grands biens, à moins qu’ils n’eussent vendu leurs héritages pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres et ne plus vivre que des biens communs de l'Eglise ; dans ce cas, ne possédant plus rien en propre, ils eussent été indifférents pour toute sorte de lieux cf de demeures.
Lorsque le torrent de cette première persécution fut passé, ils revinrent à Jérusalem et probablement y demeurèrent jusqu’à la seconde persécution, vers l’année 45. Ce fut en ce temps-là que les Apôtres se dispersèrent dans le monde, que saint Pierre partit pour Rome, que la sainte Vierge fut conduite par saint Jean à Ephèse, et que l'Evangile commença à se répandre par toute la terre. Les Grecs veulent que Madeleine soit morte et enterrée à Ephèse; on peut leur accorder qu'elle y fit un voyage et y demeura quelque temps avec la sainte Vierge; mais, étant retournée en Judée, elle ne put éviter pour cette fois la fureur des Juifs, qui la haïssaient d'autant plus qu’elle avait été plus affectionnée à Notre-Seigneur, et que la vie de Lazare, son frère, était un reproche continuel de leur opiniâtreté et de leur malice. Elle fut donc saisie avec le même Lazare et avec sainte Marthe, sa sœur, et sainte Marcelle, que l’on croit avoir été suivante de sainte Marthe, et, selon l’ancienne tradition approuvée par le Saint-Siége et confirmée par le témoignage d’une infinité de graves auteurs anciens et modernes, ces barbares la mirent avec toute sa compagnie sur la mer Méditerranée, dans un mauvais vaisseau dépouillé de toutes les choses nécessaires à fanavigation, afin qu'ils périssent tous dans les eaux. Saint Maximin, l’un des soixante-douze disciples de Notre-Seigneur, qui les avait baptisés; Sidoine, que l’on tient être l’aveugle-né dont il est parlé dans l'Evangile, et beaucoup d’autres, entre lesquels les Anglais mettent aussi saint Joseph d’Arimathie, comme nous l'avons remarqué dans sa vie, furent exposés au même péril.
Jamais vaisseau ne parut en plus grand danger de naufrage. Les Juifs ne croyaient pas qu'il pût monter jusqu’en haute mer, et ils espéraient le voir périr devant leurs yeux avec sa charge; mais jamais vaisseau ne fut mieux conduit et ne fit une plus heureuse navigation. Il n'avait ni voiles, ni
rames, ni gouvernail, ni pilote, mais les flots le conduisaient d'eux-mêmes et lui servaient de toutes choses ; il passa sans accident ces grandes mers qui s'étendent depuis la Palestine jusqu’en Sicile, et depuis la Sicile jusqu’en Provence, et, ce qui est inouï, il vogua tout d’une traite et ne prit jamais port en chemin ; enfin, il arriva à Marseille, qui était dès lors un des principaux ports et l’une des plus célèbres villes des Gaules. On ne put le voir arriver sans étonnement et sans admiration. Un si grand miracle fit considérer ces exilés comme des personnes extraordinaires et dont le ciel prenait une protection toute singulière; on les reçut avec honneur, on les écouta avec plaisir, on les assista avec satisfaction et libéralité. Ils se servirent avantageusement d’un accueil si favorable pour annoncer à ce peuple idolâtre les vérités augustes du Christianisme, et leur prédication ne fut pas inutile : ils eurent bientôt la consolation de moissonner ce qu'ils avaient semé, c’est-à-dire de voir la semence de l'Evangile porter des fruits en abondance, puisque les Actes des Saints de l'Eglise de Toulon, qui doivent être anciens de quinze cents ans, ayant été composés par les soins de Didier, évêque de ce siége, assurent qu’ils convertirent toute la Provence à la foi de Jésus-Christ.
Saint Maximin fut évêque d’Aix. Saint Lazare se chargea de l’église de Marseille. Sainte Marthe assembla dans Tarascon une communauté de saintes vierges dont elle fut la mère et la maîtresse, comme nous le dirons dans sa vie. Pour Madeleine, qui était accoutumée à la vie contemplative et qui aimait à demeurer paisible aux pieds du Fils de Dieu, après avoir si utilement travaillé à la conversion des Marseillais, elle choisit pour elle le désert et la solitude. On montre dans l’église de Saint-Victor de Marseille, une grotte où on dit qu'elle passait les nuits en oraison, tandis même qu’elle s’occupait au salut des âmes. On en montre une autre à deux milles de la même ville, en un lieu appelé Aigulades, où elle fit sa première retraite. Mais ces lieux n'étant pas encore assez solitaires pour elle, parce qu’elle y était quelquefois interrompue par les personnes qui venaient implorer son secours, elle se retira sur une haute montagne extrêmement déserte, entre Aix, Marseille et Toulon ; ayant trouvé un roc fort escarpé, et une caverne au milieu, elle y choisit sa demeure pour le reste de ses jours. Le temps qu’elle y demeura fut encore fort long, et l’on dit qu’il égala les années de la vie cachée du Fils de Dieu. Sa vie y fut toute miraculeuse et plus angélique qu'humaine. La parole de Dieu, la contemplation de ses grandeurs, la méditation des mystères de Jésus-Christ et les larmes de la pénitence étaient tout son pain et toute sa nourriture.
On voit dans le milieu de celte caverne un roc élevé en forme de tombeau, sur lequel il ne dégoutte point d’eau, au lieu qu’il en dégoutte par tout le reste de la caverne ; on dit que c’était là qu’elle passait les jours et les nuits en prières, tantôt à genoux, tantôt couchée sur le côté, comme elle y est représentée par une belle figure de sa taille, laquelle est trèsancienne et que la tradition porte avoir été mise par Maximin. Cependant elle arriva à une si grande sainteté et une si parfaite ressemblance avec les esprits célesles, que ces bienbeureuses intelligences l’élevaient tous les. jours sept fois au-dessus de sa grotte et la montaient jusque sur la pointe de la montagne, qui surpasse encore en hauteur cette caverne de plusieurs coudées. Là, au-dessus de la terre, elle contemplait le ciel à découvert et y portait continuellement ses désirs pour se réunir à Jésus-Christ, son trésor et son bien-aimé. Les habitants d’alentour appellent Le lieu de la caverne ia Sainte-Baume, parce que baume, en leur langue, signifie montagne ; et
SAINTE MARIE-MADÉLEINE. 593
pour cette pointe de rocher, ils l’appellent Ze Saint-Pilon. On a, dans la suite, facilité la montée de l’une et de l’autre par des degrés que l’on ya taillés en tournant, et la dévotion d’une infinité de pèlerins, qui y abordent à tous moments, a fait que l’on a bâti, à la Sainte-Baume, un petit couvent soutenu sur une bosse de la montagne.
Ce monastère, qui était autrefois aux Bénédictins de Saint-Victor de Marseille, a depuis été donné aux religieux de l'Ordre de Saint-Dominique pour l’acquit des fondations, la célébration des divins offices et l’assistance spirituelle des personnes qui viennent faire leurs dévotions; cette grotte est maintenant remplie d’autels et incrustée de marbre en plusieurs endroits. Il y a aussi dans l’avenue une hôtellerie, mais on n’y mange jamais de chair ; ce que les plus grands princes et nos rois même ont observé inviolablement. Pour le Saint-Pilon, où l’on voit encore les vestiges des pieds de notre Sainte imprimés sur le roc, on y a bâti une fort belle chapelle, comme un monument perpétuel des grâces que cette heureuse pénitente y recevait tous les jours dans ses ravissements prodigieux et ses communications intimes et familières avec son Seigneur et son Dieu !.
Lorsqu'elle eut passé trente ans dans cette affreuse solitude, sans aucun commerce avec les hommes, l’heure de sa récompense étant venue, les anges, qui avaient coutume de l’élever sur le Saint-Pilon, la transportèrent en la ville d’Aix, dans l’oratoire que saint Maximin, assisté des nouveaux chrétiens, y avait déjà fait bâtir. Là, toute baignée des larmes que son amour et sa joie lui faisaient répandre, elle demanda à ce bienheureux évêque le corps admirable du Fils de Dieu, comme le viatique salutaire du voyage qu’elle allait faire à la ville éternelle. La splendeur de son visage et l'élévation de son corps de deux coudées au-dessus de la terre surprirent d’abord le saint prélat et le remplirent de tant de respect qu’il n’osait presque s’approcher d’elle ; mais elle l’encouragea, lui disant qu’elle était la pécheresse Madeleine qui était venue avec lui à Marseille, et que Dieu avait conservée jusqu’à ce temps dans le secret du désert, pour lui donner plus le temps de faire pénitence. Ainsi, après quelques prières, il la communia et lui donna sa bénédiction. Quelques auteurs disent qu’elle fut ensuite reportée par les anges dans sa grotte de la Sainte-Baume, où elle mourut. Mais d’autres, comme saint Vincent de Beauvais, saint Antonin, Pierre de Natalibus et Sylvestre de Priero, disent qu’elle expira dans l’oratoire même où elle reçut le corps de son Sauveur, et en présence de tout le clergé ; ce qui lui fit revoir pour l'éternité Celui qu’elle avait aimé si tendrement et recherché avec tant d’ardeur.
Son corps, qui exhalait une odeur merveilleuse, fut porté par les prêires de l’église d’Aix à un bourg voisin appelé Vila lata, où saint Maximin avait déjà fait construire une chapelle, et qui, depuis, a changé de nom et a pris celui de Saint-Maximin. C’est là qu’elle fut ensevelie dans un sépulcre d’albâtre, en mémoire de cet autre albàtre où deux fois la Sainte avaitrenfermé le parfum dont elle oignit le Sauveur.
On représente ordinairement sainte Madeleine à genoux devant une croix, au pied de laquelle est une tête de mort. D’autres fois elle est debout, tenant à la main un vase de parfums.
1. Nous n'avons rien changé en cet endroit au récit du P. Giry; c'est un trop précieux témoignage de ce qui existait alors à la Sainte-Baume.
Vies DES SAINTS, — Toxs Vill,
CULTE ET RELIQUES
Les précieuses dépouilles de cette sainte amante et pénitente ont de tout temps été honorées à Saint-Maximin, mais principalement depuis que Charles Il, prince de Salerne et ensuite roi de Naples, de Sicile, de Jérusalem et de Hongrie, y a fait bâtir, sur la fin du xrxe siècle, le célèbre couvent de l'Ordre de Saint-Dominique, un des plus magnifiques monastères de France. On voit, audessus du grand autel, un tombeau de porphyre, présent du pape Urbain VII, où, l'an 4660, les principaux ossements qui étaient dans le sépulcre furent transférés en présence de Louis XIV et de toute sa cour, par Jean-Baptiste de Marinis, archevêque d'Avignon, du même Ordre de Saint- Dominique ; et, dans un petit caveau qui est dans la nef, on voit le précieux chef de la Sainte, sur le front duquel il paraît encore un-.peu de sa chair, à l'endroit où l'on eroit que Notre-Seigneur la toucha après sa résurrection, en lui disant : No/i me tangere. Il ÿ a, au même lieu, une touffe de ses cheveux ; et dans sa chapelle, qui est à l’opposile, un ossement de ses bras qui, sans aucune cause naturelle, exhale une odeur très-douce et très-agréable, à peu près comme le vrai bois de Sainte-Lucie. .
Les Grecs, dans leur ménologe, ainsi que les historiens Cédrénus, Jean Curopalat et Zonare, disent que les reliques de sainte Madeleine, étant à Ephèse avec celles de saint Lazare, furent transportées à Constantinople, l’an 886, par le commandement de l'empereur Léon, ce qui est conforme à ce que dit saint Grégoire de Tours au livre 1er des Miracles, chapitre 30, que, de son temps, elles étaient à Ephèse, n'ayant point de couverture au dessus ; et encore à ce que dit Richard de Vassebourg, au livre r1 des Antiquités de la Gaule-Belgique, que saint Magdalvée, évêque de Verdun, étant allé à Ephèse, dans son pèlerinage de la Terre Sainte, on lui donna deux dents et un peu des cheveux de sainte Madeleine. Mais cette Madeleine, dont parle les Grecs et ceux qui les ont suivis, n’est pas notre sainte pénitente, disciple de Jésus-Christ, mais quelque autre du même nom, qu'ils ont confondue avec elle : cette Madeleine, d’après certains auteurs, était une vierge et martyre.
Sigebert, dans sa Chronique sur l'année 745, dit que les Sarrasins ayant saccagé la Provence, le corps de sainte Madeleine fut transporté par Girault, comte de Bourgogne, au monastère de Vézelay, que lui-même avait fait bâlir : ce que plusieurs autres auteurs ont écrit après lui ; mais, outre que Sigebert ne parle qu’en doutant, la tradition des Eglises de Provence est bien plus cer taine, puisque, en 4279, on trouva à Saint-Maximin, dans un lieu fort secret, un sépulere de marbre dans lequel le corps de sainte Marie-Madeleine avait été caché par crainte des Sarrasins, avec deux inscriptions très-anciennes et dont mème l’une était écrite sur des tables enduites de cire, lesquelles portaient son nom, avec le sujet qui obligea de cacher ce grand trésor. Si Girault, comte de Bourgogne, à fait transférer un corps saint de Provence à Vézelay, ce qui ne lui était pas difficile, étant seigneur d'Avignon, ce n’a pas élé celui de sainte Madeleine, mais de quelque autre saint ou sainte que l’on a pris pour elle.
Pendant la Révolution française, l'église de la Sainte-Baume fut profanée et détruite. Celle de Saint-Maximin se vit aussi dépouillée de son trésor : le décemvir Barras fit changer la châsse en numéraire, et les saintes reliques furent jetées péle-mèle. Cependant l'ancien sacristain laïque des Dominicains, Joseph Bastide, enleva secrètement le chef de sainte Madeleine, la fiole de cristal dite la Sainte-Ampoule, le noli me tangere avec sa boile, une partie des cheveux et des os du bras. L'église de Saint-Maximan ne fut point incendiée et ruinée comme la Sainte-Baume, grâce à la sage prévoyance de Lucien Bonaparte, qui fit écrire sur la porte : Fournitures mihtaires. Dès que le calme commença à se rétablir, Bashde rendit à l'église de Saint-Maximin le chef de sainte Madeleine : de plus, on trouva dans la sacristie les corps saints jetés pêle-mêle, comme nous l'avons dit; on ne put distinguer que deux ossements de saint Maximin, le chef de saint Sidoine et quelques autres, qui furent mis dans des châsses de bois. On renferma, dans un reliquaire de cuivre doré, en forme de bras, négligé par les spoliateurs, les deux ossements qui étaient dans l’ancienne chässe appelée le Bras de surnte Madeleine. i
Relevée de ses ruines en 1814, et visitée le 5 du même mois par vingt-cinq ou trente mille pèlerins, la Sainte-Baume subit de nouvelles dévastations pendant les Cent-Jours. Le maréchal Brune, qualifié, dit-on, par Napoléon, d'intrépide déprédateur, renouvela les horreurs, les impiétés de 93.
Le 22 août suivant, il périt misérablement à Avignon, victime de la fureur poutique du peuple; son cadavre, jeté à l'eau, partout où le Rhône le porta sur ses bords, fut rejeté dans son cours ; la Justice divine le priva d’une sépullure qu'on ne refuse pas aux inconnus. Depuis, la piété des Provencaux, la munilicence de Louis XVII, restaurèrent une seconde fois ce monument. Pie Vi accorda de nouveau l'indulgence plénière à ceux qui visiteraient la grotte de sainte Madeleine en quelqu'une des fèles suivantes : celles de la Pentecôte, de sainte Madeleine, de saint Louis, de saint Maximin et de l'Exaltation de la sainte Croix.
Au mois de mai 4822, tous les ouvrages d'art étant terminés, l'autel de sainte Madeleine et celui de la sainte Vierge entièrement remis à neuf, l'archevêque d’Aix bénit solennellement la grotte; plus
de quarante mille pèlerins y entrèrent successivement. Cela ne suffisait pas sans doute pour l’accomplissement de cette prédiction sortie de la bouche du Sauveur, lorsque Madeleine eut répandu ses parfums sur l’Auteur de toute suavité : « En vérité, je vous le dis, partout où cet Evangile sera prêché, on racontera, à la mémoire de cette femme, l’action qu’elle vient de faire ». Un édifice prodigieux s’éleva, dont Napoléon voulut faire le temple de la Gloire ; en effet, il publie une gloire proclamée par le meilleur Juge, par Dieu lui-même : ce temple porte le nom de la Madeleine. Ainsi, cette humble femme éclate dans ce foyer mème de toute célébrité, dans ce Paris d’où la renommée rayonne sur le monde, Voilà le reliquaire que la Providence préparait pour les restes de sainte Madeleine.
En 1781, par l’ordre de Louis XVI, on ouvrit, pour la première fois, l’urne de porphyre où le corps de sainte Madeleine était renfermé, et l’on en détacha une relique insigne, qui fut portée à Don Ferdinand, duc de Parme. Dieu prit à temps cette mesure. Douze ans plus tard, tout ce qu'il y avait dans l’urne fut dispersé : il ne resta plus d'autre relique insigne de sainte Madeleine que la portion envoyée au duc de Parme et le chef honoré dans l’église de Saint-Maximin, avec deux ossements d'un bras.
La Providence voulut que Napoléon envoyät à Paris, parmi les dépouilles du duc de Parme qui devaient être converties en numéraire, la châsse même qui renfermait celte précieuse relique ; après la Restauration, ce trésor, cédé en toute propriété par l’ancienne reine d’Etrurie, fut transféré dans le monument qui l’attendait d’après les décrets éternels.
Nous avons, dans Origène, une excellente homélie à sa louange, que l'on croit toutefois être originellement latine et non pas grecque. Le cardinal de Bérulle a donné aussi au public un admirable traité de ses excellences ; et Coëffeteau, évêque de Marseille, avec Godeau, évêque de Vence, ont parfaitement bien décrit ses larmes et sa pénitence. Le P. Alexandre, jacobin, au second tome de ses Dissertalions sur le 1er siècle, établit fort solidement ce que nous avons avancé dans cette vie touchant la critique de son histoire. — Cf. Monuinents inédits de l'apostolat de sainte Madeleine, etc., par M. Faillon, de la Société de Saint-Sulpice, 2 vol. Migne ; et Sainte Marie-Madeleine, par le R. P. Lacordaire.
DANS LA GALATIE 304, —æ Pape : Saint Marcellin. — Empereurs romains : Dioclétien et Maximien.
Confirma me, Deus Israel, et respice in hac hora ad opera manuum mearum.
Fortifiez-moi, Dieu d'Israël, et regardez, en cette heure, les œuvres de mes mains.
Judith, xx, 7.
Nous avons déjà vu dans le martyrologe romain, au 4 avril, un saint Platon, confesseur, supérieur du monastère du Mont-0Olympe, et grand protecteur de la foi, de la justice et de la chasteté, contre des empereurs de Constantinople hérétiques, impies et adultères. L'Eglise nous en présente aujourd’hui un autre plus ancien, qui a combattu jusqu’à la mort pour la vérité de notre religion, sous les cruels empereurs Dioclétien et Maximien. De sorte que, si les païens se peuvent vanter d’avoir eu un Platon qui a été, selon les lumières de la nature, le plus sublime de tous les philosophes du monde, les chrétiens se peuvent vanter d’en avoir eu deux, que leur vertu et leur constance inébranlable dans l’amour de la vérité, jointes à une trèsgrande prudence et à une érudilion peu commune, ont rendus admirables à tous les siècles. Notre saint Martyr naquit à Ancyre, ville de Galatie, aujourd’hui Angora ou Angourieh, sur le Sangarius, au déclin du n° siècle, ce parents nobles et serviteurs de Jésus-Christ, qui eurent soin de lui inspirer, dès le berceau, la véritable foi et l’amour de la piété, Devenu orphe-
lin de bonne heure, il distribua généreusement ses biens aux pauvres et s’appliqua, avec un zèle extraordinaire et qui surpassait beaucoup son âge, à fortifier les fidèles, à convertir les idolâtres et à protéger les pauvres et les autres personnes sans défense contre la tyrannie et l’oppression des grands qui voulaient les accabler.
Cette admirable générosité lui suscita des ennemis qui l’accusèrent de christianisme devant Agrippin, vicaire des empereurs, homme cruel et altéré du sang des serviteurs du vrai Dieu. Sur cette accusation, il fut arrêté et amené au tribunal de ce juge. Agrippin lui demanda qui il était. « Je suis chrétien », dit-il, « j’adore un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre ; je déteste les idoles, qui sont les ouvrages de la main des hommes ; j’abhorre les démons, qui parlent bien quelquefois par ces idoles, mais ne sont que des créatures rebelles qui ont mérité, par leur révolte, d’être privées du paradis ». — « Je n’ignore pas », dit Agrippin, « que tu es chrétien ; mais je te demande le nom que tes parents t’ont donné à ta naissance ». — « Ils m'ont », dit-il, « appelé Platon ; mais avant tout je suis chrétien, voilà mon véritable nom, voilà mon emploi. Et, en effet, on m’a appris à servir Jésus- Christ dès le sein de ma mère; et je suis prêt à donner tout mon sang et mille vies si je les avais, pour son amour et pour son service ».
Réponse hardie et généreuse, qui releva incomparablement notre Platon au-dessus de celui qui s’est fait appeler le divin philosophe ; ce dernier, interrogé dans Athènes, sur son opinion touchant l’unité ou la pluralité de la nature divine, n’osa jamais faire profession publique de la vérité qu’il connaissait : il déguisa ses sentiments devant les hommes, de peur d’être condamné, comme son maître Socrate, à avaler du poison; tandis que notre Platon, ne craignant ni les fouets, ni les tortures, ni les fournaises ardentes, ni la mort la plus cruelle, persista fortement dans la confession de l'unité d’un Dieu créateur du ciel et de la terre, et de la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Agrippin était irrité de sa constance ; après avoir encore inutilement tenté la voie des remontrances, des promesses et des menaces, il commanda à seize soldats de le dépouiller et de le fouetter de toutes leurs forces avec des nerfs de bœuf. Is le firent longtemps les uns après les autres avec toute la violence et la fureur dont ils étaient capables ; mais, après qu'ils se furent lassés de le frapper, il ne parut pas même sur son corps une seule contusion. Ce miracle remplit tout le monde d’étonnement et engagea Agrippin à l'envoyer en prison. Pendant qu’on le conduisait, un grand nombre de fidèles s’attroupèrent autour de lui pour le complimenter de sa victoire. I demanda un moment d'audience ; et, chacun s'étant tu, il leur fit une exhortation admirable et remplie du feu de la charité dont il était lui-même embrasé, pour les animer à persévérer et à endurer constamment le martyre dans l'attente de la vie éternelle qui leur était promise. Il fut sept jours dans le cachot, où la présence de son Dieu le consola si parfaitement, que les jours ne lui paraissaient que des heures, et les heures que des moments. Il y implora le secours de saint Michel, comme du chef des armées du Dieu vivant; demandant, non pas d’être préservé de la mort, mais d’endurer toutes sortes de supplices avec fermeté. Au bout de sept jours, on le ramena au tribunal ; là, Agrippin Jui fit voir des chaudières d’airain, des poêles de fer de prodigieuse grandeur, des grils, des haches, des crochets, des flèches, des aiguilles, des pierres très-aiguës, des croix, des roues armées de rasoirs et de plusieurs autres espèces d'instruments dont on avait coutume de se servir pour tenter le courage des Martyrs, le menaçant de le faire passer
par tous ces genres de supplices s’il demeurait opiniâtre en sa résolution ; d’un autre côté, il l’assura que, s’il voulait obéir aux volontés des empereurs, il lui donnerait sa propre nièce en mariage avec une dot si considérable, qu’elle le rendrait le plus riche de sa province. Mais notre invincible Platon se moqua également du tyran et de ses folles promesses; étant animé de l'Esprit de Dieu, qui est un esprit de force et de liberté, il lui dit : « La proposition que vous me faites de votre nièce est ridicule ; je n’en voudrais pas comme servante de mon épouse, si je devais me marier. D'ailleurs ne vous tourmentez plus pour trouver de pareilles propositions ; vous m’offririez tous les royaumes de la terre, que vous ne me sépareriez pas de l'amour de mon Dieu ».
Le tyran se sentit si vivement piqué de cette répanse, qu'ayant fait mettre des charbons ardents sous un lit de fer, il commanda qu’on y étendît le corps du Martyr, et, pour lui faire sentir une douleur aiguë et plus insupportable, il voulut qu’en même temps on le fouettât avec des verges fort déliées, et qu’on jetât sur ses membres de l'huile, de la cire fondue, du bitume et de la poix-résine. On ne peut exagérer la rigueur de ce supplice, qui n’a presque point son semblable dans les tortures des autres Martyrs ; mais Platon, bien loin d’être abattu, ne laissa pas, durant ce temps, de parler au juge et aux assistants avec la même vigueur que s’il eût été sur un lit de roses. Il leur remontra que ces feux sur lesquels il était couché n’étaient qu’une légère image de ceux qui leur étaient préparés, s'ils ne se converlissaient et ne quittaient le culte infâme des idoles, pour se donner au service du vrai Dieu ; et qu’ils ne devaient pas différer davantage de faire pénitence, de peur que leur obstination ne leur fermât les portes de la miséricorde que le sang de Jésus-Christ leur avait ouvertes,
Après avoir été trois heures en cet état, il fut descendu de ce lit de feu ; alors son corps parut ainsi beau et aussi frais que s’il fût sorti du bain, et il exhala une odeur si agréable, que tous les spectateurs s’en sentirent comme parfumés. Plusieurs des assistants, admirant ce prodige, s’écrièrent que le Dieu des chrétiens était grand, que lui seul faisait des choses admirables, et qu'il n’y avait que lui qui fût digne des honneurs divins ! Le sicaire Agrippin ne savait où il en était, ni ce qu’il pourrait faire davantage au Martyr. Aussi, pour avoir quelque sujet de le renvoyer, il lui dit qu'il ne lui demandait plus d’adorer les dieux ni de leur offrir des sacrifices, mais seulement de renier Jésus-Christ crucifié, et qu’ensuite il le mettrait en liberté. « Comment », dit Platon, « que je renie Jésus-Christ mon Sauveur, dont j'ai reçu tant de grâces et qui me comble à tous moments d’un si grand nombre de bienfaits ? Retire-toi de moi, impie : que tes blasphèmes exécrables n’offensent pas davantage mes oreilles! N'est-ce pas assez que tu te perdes éternellement, sans envelopper dans ta damnation les soldats et les serviteurs de mon Seigneur? Retire-toi, dis-je, car j’ai cette confiance en sa bonté qu’il me rendra plus fort que tous les tourments ».
Ces paroles furent comme de l’huile jetée sur le feu de la colère d’Agrippin. Il descendit de son siége, et, ayant fait rougir devant lui deux grosses boules de cuivre, il commanda qu’on les appliquât tout embrasées sur le sein de Platon. Ce supplice fut horrible : le feu, pénétrant jusque dans les parties intérieures de son corps, les brûla tellement, que la fumée en sortit par le nez ; mais, pendant qu’on le croyait mort, on l’entendit défier le tyran avec plus de courage que jamais, et même lui reprocher son impuissance et sa faiblesse, de ce qu'avec tous les instruments de sa rage, il ne pouvait pas abattre celui que la vertu de Jésus-Christ soutenait,
Une constance si surprenante lui attira un quatrième tourment : on lui enleva presque toute la peau et la chair par lambeaux, à coups de fouets et d’escourgées. Rien n’était si horrible que cette étrange exécution. Les païens mêmes la détestaient et l’accusaient de barbarie et d’impiété ; mais le Martyr eut encore la force de prendre un lambeau de son corps déchiré, et de le jeter aux pieds du juge, lui disant, avec une voix mâle et généreuse : « O tyran, plus cruel que les bêtes carnassières, puisque tu te plais au sang et au carnage, et à voir déchirer par morceaux les corps des hommes qui te sont semblables, prends ce lambeau de ma chair, et rassasie-t’en comme un tigre et un vautour ! Mais sache que Dieu me rendra ce corps que tu détruis, et qu'il précipitera le tien dans les flammes éternelles ».
Il n’y avait plus rien d’entier dans l’invincible Platon que son vénérable visage, que les bourreaux avaient un peu épargné : pour le reste de ses membres, depuis la têle jusqu'aux pieds, on n’y voyait que des plaies profondes et une abondance de sang qui coulait de tous côtés. Agrippin donc, que ce dernier reproche anima plus que jamais, déchargea sa fureur sur cette belle partie qui est comme une figure de la Divinité. Non-seulement il fit souffleter le Saint; mais, ne voulant pas qu’il lui demeurât rien de l’apparence humaine, il lui fit déchirer, avec des crocs de fer, le front, les tempes, les joues, les lèvres et toute la face : tellement qu'il n'était plus reconnaissable, et qu’on lui pouvait appliquer ce que le prophète Isaïe disait de Notre-Scigneur par prévision : « Nous l'avons considéré, mais il n'avait plus ni grâce ni figure : il était méconnaissable; nous l’avons pris pour un iépreux et pour un homme méprisé et frappé de la main de Dieu, et plongé dans le dernier excès de l’humiliation ».
Il ne semblait pas qu’en cet état il fût capable de rien entendre : cependant le juge tenta encore une fois de le corrompre, lui criant et lui faisant crier par un huissier que, s’il voulait sauver le peu de vie qui lui restait, il fallait qu'il ne différât plus d’obéir aux lois du prince et qu’il se résolût enfin à reconnaître les dieux de l'empire. Mais, comme ces sollicitations furent aussi inutiles que les premières, la férocité du tyran le porta à faire arracher au Martyr, par une nouvelle flagellation, le reste de la chair et des muscles qu'il avait encore aux bras et aux cuisses. Son commandement fut exécuté avec la même fureur que les précédents : le corps du Saint en demeura si brisé et si rompu, que les entrailles lui sortaient même par les côtés.
Il fallait bien qu’il fût fortifié d’une vertu surnaturelle et toute miraculeuse, pour ne pas succomber sous tant de maux; maisle tyran, au lieu de le reconnaître, augmentait toujours sa rage, à mesure que Dieu donnait de nouvelles marques de sa protection. Il dit donc au Martyr qu'il s’étonnait extrémement que, portant le nom du sage et divin Platon, il n’imitât pas ses actions et ne voulût pas reconnaître les divinités que ce grand philosophe a reconnues. « 1] ne les a reconnues », dit le généreux Martyr, « que par lâcheté : car 11 savait bien qu’il n’y avait qu’un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, et qu'il ne se pouvait pas faire qu'il y en eût plusieurs; inais la crainte de la mort lui a fait honteusement trahir la vérité : aussi il est un de ceux dont parle l’apôtre saint Paul, lesquels, connaissant Dieu, ne l'ont pas honoré et glorifié comme Dieu : c’est pourquoi ce juste juge les à abandonnés, non-seulement aux déréglements de leur esprit, mais aussi à des passions infâmes et à un sens réprouvé. Pour moi », ajouta-t-il, «je n'imiterai pas sa perfidie; je ne crains point la mort, je n'appréhende point les tourments : achève ce que tu as commencé, Il ne reste plus qu’à
disiloquer mes os et à les séparer les uns des autres : fais-le quand il te plaira. Mon Seigneur Jésus-Christ, qui est mon secours, consommera ma victoire et me rendra plus fort que tous les instruments de tes supplices ».
Ce discours ayant fermé la bouche au président, il fit signe aux bourreaux de détacher le Martyr du poteau auquel on l'avait attaché pour le tourmenter plus facilement, et de le conduire au plus tôt de la potence en prison, et fit défendre au geôlier de panser ses plaies et de lui donner autre chose pour sa nourriture qu’une once de pain par jour avec un peu d’eau pure. Il n’en fallait pas tant pour le soldat de Jésus-Christ : pendant dixhuit jours qu’il fut dans ce cachot, il ne voulut jamais recevoir d’autre aliment que celui de la parole de Dieu, qui fortifiait son cœur et le rassasiait plus délicieusement que n'auraient pu faire les mets les plus exquis et les festins les plus magnifiques. Enfin, après ce long temps de prison et d’abstinence, il fut encore une fois amené devant le tribunal d’Agrippin, lequel, le trouvant plus ferme et plus inébranlable que jamais, le condamna à avoir la tête tranchée hors de la ville. On l’y conduisit aussitôt : lorsqu'il eut fait une fervente prière à Dieu en actions de grâce de son martyre, il présenta le cou au bourreau, et, perdant la tête, il rendit son âme à Celui qui l'avait créée pour sa gloire : ce qui arriva sous les empereurs Dioclétien et Maximien, le 22 juillet, vers l’an 304.
Les chrétiens, qui furent les admirateurs de la constance de saint Platon, enterrèrent son corps avec toute la révérence que la rigueur de la persécution put permettre, au lieu même de son martyre, appelé le Champ. Depuis, l’empereur Justinien y fit bâtir une belle église qui fut dédiée sous son nom, comme l’assure l'historien Procope, en parlant des édifices de ce prince : cette basilique ayant élé ruinée dans la suite des temps, l’empereur Basile, au rapport de Cédrénus, la fit rétablir.
Outre les martyrologes latins et le ménologe des Grecs, qui font une honorable mention de ce généreux soldat de Jésus-Christ, il en fut parlé avec beaucoup d’estime dans le septième Concile général, qui est Le second de Nicée : car on y lut une lettre de l’abbé Nilus à Héliodore le Silenciaire, dans laquelle il rapporte que les barbares ayant un jour emmené captif un religieux du Mont-Sinaï, dont le père était aussi religieux au même monasière, l’un et l’autre s’adressèrent à saint Platon, le père, pour la délivrance de son fils, et le fils pour sa propre liberté, et, par un grand miracle, le même jour, un Cavalier inconnu parut dans le camp de ces ennemis, et, ayant enlevé ce jeune homme, le transporta en un moment, par un chemin invisible, dans la cellule de son père ; après quoi il disparut. Ce qui donna sujet de croire que c'était saint Platon qui s’était rendu favorable à ces religieux, qui l’avaient invoqué avec ferveur.
La vie de ce Saint a été écrite par Métaphraste, eb est rapportée par Surius en ce jour.