‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 42 sur 229 · SAINTE MECNTILDE OU MATHILDE, ABBESSE · texte numérisé non relu

SAINTE MECNTILDE OU MATHILDE, ABBESSE

tous les moyens dont elle se servait pour recouvrer sa santé. Quelque aiguës que fussent ses douleurs, bien loin de s’en plaindre et de jeter de grands cris, elle en témoignait au contraire de la joie, disant avec le Prophète : « Nous nous sommes réjouis dans les jours où vous nous avez humiliés, et dans les années où nous avons enduré de plus grands maux ».

On ne peut rien voir de plus parfait que son obéissance, Elle ne faisait rien d’elle-même, et elle avait Lant de déférence pour sa supérieure, qu’elle p’entreprenait rien contre son ordre, ne négligeait aucun de ses commandements, et n’en différait pas l’exécution d’un seul moment. Souvent elle a quitté un ouvrage imparfait et une lettre à demi écrite, pour se rendre au plus tôt où l’appelait, soit la cloche des offices, soit un ordre de la supérieure. Elle triomphait du démon par un courage invincible, et en lui résistant de toutes ses forces : ce qui la mettait au-dessus de ses tentations; elle triomphait des personnes qui la persécutaient ou lui portaient envie, en souffrant patiemment leurs insultes, et en les comblant de faveurs et de bienfaits. On ne pouvait nier qu’elle ne fût la plus noble de toutes les sœurs, puisqu'elle était cousine de l’empereur et fille du seigneur de tout le pays. D'ailleurs, elle était fondatrice du monastère, son père ayant donné son château pour l’établir. Cependant il n’y en avait point pour la surpasser en humilité et en modestie : elle ne se regardait que comme la servante des autres, et s’abaissait pour cela aux plus vils ministères de la maison. Son silence était si exact, qu’on eût dit qu’elle était muette; et si la nécessité ou la charité l’obligeait de parler, elle Le faisait avec tant de sagesse et de douceur, qu’il semblait que ce fût un ange qui parlât.

Elle était tellement détachée de toutes les choses de la terre, que les visites même des princes, ses frères, lui étaient onéreuses, et qu’elle ne pouvait souffrir ni qu’on lui envoyät des présents, ni qu’on lui vint témoigner de l’amitié, du respect et de la déférence. Lorsqu'elle était forcée de voir du monde, elle terminait en un mot la conférence, de peur qu’un trop long entretien ne lui fit perdre quelque chose de la pureté de son cœur, qu’elle voulait conserver tout entière pour être plus agréable à son époux. La singularité dans le vivre, le vêtir et le logement lui était insupportable, et sa qualité de princesse ne lui fit jamais accepter ni souhaiter rien de particulier. Comme son âme était pleine de tendresse et de charité pour ses sœurs, elle se rendait propres, par compassion, tous les maux qui leur arrivaient, et n’oubliait rien pour les soulager. Ainsi, à l’exemple de saint Paul, non-seulement elle se réjouissait avec celles qui avaient de la joie, mais elle pleurait aussi avec celles qui pleuraient; elle était malade avec les malades, et la peine des autres était une peine qui la tourmentait et la consumait elle-même. On voyait donc en cette jeune fille toutes les vertus que l’on eût pu attendre des plus vieilles : la soumission pour ses supérieures, le respect pour les anciennes, l’amour et la déférence pour les sœurs de son âge et pour les plus jeunes; la douceur et la bienveillance pour les converses et pour les servantes de la maison, en un mot, un concert admirable de toutes les qualités d’une sainte et parfaite religieuse. Sa noblesse faisait que les domestiques la voulaient appeler Madame; mais elle leur défendit absolument de lui donner ce nom, et, préférant son état à toutes les grandeurs du siècle, elle ne voulut jamais être appelée autrement que ma sœur.

Cependant, comme l'honneur suit ceux qui l’évitent et à proportion qu'ils le fuient, la supérieure du monastère étant décédée, toute la communauté jeta les yeux sur Mechtilde pour l’élever à sa place. En effet, qui

pouvaient-elles élire plus capable que Mechtilde de les consoler dans leurs peines, de les affermir dans leurs tentations et de les faire avancer dans la vertu ? Ce fut en cette occasion que cette incomparable religieuse témoigna pour la première fois de la résistance à ce qu’on exigeait d'elle. Jusqu’alors elle avait toujours obéi, sans raisonner sur ce qu’on lui avait ordonné; mais, quand ce fut pour être supérieure, elle s’en défendit de toutes ses forces, et ne put être décidée à prendre cette charge que par le commandement que son prélat lui en fit, en vertu de la sainte obéissance. Elle montra bientôt, néanmoins, qu’elle en était digne et qu’elle avait toutes les qualités que l’on peut désirer dans une bonne abbesse. Sa conduite fut une règle vivante qui montrait à toutes ses filles ce qu’elles devaient faire. On la trouvait toujours la première à la prière, la plus fervente à la mortification, la plus exacte au silence et la plus ponctuelle à toutes les observances régulières.

Elle avait beaucoup veillé, beaucoup jeûné et beaucoup prié dans le temps de sa vie privée; mais elle crut qu’elle n'avait encore rien fait et que son nouvel état l’obligeait à redoubler tous ces exercices. Elle devint une autre Marie, sœur de Moïse, pour précéder le peuple de Dieu dans le chant des hymnes et des cantiques. Elle devint une autre Judith, pour combattre Holopherne et lui couper la tête. Elle devint une autre Esther, pour détruire la puissance tyrannique du superbe Aman. Rien ne la distinguait de ses filles, sinon qu’elle vivait plus pauvrement qu’elles et qu’elle était la plus malheureuse de sa communauté. On lisait sur son visage une modestie, une douceur, une humilité et une joie célestes qui ravissaient tous ceux qui avaient le bonheur de converser avec elle. Elle prenait d’ailleurs un soin extrème, tant du spirituel que du temporel de sa maison, et elle en fit une véritable école de Jésus-Christ, où l’on ne s’étudiait qu’à le connaître, à l’aimer et à lui plaire. S'il arrivait quelque incommodité aux sœurs, elle s’appliquait aussitôt à les en soulager. En un mot, elle remplissait si parfaitement tous ses devoirs, qu'il ne se trouvait personne qui se plaignit de sa conduite.

Il y avait, en Souabe, à Edelstetten, entre Ulm et Augsbourg, un célèbre monastère composé de religieuses d’illustre naissance; il avait été fort estimé pour l’observance régulière et pour les grands biens qu’il possédait; mais il était extrêmement déchu de la régularité, et avait ensuite perdu une partie de ses biens par la négligence de l’abbesse qui l'avait gouverné, Cette abbesse étant morte, ceux qui avaient intérêt au rétablissement d’une si insigne maison, jetèrent les yeux sur notre Sainte, dont la réputation s'était répandue de tous côtés. L’évêque et les seigneurs du lieu, les fondateurs et les religieuses mêmes, qui savaient qu’elles avaient besoin d’une supérieure qui eût beaucoup d'autorité et de vertu, l’élurent à cette charge avec un suffrage unanime, et on lui envoya des députés, la priant de ne pas s'opposer à la volonté et à la gloire de Dieu. Les religieuses de Diessen, apprenant cette nouvelle, en furent vivement affligées. Elles représentèrent qu'il n’était pas Juste de les priver de leur mère pour la donner à des filles qui ne lui étaient rien; que leur possession pacifique de plusieurs années devait l'emporter sur cette nouvelle élection; qu’à la vérité le couvent d’Edelstetten était plus considérable que le leur, mais que Mechtilde étant fondatrice et professe de ce dernier, il lui appartenait de droit sans que l’autre y pût rien prétendre. La Sainte, de son côté, avait beaucoup de répugnance à quitter une maison où elle avait reçu tant de grâces de la main libérale de Dieu, et où, après la peine qu’elle s'était donnée pour la sanctification de ses sœurs, elle jouissait déjà du fruit de ses travaux. Mais l’é-

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vêque, qui était zélé pour la réforme de l’abbaye d’'Edelstetten, commanda à Mechtilde, par tout le pouvoir que lui donnait son caractère, de s’y transporter au plus tôt pour y remplir les fonctions d’abbesse.

Lorsqu'elle y fut arrivée, il la bénit solennellement et lui mit la crosse à la main pour lui donner plus d'autorité et attirer sur elle de plus amples bénédictions du ciel. La Sainte, soutenue par celte bénédiction, s’appliqua aussitôt au bon règlement de cette famille. L'exemple de sa vertu, si différent de celui des supérieures qui l’avaient précédée, fit une merveilleuse impression sur les esprits. Les religieuses, qui s'étaient éloignées des voies de l’observance, parce qu’elles ne voyaient personne qui marchèt devant elles, y rentrèrent avec joie à la suite de leur sainte abbesse; elles eurent honte de ne pas veiller avec elle, de ne pas observer les Jeûnes de la règle qu’elle observait, et de négliger l’oraison pendant qu’elles l’y voyaient si exacte et si assidue. Elles ne gardaient point de clôture : on entrait chez elles, et elles avaient la liberté de rendre visite à leurs parents et à leurs amis. Mechtilde eut de la peine à faire accepter la règle en ce point; mais elle leur remontra avec tant de force et d’onction combien il est important que des religieuses soient renfermées, suivant cette parole du cantique : Hortus conclusus, fons signatus, soror mea sponsa : « Ma sœur, mon épouse, est un jardin fermé et une fontaine scellée », qu’elles se rendirent enfin à ses raisons et se firent renfermer solennellement par l’évêque. Depuis ce temps-là, ce couvent changea entièrement de face, et on y vit reluire les vertus religieuses avec tant d’éclat, qu’on le pouvait proposer pour modèle à toutes les communautés qui se voulaient réformer. Pour Mechtilde, le lieu qu’elle fréquentait le plus ordinairement était le chœur, où on la trouvait si dégagée des sens, si abîmée en Dieu et si occupée de ses perfections, qu’on eût cru offenser sa divine majesté de l’en détourner d’un seul moment.

Cette occupation, néanmoins, ne l’empêcha pas de veiller sur les besoins de ses sœurs et d'y pourvoir par une charité toute maternelle. Elle ne couchait que sur une paillasse, et elle s’en fût même volontiers privée pour ne coucher que sur le plancher, si elle n’eût trop appréhendé l’estime et la louange du monde. Mais, pour ses religieuses, elle voulait qu’il y eût des matelas, des traversins et même des draps à leurs lits, disant que cela ne nuisait point à l’âme, pourvu qu’on évitât la superfluité. Elle leur recommandait aussi beaucoup la propreté, ayant pour maxime qu’il faut être pauvre sans être malpropre, et fuir le luxe sans aimer la saleté. On ne vit jamais de supérieure plus miséricordieuse, ni qui compâtit davantage aux faiblesses et aux fautes de ses inférieures; elle n’employait point pour les relever la sévérité des réprimandes ni la rigueur des châtiments, mais une abondance de larmes qu’elle versait aux pieds de Jésus-Christ crucifé : cela fut toujours si efficace, qu’il n’y eut point de sœur qu’elle ne ramenât à son devoir par ce moyen. Elle pleurait aussi fort souvent pour les crimes du monde, pour les persécutions de l'Eglise, pour la misère des pauvres, pour les dangers des personnes tentées et pour la défense de tous ceux qui étaient dans la tribulation, s’efforçant de leur attirer par ses soupirs et par ses larmes le secours du ciel et une prompte délivrance de leurs peines. Enfin, ses plus petits péchés étaient pour elle un sujet de beaucoup de pleurs et de gémissements : Ce qui paraîtra par un exemple qu’il n’est pas à propos de passer sous silence. Il arriva qu’une sœur se vint présenter devant elle, portant quelque chose dans ses mains; mais, par mégarde ou par négligence, elle laissa tomber cet objet; l’abbesse, sans y faire réflexion, lui dit : « Mar.

VIES DES SAINTS, — TOME VII. î

chez dessus ». Aussitôt elle reconnut qu’elle avait prononcé une parole inutile et trop précipitée, et elle fut tellement pénétrée de la grandeur de cette faute, qu’elle ne la pleura pas moins, dit l’auteur de sa vie, que si elle avait brisé les portes des églises de Rome. Elle ne se contenta point d’en témoigner sa douleur par des ruisseaux de larmes; elle s’en punit aussi par des veilles, des jeûnes et d’autres austérités extraordinaires qui durèrent plusieurs jours, se mettant continuellement devant les yeux les paroles du Fils de Dieu : « Il n’y a pas une parole oiseuse dont on ne doive rendre compte au jour du jugement dernier ». Que dirons-nous après un exemple si saint et si frappant, nous qui parlons si souvent contre les reproches de notre conscience, qui déchirons si aisément l’honneur et la réputation du prochain, qui vomissons tant de blasphèmes contre Dieu et tant d’injures contre nos frères, et qui, cependant, ne versons pas une larme pour pleurer des crimes si énormes ? Ÿ aura-t-il un autre jugement pour nous que pour ces âmes si touchées du regret de leurs fautes ? et si elles n’ont pu éviter la rigueur de la justice de Dieu que par une sévérité inexorabie contre ellesmêmes, l’éviterons-nous en vivant comme nous vivons, et ne faisant pas plus de fruits de pénitence que nous n’en faisons ?

Après que sainte Mechtilde eut travaillé si utilement pour le rétablissement de l’observance dans son monastère, l’obligation de recouvrer les biens qu’il avait perdus dans le temps du déréglement la porta à faire un voyage à la cour de l’empereur Frédéric. Elle fit son possible pour se dispenser de cette sortie, et pour terminer l'affaire par procureur; mais le prince, qui était son cousin, et qui souhaitait extrêmement la voir à cause de l'estime que tout le monde en faisait, ne voulant rien accorder qu’elle ne fût présente, il fallut enfin qu’elle se rendit à la nécessité. Elle fut reçue de lui avec de grands témoignages d’amitié et d'honneur, moins pour sa noblesse et parce qu’elle était princesse de son sang, que pour son éminente sainteté. {1 la logea dans son palais, lui accorda tout ce qu’elle demandait et ordonna qu’elle fût traitée magnifiquement. Elle ne refusa pas de manger à la table qu’on lui avait préparée, mais à la condition que, tandis que les autres conviés mangeraient toute sorte de mets délicieux, et boiraient les vins les plus exquis, elle ne mangerait autre chose que des légumes, selon sa coutume, et ne boirait que de l’eau, qui était le repas du saint prophète Daniel. En effet, le maître d'hôtel qui devait lui servir à boire fut averti de ne lui apporter que de l’eau; c’est ce qu’il fit. Mais, lorsqu'elle la goûta, elle trouva que c'était de l'excellent vin. Elle lui en fit sa plainte, et, lui rendant la coupe, elle le pria secrètement de lui apporter ce qu’elle avait ordonné. Le maître d'hôtel l’assura qu’on ne lui avait point présenté autre chose; et néanmoins, pour la satisfaire, il renvoya derechef chercher de la même eau. Mais lorsqu'elle en goûta, elle trouva encore que c'était du vin, parce que Notre-Seigneur, pour honorer sa servante, voulut renouveler en sa faveur le premier miracle qu’il avait fait publiquement étant sur la terre. La Sainte croyant qu’on la trompait, obligea le maitre d'hôtel de goûter lui-même si ce qu’il lui présentait n’était pas du vin. Il en goûta, et fut obligé d’avouer que m1 la Bavière, ni l'Autriche, ni l'Alsace, ni la France, ni la Grèce et même l’île de Chypre n’en produisaient de meilleur. Pour. s'assurer une dernière fois qu’il n’y avait point de fraude, ilalla puiser l’eau lui-même et l’apporta à l’abbesse. Celle-ci, en ayant goûté, trouva que c'était du vin de même nature que le précédent. Ainsi, elle reconnut le miracle, et toute la compagnie le reconnut aussi et admira la bonté de Dieu, qui relève l'humilité et la mortification de ceux qui s’étudient à lui plaire.

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