‹ Les petits Bollandistes (volume 4)Chapitre 48 sur 229 · SAINT FÉLIY, ÉVÊQUE DE NANTES · texte numérisé non relu

SAINT FÉLIY, ÉVÊQUE DE NANTES

selon les règles établies par les canons, et célébra sa première messe l’an de grâce 540, le vingt-septième de son âge. Il vécut en cet état plusieurs années, avec une intégrité de mœurs et une piété si exemplaires, que la réputation de sa sainteté se répandit bientôt dans toute la France, et même jusque dans la Bretagne Armorique, qui n’était pas alors sous la domination de nos rois. Evemer, autrement dit Eumerius, évêque de Nantes, étant mort, le peuple et le clergé choisirent d’une commune voix Félix pour remplir sa place et pour être leur pasteur. Tout le diocèse conçut une grande joie de cette élection; on lui envoya aussitôt des députés qui l’amenèrent à Nantes; il y fut reçu avec tous les honneurs dus à sa dignité et à ses grands mérites (550).

L’odeur de ses vertus et de sa doctrine ne fut pas resserrée dans les bornes de la Gaule, elle s’étendit aussi par toute l’Europe; mais les louanges qu'il recevait de la part des hommes ne lui donnaient aucun sentiment de vanité : il en prenait, au contraire, occasion de s’humilier davantage et de rapporter à Dieu seul tout le bien qu’onlui voulait attribuer. Ce digne prélat gouverna le troupeau qui lui était confié avec une grande douceur, une sagesse merveilleuse, un zèle ardent du salut des âmes et une charité incomparable. Il eut toujours beaucoup de soin des religieux et des ermites de son diocèse, particulièrement de saint Friard, qui s'était retiré dans une île de la rivière de Loire, vis-à-vis de la paroisse de Benais. Il l’honorait souvent de ses visites, et lui fournissait les choses nécessaires à la vie. Il faisait assembler dans son palais épiscopal un certain nombre de jeunes clercs qu’il dressait et instruisait lui-même pour les rendre capables de le servir dans la réforme de son diocèse, et de porter même le flambeau de la foi aux infidèles et aux hérétiques. C’est de ce séminaire de doctrine et de sainteté que sortit le glorieux Martin de Vertou, que saint Félix fit archidiacre de Nantes. Il l’envoya à Herbauges pour y prêcher l'Evangile aux habitants qui étaient encore plongés dans les ténèbres du paganisme; mais ces détestables idolâtres ayant traité avec outrage un si saint missionnaire, ils en furent punis dans toute la rigueur de la justice de Dieu : car leur ville s’abîima, et elle n’est plus à présent qu’un lac nommé Grand-Lieu.

L'application de ce saint pasteur aux fonctions spirituelles de sa charge ne l’empêcha pas d’étendre aussi ses soins sur les temporelles; il pensa donc à achever son église cathédrale, que son prédécesseur avait laissée imparfaite. Il employa à ce dessein, non-seulement les revenus de son évêché, mais aussi les biens de son patrimoine, avec beaucoup d’aumônes qu’il recevait pour ce sujet; mais comme les guerres qui survinrent firent souvent interrompre cet ouvrage, il ne put être fait qu’au bout de sept ans. La plus sanglante fut celle que Clotaire [°", roi de France, fit en Bretagne, contre son fils Chramne, qui, bien que révolté pour la seconde ou la troisième fois contre son autorité royale et paternelle, avait néanmoins trouvé un asile et une protection auprès de Conobert, comte de Rennes et de Nantes. On sait que ce monarque, n’ayant pu obliger le comte ni par ses prières, ni par ses menaces, à lui remettre son fils entre les mains, se mit enfin à la tête d’une puissante armée qu'il conduisit lui-même devant Nantes : Conobert et Chramne étant sortis au-devant de lui, près de la mer, y furent entièrement défaits : le premier y demeura sur la place, et le second y fut fait prisonnier dans sa fuite; ce malheureux prince fut brûlé tout vif dans une chaumière avec sa femme et ses enfants, par le commandement du roi son père (560).

Cette victoire ayant mis le pays hors d'état de résister à Clotaire, la

ville de Nantes fut obligée de lui ouvrir ses portes et de se mettre à sa discrétion ; mais saint Félix, qui le reçut à son entrée, toucha par ses prières et par ses larmes cet esprit inhumain, et obtint que son peuple serait traité avec toute sorte de douceur. Il entra même depuis si avant dans les bonnes grâces de ce prince, que, quand il voulut s’en retourner en France, il laissa au saint prélat le gouvernement de la ville et du comté de Nantes. C'était pour lui une charge bien pesante, et dont il avait une extrême aversion; mais, comme il vit que c'était aussi un moyen favorable que la divine Providence lui présentait pour le soulagement de ses diocésains, réduits par la guerre à la dernière misère, il l’accepta pour un temps. Ce fut alors que sa prudence et sa force d'esprit parurent dans tout leur éclat; car, sans rien diminuer des soins qu’il devait à sa charge pastorale, il s’acquitta si dignement de tous les devoirs d’un bon gouverneur de ville et de province, qu’on fut obligé d’avouer que le roi n’aurait jamais pu faire un meilleur choix.

Il était en une telle estime par toute la Bretagne, que les plus grands seigneurs s’en remettaient à son jugement des différends qui naissaient entre eux. Par le crédit que sa vertu lui donnait, il détourna Conon (Canao), comte de Vannes, qui avait déjà fait mourir trois de ses frères pour n’avoir point de compétiteur en son Etat, de faire le même traitement à Macliau son quatrième frère. Cependant, Macliau donna bien de la peine à notre Saint, car, d’abord, pour ôter tout soupçon au comte, son frère, et pour éviter sa fureur qui pouvait se rallumer, il mit sa femme dans un monastère, embrassa l’état ecclésiastique, et fut même consacré évêque de Vannes; mais son frère étant venu à mourir, il reprit l'esprit du monde, et, poussé par une ambition plus que diabolique, il abandonna les autels, foula aux pieds le sacerdoce, et, par une apostasie scandaleuse, renonça à l’auguste qualité de prélat dans l'Eglise de Jésus-Christ pour se remettre avec sa femme et se rendre le maître de la souveraineté. Saint Félix fit tout son possible, par ses prières et par ses remontrances, premièrement pour l’empêcher d’en venir à ce point, ensuite pour le porter à la pénitence et le retirer d’un abîme si funeste: mais cet aposlat demeura obstiné dans son péché et résista toujours à la grâce de Jésus-Christ, qui parlait par son serviteur : il en fut puni, car il fut tué par Théodoric, fils de Budik, comte de Cornouailles.

Toutes ces choses se passaient hors du ressort de Nantes; mais ce comté, que Clotaire avait uni à sa couronne, et où il avait laissé garnison, ne de-

meura pas longtemps en paix; car Duxalic, fils de Conobert, voulant ren-

trer dans les Etats de son père, y amena une forte armée avec l’aide des autres princes de Bretagne, et y fit de grands ravages, et celle que le roi Chilpéric, fils de Clotaire, y envoya contre lui, n’y fit pas un moindre dégât : de sorte que le saint évêque eut la douleur de voir son diocèse exposé au pillage de deux puissants adversaires. Il allait sans cesse trouver les chefs de l’un et de l’autre parti pour ménager entre eux une paix qui remît la province en repos; mais, comme ni les uns ni les autres ne voulurent point céder de leurs prétentions sur Rennes et sur Nantes, tout ce qu’il put gagner sur eux fut qu'ils épargneraient en sa considération le pays que la divine Providence avait commis à sa charge : ce qui lui donna un peu de soulagement el de relâche. Cet excellent prélat fit faire de beaux travaux publics pour la commodité de ses diocésains. I1 donna un nouveau lit à la Loire et lui fit environner les murailles de la ville; il creusa et approfondit celui de l'Erdre pour la rendre plus propre au commerce; il fit construire le port de la Fosse, un des plus beaux de toute l’Europe. Le soin du temporel

Page 1