SAINTE VÉRONIQUE GIULIANT, VIERGE
Elle sentit alors une grande douleur et se trouva dans un état de gêne semblable à celui d’une personne qui serait attachée à une croix.
Véronique fut, par obéissance, obligée de déclarer cette faveur extraordinaire à son confesseur, qui, à son tour, en informa l’évêque de Citta di Castello. Le prélat crut devoir consulter sur ce fait le tribunal du Saint- Office de Rome. Il en reçut une réponse, par laquelle on l’engageait à ne donner aucune suite à cette affaire et à n’en point parler; mais dans la même année le miracle s’étant renouvelé plusieurs fois, et les stigmates étant assez apparents pour que toutes les religieuses de la maison les eussent vus, l’évêque voulut enfin s’en assurer par lui-même, et, accompagné de quatre religieux respectables, qu’il avait choisis pour témoins, il appela Véronique à la grille de l’église, et l’examina avec soin. Il fut pleinement convaincu de la réalité des plaies, qui tantôt étaient saignantes, et tantôt étient couvertes d’une petite croûte. La plaie du côté, placée à gauche, était longue de quatre à cinq doigts, transversale, large d’un demi-doigt, et semblait avoir été faite avec une lance; elle n’était jamais fermée. Les linges blancs qu’on y appliquait étaient de suite ensanglantés.
Les incrédules regarderont ces prodiges comme imaginaires, et les témoins qui les ont rapportés, comme des gens simples, que l’on pouvait facilement tromper. Nous ne craignons pas d’assurer que toutes les précautions que la prudence humaine peut inspirer pour bien connaître la vérité furent prises par l’évêque de Citla di Castello, guidé par les instructions qu’il avait reçues du tribunal du Saint-Office. Véronique elle-même cherchait si peu à en imposer, que, dans toutes les circonstances, elle témoignait la crainte que ce qui se passait en elle ne fût une illusion du démon. Cependant, de peur qu’elle ne fût séduite par cet esprit de ténèbres, ou qu’elle ne fût hypocrite, on mit à l'épreuve sa patience, son humilité et son obéissance : moyen certain de savoir si elle était conduite par l'esprit de Dieu. On commença par lui ôter la charge de maîtresse des novices, par la priver de toute voix active et passive dans la maison, puis on la traita rudement, jusqu’à l'appeler sorcière, excommuniée ; on lui défendit d'écrire aucune lettre à d’autres personnes qu’à ses propres sœurs, religieuses à Mercatello, de paraître au parloir, d'entendre la messe et l'office, hors les jours d'obligation, et d'approcher de la Table sainte. Elle était séparée de ses compagnes, soumise à la surveillance d’une sœur converse qui la gardait de près, et, par l’ordre de son abbesse, elle fut renfermée dans une cellule de l’infirmerie. L’évêque entreprit de faire guérir ses plaies; on la pansait tous les jours ; on lui mettait des gants; et dans la crainte de quelque supercherie de sa part, on fermait ces gants et ils étaient scellés du sceau épiscopal, Véronique fut très-sensible à la privation de la communion et de l’assistance aux divins offices ; du reste, elle conserva la paix de son âme. C’est le témoignage que rendit son évêque lui-même qui l'avait si sévèrement traitée. Dans une lettre qu’il écrivit au Saint-Office, le 26 septembre 1697, il s’exprime ainsi : « La sœur Véronique continue à vivre dans la pratique d’une exacte obéissance, d’une humilité profonde et d’une abstinence remarquable, sans jamais montrer de tristesse ; au contraire, elle fait paraître une tranquillité et une paix inexprimables. Elle est l’objet de l'admiration de ses compagnes, qui, ne pouvant cacher ce sentiment qu’elle leur inspire, en entretiennent les séculiers, J’ai bien de la peine à les retenir comme je le voudrais; cependant je menace celles qui parlent le plus de leur imposer des pénitences, pour ne pas augmenter la curiosité et les discours du peuple ».
L'évêque ne fut pas le seul qui éprouva la vertu de Véronique. Un célèbre missionnaire, le Père Grivelli, jésuite, étant venu à Citta di Castello, l’évêque le donna pour confesseur à cette sainte fille, avec le pouvoir d'agir à son égard comme il l’aurait fait lui-même. Le Père, qui avait une grande expérience, employa les manières les plus rudes envers elle, l’humilia de la façon la plus sensible, et n’épargna rien pour être bien éclairé sur sa conduite; il fut enfin pleinement convaincu que la vertu de Véronique était aussi pure que les faveurs spirituelles qu’elle recevait étaient extraordinaires.
Nous terminerons le récit de ces merveilles par un fait qui n’est pas moins surprenant que les autres. Véronique souffrait des douleurs qui rappelaient tous les tourments du Sauveur pendant sa Passion. La croix et les instruments de cette Passion sainte furent imprimés dans son cœur d’une manière sensible. Elle en fit elle-même la description à son confesseur, et elle lui remit un carton taillé en forme de cœur sur lequel elle avait tracé la situation de chaque instrument, ainsi que la place de la croix. L’on pourrait croire que ce n’était qu'une pieuse imagination; mais l’on avait gardé ce carton, ct lorsque après sa mort on ouvrit son corps, son cœur fut également ouvert, en présence de l’évêque, du gouverneur de la ville, des professeurs en médecine et en chirurgie, de sept autres témoins dignes de toute confiance ; on le trouva avec admiration tel qu’elle l’avait décrit, portant aussi les marques des blessures qu’elle y avait reçues. La certitude de ce miracle est si grande, que l’on a depuis gravé l’image de ce cœur en carton, avec les signes qui le remplissent, et on la trouve dans l'original italien de la vie de cette Sainte.
Les compagnes de Véronique étaient depuis longtemps édifiées de ses vertus. Elle leur inspirait une confiance sans bornes lorsqu'elle était mai-" tresse des novices. Elles l’élurent abbesse triennale au mois de mars 1716, et la continuèrent dans cette charge jusqu’au moment de sa mort. Remplie de l'esprit de Dieu, la sainte Supérieure fit pendant tout le temps de son gouvernement régner dans son monastère la plus exacte observance et la plus parfaite concorde ; aussi on ne pouvait trouver de maison religieuse mieux conduite et mieux réglée. Véronique joignait à des manières humbles des sentiments d'affection et une sollicitude pour ses compagnes qui gagnaient leurs cœurs. Dans leurs peines, elles recouraient à elle comme à une tendre mère, assurées d’en être toujours bien accueillies et d'y trouver les consolalions dont elles avaient besoin. Son zèle, réglé selon sa science, lui fit prendre soin du temporel de sa maison. Elle construisit un grand dortoir, éleva une chapelle intérieure, et procura au monastère plusieurs autres avantages considérables.
L'exemple de cette fille admirable était un parfait modèle pour les religieuses qui avaient le bonheur de vivre dans sa société. Sa foi était ferme, et elle sentait si vivement le prix de ce don, que l’un des objets particuliers de ses prières était pour que tous les peuples voulussent ouvrir les yeux à cette divine lumière. Elle était remplie de crainte de Dieu, mais elle tempérait cette crainte par l’espérance soutenue qu’elle avait en sa miséricorde. Elle chantait souvent le psaume cxxxv qui exprime si bien ses sentiments de confiance. Sa vie entière fut consacrée à l’amour divin ; elle en était en quelque sorte enivrée. Elle aurait voulu porter toutes les créatures à aimer et à bénir leur adorable Auteur. Lorsque étant supérieure elle parlait de lui à ses sœurs, elle se servait des expressions les plus tendres, l'appelant le père, l’ami et l'époux des âmes. Un jour, qui était la veille de la Pentecôte,
elle s’exprima avec tant de force et d’énergie sur le divin amour, qu’elle fit fondre en larmes toute la communauté. ,
Une âme si parfaite ne craignait pas la mort; elle soupirait après ce moment qui devait être la fin de son exil et le commencement de son éternel bonheur. Le Seigneur, qui avait favorisé Véronique du don de prophétie et de celui des miracles, lui avait fait connaître l’époque de son trépas. Elle lannonça à ses sœurs. Le 6 juin 1727 on remarqua tout particulièrement l'air de sainteté répandu sur son visage. Elle venait le jour même de communier, lorsqu'elle fut frappée d’apoplexie. Pendant le temps que dura sa maladie, elle donna des preuves admirables de son obéissance et de son humilité. Ayant reçu le saint Viatique avec une consolation extrême, elle fit appeler ses filles, leur adressa les plus sages conseils, et ensuite les bénit. Enfin, le vendredi, 9 juillet 4727, cette belle âme s’envola dans le sein de son divin Epoux, à l’âge de soixante-sept ans : elle en avait passé cinquante en religion, dix-sept comme simple religieuse, vingt-deux comme maîtresse des novices, et onze comme abbesse.
Sa réputation de sainteté était si bien établie, que l’on commença dès l’année même de sa mort à travailler à sa canonisation. Le procès fut continué pendant presque tout le dernier siècle. L’on prouva authentiquement plusieurs miracles opérés par l’intercession de Véronique. En 1796, Pie VI publia le décret qui reconnaissait l’héroïsme de ses vertus; en 1802, Pie VII publia celui qui constfatait ses miracles. Le même Pontife la déclara Bienheureuse le 8 juin 1804.
Le 22 mai 1829, la Congrégation des Rites reconnut la validité des procédures faites sur les nouveaux miracles qui avaient été examinés. En 1839, le pape Grégoire XVI la mit solennellement au rang des saintes Vierges.
On représente sainte Véronique Giuliani tenant un cœur surmonté d’une croix et marqué de tous les instruments de la Passion ; — couronnée d’épines et portant les empreintes des stigmates.
Tiré des continuateurs de Godescard et du Choix de lectures ascétiques, Clermont-Ferrand, 1846.