SAINT AGILE OU AILE, PREMIER ABBÉ DE REBAIS
confié aux soins de saint Eustase, personnage également pieux et savant, qui élevait dans le même monastère plusieurs autres enfants nobles, auxquels il apprenaïit les premiers principes de la vie chrétienne et de la solide piété, en même temps qu'il leur enseignait les lettres humaines. Bustase réussissait si heureusement dans cet office, qu’il est sorti de son école plusieurs saints prélats qui ont illustré dans la suite plusieurs Eglises de France.
Sous un si bon maître, le petit Agile fit dans la science et dans la vertu des progrès remarquables. Quoiqu'il ne négligeât pas les auteurs qu’il était à propos de consulter et de lire pour se perfectionner dans les sciences humaines, il préférait néanmoins à toutes choses l’étude des saintes Ecritures ; il se mortifiait par des jeûnes et des veilles continuels ; il était trèsassidu à la prière et le plus humble et le plus obéissant de tous ses confrères, se regardant toujours comme le dernier de tous. Il pratiquait ces vertus avec tant de fidélité et d’une manière si judicieuse, qu’il s’attira l’estime et la bienveillance, non-seulement de tous ceux qui vivaient avec lui, mais encore des courtisans du prince, qui étaient les moins capables d’approuver de telles pratiques de vertus.
Agnoald, père de saint Aile, étant mort, le monastère de Saint-Colomban perdit en sa personne un puissant protecteur ; peu de temps après, la reine Brunehaut, veuve de Sigebert et mère de Childebert, livra une rude persécution à saint Colomban, qu’elle ne pouvait souffrir, à cause de la fermeté avec laquelle il défendait aux femmes l’entrée de son monastère, sans acception de personne ; elle le fit même chasser de Luxeuil par son petit-fils Thierry, roi de Bourgogne, avec ordre de s’en retourner en Irlande. Saint Eustase, successeur de saint Colomban, montrant la même constance, Brunehaut le persécuta aussi; elle fit publier, sous le nom du roi, son petit-fils, une défense à tous les religieux de Saint-Colomban de sortir de l'enceinte de leur maison.
Saint Eustase et ses religieux députèrent Aïle auprès du roi Thierry, pour tâcher d’adoucir son esprit, et de lui faire changer de sentiment ; mais il fut arrêté par des soldats qui gardaient le monastère pour empêcher la sortie d'aucun religieux ; l’un d'eux l'ayant voulu frapper de son épée, le bras et la main de ce téméraire demeurèrent perclus, et il ne put même faire un pas, ni bouger de sa place jusqu’à ce que le Saint eut prié pour lui ; ce soldat fut converti par ce miracle et devint un bon religieux dans le monastère de Luxeuil. Le prince, instruit de cette merveille, fit à Aïle le meilleur accueil, et confirma la règle qui défendait l’entrée du monastère aux femmes. Notre Saint revint même chargé de présents que ce prince et la reine son épouse lui firent pour l’église de Luxeuil. Cinq ou six ans après (617), saint Aïle et l’abbé Eustase furent choisis par une assemblée d’évêques pour porter les lumières de l'Evangile au-delà des Vosges et du Jura, et jusqu’en Bavière. Ils y convertirent beaucoup d’infidèles. Saint Aile soutenait ses prédications par des œuvres miraculeuses qui ne contribuaient pas peu à confirmer les nouveaux convertis dans leur foi.
Entre autres merveilles, il chassa un esprit immonde du corps d’un possédé, qui se plaignaïit ouvertement de voir détruit l'empire qu'il exerçait depuis si longtemps sur les peuples de ce pays. Il prédit à un père de famille que deux de ses enfants, qu’il bénit, seraient élevés à de hautes dignités dans le siècle, et qu’ils deviendraient ensuite de grands serviteurs de Dieu. Il rendit aussi la vue à une jeune fille qui l'avait perdue. Notre Sairit, étant lui-même tombé dans une fièvre très-ardente qui l’obligea de s'arrêter en
chemin et d'interrompre ses travaux, Eustase, son abbé, qui avait pour lui une estime et une amitié singulières, et qui connaissait son pouvoir auprès de Dieu, l’engagea à demander lui-même sa santé à Celui qui, seul, pourrait le guérir en un moment. Saint Aile, suivant le désir de son supérieur, pria, et reçut aussitôt une parfaite guérison.
De retour à Luxeuil, saint Aile continua d’édifier cette abbaye jusqu’à ce que Dieu l’appelât au gouvernement de Rebais. C’était un monastère nouvellement bâti, dans le diocèse de Meaux, par saint Ouen, qui n’était encore que laïque et référendaire ou chancelier de France. Saint Faron lui ayant fait connaître quel était le mérite et la capacité de saint Aïle pour bien gouverner, il fit tout ce qu'il put pour le retirer du monastère de Luxeuil et le faire venir à Rebais. Cette affaire était d'autant plus difficile, que les peuples des diocèses de Besançon, de Langres, de Metz et de Toul, ne pouvaient se résoudre à être privés des prédications, des bons conseils et des miracles de cet homme apostolique. Saint Ouen fit intervenir l’autorité royale pour obtenir ce qu’il désirait, n’ayant d’autre vue en cela que la gloire de Dieu. Saint Aile fut donc obligé de quitter le monastère de Luxeuil:; il se rendit, suivant les ordres de son prince et les désirs de saint Ouen, à Rebais, où il fit achever de bâtir, avec beaucoup d'économie et de prudence, le monastère que l’on avait déjà commencé ; et, après que saint Faron, saint Amand et quelques autres évêques eurent fait solennellement la dédicace de l’église, les prélats, dans une assemblée tenue à Clichy, établirent saint Aile premier abbé de ce lieu (636).
Cet humble serviteur de Dieu, se voyant élevé au-dessus des autres, se regarda comme le dernier de la maison, à qui on aurait seulement donné charge de pourvoir à tout : il nourrissait son troupeau autant par la sainteté de sa conduite, que par l’éloquence et l’onction de ses pieuses exhortations ; il devint un exemple parfait de toutes les vertus, et augmenta ses jeûnes, ses veilles, ses mortifications et ses oraisons. Il était très-libéral envers les pauvres, et recevait avec beaucoup de charité les pèlerins et les étrangers. Une fois, entre autres, ayant aperçu sur le soir, à la porte de son monastère, un pauvre tout ulcéré, qui priait qu’on lui donnât le logement, il lui ouvrit et ordonna qu’on allât lui préparer à manger ; le pauvre ayant dit qu'il ne pouvait marcher aisément, le charitable abbé le prit sur ses épaules et le porta au lieu destiné pour le recevoir ; mais il fut bien étonné de remarquer que ce fardeau, qui devait être naturellement lourd, était devenu sans pesanteur. Il continua ses œuvres de charité envers cet inconnu ; il prit un bassin, de l’eau et des linges pour lui laver les pieds et essuyer ses plaies ; mais il arriva une autre merveille : son hôte disparut en un instant, et cela donna lieu de croire que ce pauvre n’était pas du nombre de ceux qui paraissent ordinairement sur la terre. Un autre jour, comme il avait fait donner à des pèlerins un peu de vin qui restait seulement pour offrir à la messe, tous en ayant bu autant qu’ils souhaitaient, le vase demeura plein jusque par-dessus les bords ; saint Aïle pria les assistants de ne publier cette merveille qu'après sa mort. L’esprit infernal ne pouvant supporterles charités et les aumônes de ce saint Abbé, lui apparut sous la figure d'un horrible dragon, qui le menaçait ; mais le Saint, ayant confiance en Dieu, triompha facilement de ses menaces par le seul signe de la croix : par ce même signe, auquel il joignit la prière, il sut dissiper une furieuse tempête, accompagnée de tonnerre et d’éclairs qui menaçaient des Ouvriers qui faisaient la moisson ; saint Aile, les religieux qui l’accompagnaient et les moissonneurs, ne reçurent aucune goutte d’eau, quoique des