‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 118 sur 220 · SAINT GILLES, ABBÉ DU MONASTÈRE DE SAINT-GILLES · texte numérisé non relu

SAINT GILLES, ABBÉ DU MONASTÈRE DE SAINT-GILLES

lages, au milieu d’arbres gigantesques et d’âpres taillis, plus il se réjouissait. Jamais personne ne te surprendra ici, se disait-il à lui-même avec joie, qui s’imaginera que ces réduits inaccessibles recèlent un homme vivant ? En se promettant ainsi le charme d’une solitude inviolable, il se trouva tout à coup en face d’une grotte ombragée par quatre énormes chênes !, Non loin serpentait un ruisseau qui disparaissait sous un tapis de verdure. Quel refuge enchanteur ! Gilles le choisit pour sa demeure. Il y continua la vie contemplative et pénitente qu’il y menait avec saint Vérédème. Des racines et des herbes sauvages formaient sa nourriture quotidienne, tandis que le courant voisin servait à étancher sa soif. Une biche lui fournissait son lait, et par ses joyeux ébats et ses innocentes caresses le distrayait de ses longues oraisons. Le doux animal excitait aussi sa reconnaissance envers le Seigneur qui sait ménager à ses amis des secours inattendus et extraordinaires.

C'était en l’année 672. Recesvind, roi des Visigoths, en Espagne, auquel appartenait la Septimanie, étant mort sans héritiers, les chefs de la nation appelèrent au trône Vamba, prince aussi religieux que vaillant. Les acclamations les plus vives accueillirent cette élection royale dans toutes les provinces de la vaste monarchie. Le gouverneur seul de la ville de Nîmes, le comte Hildéric, la méprisa et la combattit ouvertement. Vamba, instruit de cette indigne conduite, accourut à la tête d’une armée nombreuse, et força ses ennemis, retranchés derrière les remparts de l’antique Némausus, à

-Capituler et à se rendre à discrétion.

Tandis que le monarque victorieux goûtait les douceurs de la paix si glorieusement conquise, en rétablissant le bienfait d’une sage administration, ses courtisans se livraient au délassement de la chasse. Ils vinrent exploiter la forêt gothique réputée très-giboyeuse. Ils s'étaient avancés dans les fourrés massifs, lorsque la biche du bienheureux solitaire bondit à leur approche. Les chiens se précipitent en aboyant, les hommes les encouragent et les suivent. La bête effrayée va se réfugier auprès de son protecteur. Une flèche siffle et frappe à la main le serviteur de Dieu. Quelle ne fut pas la désolation de ceux qui l’avaient lancée, lorsqu'ils se trouvèrent en présence du blessé dont le sang coulait en abondance. Subjugués par cette physionomie grave et calme, ils tombent à genoux. « Pardonneznous », s’écrient-ils, « c’est bien involontairement que nous vous avons atteint. Notre arme était dirigée contre ce timide animal. Si nous avions su qu’il vous appartint, nous l’aurions Certainement épargné ; pardonneznous ! » En même temps, ils lui prirent la main ensanglantée, lavèrent la plaie, la pansèrent après l’avoir respectueusement baisée. Le patient anachorète se dressa alors, pâle et amaigri par les austérités, et les exhorta d’un ton persuasif à ne pas abuser des plaisirs même les plus innocents. « Sachez », leur dit-il, « que la vie passe rapidement, comme la trace du nuage ». Si en elle se manifeste l’amour de Jésus-Christ, « alors que ce juge inexorable apparaîtra, la gloire nous environnera de ses splendeurs ». Mortifions-nous toujours, et triomphons de nous-mêmes.

Les guerriers, saisis de vénération, s’éloignèrent à regret, car la nuit se faisait. En rejoignant leur roi, ils lui racontèrent tout ce qui leur était survenu. Vamba, ému de leur récit attendrissant, résolut de contempler une

1. La tradition locale veut que ce soit la biume de saint Gilles, encore si vénérée aujourd'hui, où l'on se rend en procession, lorsque quelque calamité désole le pays, et surtout dans les temps de sécheresse, Les grands chênes contemporains du grand saint, comme on appelle habituellement saint Gilles, existent

encore, et l'on prétend que la hache n'a jamais pu les entamer. Le ruisseau traditionnel coule entre la ville de Saint-Gilles et le bois de Ribasse.

pareille merveille. Accompagné de l’évêque Arégius, il se rendit vers la grotte du bon ermite. Il lui adressa diverses questions, voulut savoir son nom, sa patrie, les moyens qu’il avait de sustenter sa vie dans un si profond isolement, le temps qu’il y avait passé. Il admira à la fois, la modestie et la sagesse de ses réponses et la douce piété dont ses paroles étaient tout empreintes. Il ne voulut pas que tant de vertus fussent plus longtemps ignorées et perdues pour l’exemple. Il ne fallait pas que cette lumière restât plus longtemps cachée sous le boisseau. C’est alors qu’en présence de lévéque et de quelques officiers de sa suite, témoins de sa générosité, Flavius Vamba fit don au pieux solitaire de la vallée qui, à partir de cette époque, fut appelée la Vallée Flavienne. « Je veux », dit le prince, « que vous bâtissiez un monastère où certainement des disciples nombreux ne tarderont pas à se ranger sous la bannière de Jésus-Christ. Avec eux, vous prierez pour l'Eglise et pour moi qui suis un grand pécheur ».

Soutenus par des secours pécuniaires, ces désirs se réalisèrent exactement et promptement. L’humble fondateur, auquel Arégius avait conféré la haute dignité du sacerdoce après une longue résistance de sa part, se vit bientôt entouré de religieux fervents. Ils militaient avec lui dans la perfection, sous les murs d’un cloître grandiose adossé à une belle église qu'il consacra aux apôtres saint Pierre et saint Paul. Onze ans après ces événements, la bénédiction du Seigneur s’était étendue ample et abondante sur la maison de son serviteur dévoué. A la tête d’une communauté florissante, dont les membres s’excitaient mutuellement à acquérir les vertus monacales, saint Gilles, leur guide éclairé et leur parfait modèle, s’humiliait sous le fardeau de la charge qu’il exerçait si dignement. Afin de se décharger d’une responsabilité qui l’effrayait, et pour témoigner de son entière soumission au Saint-Siége, il se rendit à Rome, en 685, pour déposer aux pieds de Benoît II un acte authentique de donation de son monastère. Le vicaire de Jésus-Christ accepta, en déclarant exempter à perpétuité, de toute juridiction épiscopale, la propriété religieuse dont il devenait possesseur . Saint Gilles revint comblé de présents spirituels pour ses frères charmés de le revoir.

Quelque temps après, le croissant de Mahomet, victorieux dans toute l'Espagne, franchissait les frontières méridionales de la Gaule, et s’abattait, comme un vautour avide, sur la Septimanie terrifiée. Un frémissement épouvantable agite les peuples impuissants à se défendre contre les hordes sanguinaires exaltées par un fanatisme furibond. Tout est mis à feu et à sang. Les villes sont détruites, les temples saints renversés, les monastères démolis et les châteaux rasés impitoyablement. Prévenu d’en haut de ces effrayants désastres, saint Gilles, suivi de ses religieux, portant les reliques et les vases sacrés, se dirigea vers Orléans, où Charles Martel le couvrit de sa puissante égide. L’exil ne dura pas longtemps. Le duc d’Aquitaine, Eudes, mit en déroute les Sarrasins dont les débris misérables furent pour- suivis jusqu’au-delà des Pyrénées. Alors les moines rassurés rentrèrent pai-

siblement dans la patrie.

L'impression de notre saint abbé, à la vue des ruines amoncelées de son cher monastère, fut douloureuse. « O mon Dieu ! » s’écria-t-il, « accordezmoi le courage de relever ces murs abattus ». L'église, le cloître et leurs dépendances reparurent bientôt avec leurs proportions majestueuses. Alors

1. La bulle de Benoît II se trouve aux archives paroissiales de Saint-Gilles. Le pape Jean VIII, dans sa bulle du 21 juillet 878, adressée à Léon, abbé du monastère de Saint-Gilles, affirme avoir trouvé aux &chives du Vatican cet acte de donation.

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