SAINT BERTIN, ABBÉ
missionnaires, qui s’y construisirent un petit édifice connu sous le nom de Vieux Monastère, et y vécurent sous la Règle de Saint-Colomban. Saint Omer, suivant un auteur, désirait nommer Bertin directeur de cette œuvre naissante, bien qu'il fût le plus jeune des trois; mais il ne put triompher de son humble résistance. Mommolin, le plus âgé, dut accepter ce poste; et ses deux compagnons, qui professaient pour lui le plus tendre respect, se soumirent à ses ordres avec joie. Bientôt des disciples vinrent se réunir à eux; et au bout de quelques années le nombre en devint si considérable, qu'il fallut songer à créer un autre établissement.
Parmi les nouveaux convertis, se trouvait le seigneur Adrowald, qui avait donné à Omer une de ses terres, appelée Sithiü, éloignée d’une lieue environ du Vieux Monastère, dans le but d’y construire un hôpital. La présence des saints missionnaires inspira à Omer d’autres pensées; il estima qu'un monastère dirigé par de tels hommes serait plus utile que tout autre établissement. Il n’eut pas de peine à faire partager son opinion à Adrowald. En conséquence, il le détermina à faire aux Saints la concession du terrain, consistant en une colline et un vaste marais, au milieu duquel apparaissait l’île de Sithiü. Mais déjà à cette époque, Ebertramne avait été placé par saint Mommolin à la tête de l’abbaye de Saint-Quentin; en sorte que celui-ci et son compagnon durent seuls s'occuper de la construction du nouveau monastère. Ils ne voulaient rien décider sans la volonté de Dieu, clairement manifestée; c’est pourquoi, ne sachant où fixer l’emplacement, ils se mirent dans une barque, et la laissèrent errer sans rames, au gré des flots. Remontant le cours de la rivière, comme si elle eût été poussée par une main vigoureuse, la nacelle parcourut la vaste élendue d’eau et s’arrêla en un certain endroit : les deux Saints y descendirent en chantant ce verset du psaume : « Voici pour toujours le lieu de mon repos; jy babiterai, parce que c’est le lieu de mon choix ». Or, ce lieu était l’île de Sithiü. Immédiatement on se mit à l’œuvre; mais, selon l'opinion la plus commune, Mommolin ! fut appelé, sur ces entrefaites, à occuper le siége de Noyon, en sorte que Bertin resta seul chargé de poursuivre l’entreprise ?,
En peu de temps, le monastère fut construit, avec son église dédiée à saint Pierre. Cent cinquante, et même deux cents moines, y vinrent aussitôt prendre place. Bertin, devenu abbé, établit parmi eux une parfaite discipline; on put admirer, dans ce nouveau rejeton de Luxeuil, les vertus de la mère commune. Le Saint exerçait sur son troupeau une vigilance assidue; mais il avait soin de toujours donner l’exemple, « de peur », dit son historien citant saint Paul, « qu'après avoir prêché aux autres, il ne fût lui-même réprouvé ». On observait dans toute sa rigueur la Règle de Saint- Colomban. La nourriture consistait en un peu de pain et quelques herbes ou racines; on ne buvait que de l'eau. Comme à Luxeuil, les moines formaient différents chœurs, qui se relevaient continuellement pour chanter les louanges du Seigneur. La prière ne discontinuait pas, même pendant le travail. Le silence, l’esprit de mortificalion, de chasteté, d’obéissance, etc., faisaient de celte retraite un spectacle digne de l’admiralion des anges et des hommes. D'autre part, on s’adonnait aux travaux les plus pénibles. L’œil s'étonne encore aujourd'hui à considérer ce qu'il a fallu de patience et d'efforts à ces pieux solitaires, pour transfornter un vaste marais en une plaine fertile, par des exhaussements qui épouvanteraient aujourd’hui les plus hardis entrepreneurs. Un abandon entier à la Providence suppléait au
1, Voir sa vie au 16 octobre.
2. On estime que la pluine 2 été exhaussée de plus de dix-sept pieds dans toute son étendue,
défaut de ressources matérielles. Mais Dieu ne délaissait point ses fidèles serviteurs; toujours le secours venait en proportion du besoin. Bientôt même quelques nobles de la contrée enrichirent le monastère en considération des vertus qu'ils y voyaient éclater.
Le fonds marécageux sur lequel le nouveau monastère était bâti ne permettant d’y aborder qu’en nacelle, hormis d’un seul côté, il n’était pas possible d'y établir un cimetière. Saint Omer accorda à Bertin, pour cet usage, l’église qu’il avait dédiée à la sainte Vierge sur la colline voisine. L’acte, signé par saint Omer, déjà aveugle, est du 6 mai 662, sixième année de Clotaire III. On y lit en substance qu’Omer, par la grâce du Christ évêque de Thérouanne, a construit, en commun avec les moines, et en l’honneur de sainte Marie, Mère de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une basilique dans laquelle son corps doit être enseveli après sa mort, parmi ceux des moines qui viendront de tous côtés à Sithiü pour y servir Dieu sous l’'habit religieux. Il ajoute qu’il met cette basilique sous le patronage de abbé Bertin, ainsi que le monastère de Sithiü lui-même, sous toute liberté et immunité du pouvoir épiscopal, selon qu’il est d'usage d’en accorder le privilége aux monastères anciens ou nouveaux; en sorte que jamais à l’avenir aucun pontife ni elerc ne puisse revendiquer ni transporter à Thérouanne rien de ce que les moines de ladite basilique, vivant régulièrement sous la liberté évangélique, auront pu recevoir soit d’un roi, soit d’un particulier, en champs, esclaves, or, argent, livres sacrés, ou toute autre espèce d’objets servant au culte divin ou à leurs besoins propres, tout ce qui peut être offert à l’autel, en quelque tem; qu'ils l’aient reçu; qu’on ne pourra prendre aucun repas sur leurs terres, à moins d’y avoir été invité par l’abbé, afin qu'ils vivent à jamais sans inquiétude et sans irouble sous la sainte règle, et puissent mieux prier Dieu pour le bien de l'Eglise, pour la santé du roi et la stabilité du royaume, etc. Saint Mommolin signa cet acte en qualité d’évèque de Noyon, et parmi plusieurs autres prélats et personnages recommandables.
En suite de cette concession, quelques moines s’établirent autour de cette église, et y formèrent une communauté, qui fut convertie en Chanoines réguliers, en 820. Vers 648, la ville de Saint-Omer s’étant bâtie autour de la colline et ayant obtenu l'honneur d’un siége épiscopal, cette mème église devint cathédrale.
La même année, sixième de Clotaire IT, saint Bertin échangea, avec son ami Mommolin, une propriété nommée Vausune, dans le Cotentin, contre quatre villas que celui-ci tenait déjà par échange de saint Ebertramne, abbé de Saint-Quentin. Le roi Clotaire et la reine Bathilde signèrent ce traité. Quand le saint évèque de Thérouanne mourut, saint Bertin s’empressa de remplir son vœu, en inhumant ses restes sacrés devant l’autel dédié à la bienheureuse Vierge Marie.
Dieu récompensa les vertus de l’abbé de Sithiü par le don des miracles. Son historisn cite avec complaisance le trait suivant : Un riche comte, nommé Walbert, dont il était le confesseur, avait coutume de venir avec son épouse Régentrude, voir le saint abbé pour écouter ses leçons, et recevoir sa bénédiction après la communion. Un jour qu'il avait manqué à ce devoir, on vint prévenir Bertin que son ami Walbert était retourné chez lui, sans lui rendre sa visite accoutumée. « Je Le sais », répondit le Saint ; «et Walbert, avant d'arriver chez lui, aura lieu de se repentir d’avoir négligé la bénediction d’un vieillard ». En effet, peu après, un messager vint annoncer que le comte avait fait une chute de cheval et était sur le point d’expirer.