‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 17 sur 220 · SAINT LOUIS, ÉVÊQUE DE TOULOUSE, DE L'ORDRE DES FRÈRES MINEURS · texte numérisé non relu

SAINT LOUIS, ÉVÊQUE DE TOULOUSE, DE L'ORDRE DES FRÈRES MINEURS

et aux gentilshommes qui étaient avec lui, que, selon l'esprit de l'Evangile, l’adversité étant meilleure que la prospérité, ils devaient chérir leur état et se réjouir de ce que Dieu leur donnait le moyen de lui témoigner de l'amour par leurs souffrances. Il augmentait encore les rigueurs de sa captivité par des pénitences volontaires ; car il mangeait peu, jeûnait souvent, châtiait son corps jusqu’au sang avec des chaînes de fer, se ceignait les reins très-

‘étroitement d’une corde garnie de plusieurs nœuds; enfin, il ne voulait

porter que des chemises grossières pour mater sa chair. Cette austérité l’aida beaucoup à conserver sa chasteté intacte. On lui voyait toujours les yeux baissés ; il ne parlait jamais aux femmes sans témoin. Il avait fait de sa chambre un cloître ; il y avait avec lui deux religieux de Saint-François d’une sagesse et d’une probité à toute épreuve.

Il profita de ces sept ans de réclusion pour s’adonner à la méditation des choses divines et des mystères de Jésus-Christ, et à tous Les autres exercices de piété. Il se confessait presque tous les jours avant d’entendre la messe, afin d'assister à cet auguste sacrifice avec une plus grande pureté de cœur. I ne manquait jamais de dire tout l’office divin : ce qu’il ne faisait pas avec moins d’attention et de respect, que s’il eût vu Dieu même devant lui. Il récitait aussi chaque jour l'office de la croix, les bras étendus, et quantité d’autres prières en l’honneur de la sainte Vierge, à laquelle il était trèsdévot, et de plusieurs Saints. S’il pouvait obtenir un peu de liberté, il l’employait à visiter les pauvres malades et à les secourir dans leurs misères ; un jour même, il fit assembler tous les lépreux de Barcelone, pour leur laver les pieds et leur servir à manger : ce qu’il fit avec humilité et une ferveur incroyables. Il s’en trouva un, dont la lèpre paraissait si horrible, qu’elle fit bondir le cœur aux autres princes ; mais lui le caressa plus que les autres, et s’appliqua particulièrement à le laver et à le servir. Le lendemain, on le chercha dans la ville, et il fut impossible de le trouver : ce qui fit croire que c'était Notre-Seigneur qui avait pris la forme de lépreux pour recevoir ces bons offices du jeune Louis, son fidèle serviteur. Lorsqu'il donnait un peu de repos à son corps, lassé des fatigues de la journée, il trempait son lit de ses larmes, aimant mieux être out par cette eau que par le feu. Ces pratiques de dévotion ne l’empèchèrent pas de s’appliquer sérieusement à l'étude, et, par ce moyen, il se rendit si habile dans la philosophie et dans les saintes lettres, sous la discipline des religieux de Saint-François, que, à la fin de sa captivité, il était capable de discuter les points les plus subtils de la théologie et de prêcher publiquement les vérités les plus hautes du Christianisme.

Dans une grande maladie, il fit vœu d’embrasser l’Ordre des Frères Mineurs, s’il revenait en convalescence. Ce vœu fut cause de sa guérison, et il le ratifia dans la chapelle du château, où il était prisonnier, aussitôt qu’il se vit rétabli en santé. Il fut encore confirmé dans son dessein, lorsque, dans un divertissement à cheval, qu’il prenait par complaisance pour les princes, ses frères, le cheval qu’il avait monté le jeta à terre et se roula trois fois sur lui sans le blesser ; cet accident lui fit connaître la misère et l’instabilité de toutes les satisfactions de la terre, et que sa vocation n’était pas pour l’exercice des armes. Enfin, en 1291, les affaires s’accommodèrent entre le roi de Sicile, son père, et le roi d'Aragon, Jacques IT, surnommé le Juste, à condition que Blanche, fille du premier et sœur de notre Saint, épouserait ce roi d'Aragon. Le roi de Sicile mena lui-même la princesse, sa fille, en Catalogne, pour l’exécution de ce traité, et délivra, par ce moyen, ses enfants prisonniers. On parla, en même temps, de marier notre Louis avec

la princesse Majorque, sœur de l’Aragonais; mais, malgré les instances de son père et de tous les seigneurs des deux cours qui le pressaient de consentir à ce mariage, qui devait cimenter la parfaite réunion des deux Etats, il demeura inébranlable dans la résolution qu'il avait prise de garder perpétuellement la chasteté. Les splendeurs, la royauté n'étaient rien pour lui : « Jésus-Christ », dit-il alors, « est mon royaume : en le possédant seul j'aurai tout; si au contraire je nele possède point, je perds tout ».

Il voulut exécuter son vœu en entrant chez les Franciscains de Montpellier ; mais on refusa de l'y recevoir dans la crainte de déplaire à sa famille. Louis fut donc obligé de suivre son père etses frères en Italie. Mais à Rome, il renonça absolument à la couronne de Naples, qui passa ainsi au prince Robert, son cadet; puis, avec la permission de son père, il reçut les Ordres sacrés dans la ville de Naples. Ils’opposa à ce que, dans ses ordinations, on lui fit plus d'honneur qu'aux autres clercs. C'est pourquoi il remercia le Pape, qui voulait lui conférer lui-même l’Ordre de la prêtrise. Quelque temps après le souverain Pontife Boniface VIII le nomma à l'évêché de Toulouse, à la place de Hugues Mascaron, qui venait de décéder à Rome, et lui commanda de l’accepter. Il fallut se soumettre à ce commandement ; mais il fit néanmoins, avant son sacre, le voyage de Rome ; là, il prononça, chez les Frères Mineurs, dans le couvent d’Ara Cæli, les vœux quiengagent dans cet Ordre. C'était la veille de Noël de l’an 1296. Pour ménager d’abord les susceptibilités de sa famille et de ses amis, il avait caché l’habit religieux sous l’habit ecclésiastique. Mais il ne put résister longtemps au désir de revêtir publiquement la pauvreté de Jésus-Christ. Le jour de Sainte-Agathe, vêtu d’une mauvaise robe de Frère Mineur et d’une corde, il traversa nupieds les rues de Rome, depuis le Capitole jusqu’à l’église Saint-Pierre, où il . devait prêcher : la foule le suivait avec respect,

Dès qu’il eut été sacré évêque, il partit pour Toulouse. En passant par Florence, il trouva que les religieux de son Ordre lui avaient préparé une chambre tendue de riches tapisseries, marquées aux armes mi-partie de France et de Sicile : « Qu'est-ce que cela, mes frères », leur dit-il, « est-ce ainsi qu’on loge un pauvre Frère Mineur ? Ne savez-vous pas que j’ai renoncé aux royautés de la terre, et que je n’ai plus d’autre héritage que la Croix de Jésus-Christ? » Il fit donc ôter tout cet appareil mondain pour être logé comme un simple religieux. Un des principaux Pères lui ayant dit qu’il avait extrêmement honoré leur Ordre, en voulant bien y entrer : « Ne parlez pas ainsi, mon frère », répliqua-t-il; « votre Ordre, au contraire, m'’a fait beaucoup d'honneur de me donner son habit ».

On lui fit un accueil magnifique à son entrée dans Toulouse ; mais son cœur en était si détaché, qu’il ne le souffrait qu'avec beaucoup de répugnance. Ayant pris connaissance du revenu de son évêché, il n’en employait que la moindre partie pour la subsistance de sa maison, et distribuait libéralement le reste aux églises et aux pauvres. Il en traitait tous les jours vingt-cinq à sa table, qu’il servait les genoux en terre, avec autant de dévotion et d’humilité que s’il eût rendu ces offices à Jésus-Christ lui-même. Sa vigilance pour le salut de son peuple était admirable ; il s’y appliquait sans acception de qui que ce fût, et avec une charité que nulle difficulté ne pouvait arrêter. Passant un jour par une rue de Toulouse, il appritqu’une pauvre femme malade demandait le sacrement de Pénitence : il descendit à l’heure même de sa mule et lui alla administrer ce Sacrement. Lorsqu'il sortit d’auprès de son lit, ceux qui l’accompagnaient l’avertirent qu’il était tout cou-

ST. ALBERT'S COLLEGE LIBRARY

Page 1