LA NATIVITÉ DE LA BIENHEURDUSE VIERGE MARIE
les plus étudiées, et les avis les plus judicieux viennent de moi». Aussi, Denis le Chartreux reconnaît en elle une sagesse infuse très-lumineuse et très-abondante, saint Bernardin de Sienne assure que même, dans sa première sanctification, elle a reçu une science si claire et si pénétrante, qu’elle connaissait parfaitement les créatures et le Créateur ; et le même saint Anselme préfère sa lumière sur nos divins mystères à celle de tous les Apôtres, et dit qu’elle la surpasse en mérite et en évidence, sans aucune comparaison. Enfin, Dieu lui a communiqué une plénitude de vertu; car elle les possédait toutes au moment où elle est venue au monde, et, comme elle avait déjà la lumière de la raison et l’usage de ses facultés intellectuelles, elle en fit les actes les plus éminents et les plus héroïques. Ainsi, elle adora Dieu dans l’unité de son essence et dans la trinité de ses personnes ; elle s’abaissa devant sa majesté jusque dans le centre de son propre néant ; elle se consacra à son service de toute l'étendue de son âme ; elle le remercia de toutes ses forces des grâces qu’elle avait reçues de sa bonté; elle s’abandonna à sa conduite pour toutes les dispositions de sa providence ; elle s’offrit à toutes sortes de peines et de souffrances pour sa gloire ; enfin, elle s’éleva vers lui par les grands efforts de son amour. Ce n’était qu’une enfant d’un jour, d’une heure, d’un moment ; mais, ses actes surnaturels étaient déjà plus saints et plus parfaits que ceux de tous les Chérubins et de tous les Séraphins, et elle avait plus de vertus elle seule que toutes les autres créatures ensemble.
La sainte Vierge n’est pas née fragile et sujette au péché, mais dans une heureuse incapacité de le commettre. Ge n’est pas qu’elle fût inpeccable par sa nature, comme Jésus-Christ, son Fils unique, qui, étant Dieu, ne pouvait pas pécher ; ni qu’elle le fût par la vision glorieuse, qui, au plus, ne lui a été donnée pendant cette vie que pour quelques moments ; mais elle l'était, d’un côté, par la parfaite intégrité de sa nature, qui n’avait rien qui la détournât du bien ni qui linclinât au mal; de l’autre, par la force et l’'éminence de sa grâce, qui la remplissait et la possédait tellement, qu’elle n’agissait plus que par ses mouvements ; par l'abondance et l’efficacité des secours divins, qui la portaient en toutes choses à ce qu'il y avait de plus parfait ; par une suave conduite de la divine Providence, qui éloignait d'elle tout ce qui était capable de la solliciter au péché. Cette impeccabilité est sans doute beaucoup au-dessous de celle du Fils de Dieu; mais elle suffit pour exciure toutes sortes de péchés et de défauts, et de fait, le Concile de Trente, sess. vi, c. 11, enseigne que la sainte Vierge n’en a jamais commis, et qu’elle a conservé son innocence sans tache et sans aucun défaut jusqu’à la fin de sa vie.
Ainsi, les raisons que les Saints ont eues de donner des malédictions au jour de leur naissance, ne se trouvent nullement en Marie; au contraire, elle a toutes sortes de sujets de bénir le moment auquel elle a paru sur la terre. Nous devons aussi, pour le même sujet, en faire une grande fête, et nous réjouir avec elle des grâces dont elle a été comblée en ce moment, d'autant plus qu’elle ne les a pas moins reçues pour nous que pour ellemême, et que les plus précieux dons qui lui ont été conférés, l’ont été par suite du grand œuvre de notre Rédemption.
Pour plus de détails sur cette illustre nativité de la sainte Vierge, nous renvoyonslelecteur à sa vie, dans le tome xvi° de cet ouvrage, et au discours sur sa Conception. Nous n’en dirons que deux mots. Ayant été conçue dans le sein de sainte Anne, après une longue stérilité, et ayant demeuré neuf mois dans ses entrailles, selon la coutume des autres enfants, elle naquit
le 8 septembre, sur les montagnes de Judée, et dans la maison des bergeries de saint Joachim, son père. Peu de temps après, on offrit pour elle le sacrifice ordonné, pour effacer le péché originel, bien qu’elle ne l’eût pas contracté, et on lui donna le nom de Marie; au bout de quatre-vingts jours, sainte Anne, pour obéir à la loi, la porta au temple, afin d’y faire les cérémonies de sa purification ; mais elle ne l’y laissa pas, pour cette fois attendant, pour la dédier aux saints autels, qu’elle fût en état de marcher toute seule. Dieu, de son côté, lui donna un ange gardien, qui, selon Ildefonse et le B. Pierre Damien , fut saint Gabriel ; car, comme dit le premier au sermon de l’Assomption : Tota Virginis causa ei a Domino commissa prædicatur : « Tout ce qui touchait la sainte Vierge fut commis à saint Gabriel par la sage providence de Dieu ».
L'Eglise n’a pas toujours célébré cette fête. On n’en trouve aucun vestige
dans les auteurs français, avant le B. Fulbert, évêque de Chartres, qui vivait au commencement du xr° siècle ; il n’en est parlé ni dans le Concile de Mayence, célébré Fan 813, ni dans les Capitulaires de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, ni dans les livres ecclésiastiques de ce temps-là. Mais le même Fulbert, au premier tome de la Vativité ; saint Bernard, dans son Epître œxxiv°, et Pierre, abbé de Celles, au sixième livre, Epître xxin°, en font mention comme d’une fête célébrée avec beaucoup de solennité. Pour les autres pays, il n’est pas non plus certain quand elle a commencé à s’y solenniser. Saint Augustin, aux sermons xx° et xx1° des Saints, fait assez paraître qu’elle lui était inconnue et qu’on ne la célébrait pas encore de son temps dans l'Eglise, puisqu'il dit qu’on ne célébraït aucune autre naissance que celle de Notre-Scigneur et celle de saint Jean-Baptiste; cela renait de ce que l’Ecriture sainte ne parle que de ces deux, et que les premières fêtes de l'Eglise ont été établies pour honorer les mystères marqués dans les livres du Nouveau Testament. Il est vrai que, dans l'office de ce jour, on lit un sermon du même saint Augustin, qui est le xvin® des Saints, avec ces mots : Gaudeat terra nostra tantæ Virginis illustrata natal : « Que notre-terre se réjouisse, étant ennoblie par la naissance d’une telle Vierge ». Mais il faut remarquer que saint Augustin n’a pas fait ce sermon pour le jour de la Nativité de Notre-Dame, mais pour celui de son Annonciation, et qu’il n’a pas écrit nafali, naïssance, mais so/emni, solennité. De sorte que c’est l'Eglise qui, par un pieux accommodement, a changé le mot solemni en natali. Quelques auteurs ont écrit qu’il fallait rapporter cet établissement au pape Innocent IV, qui vivait l’an 4950 : il aurait été porté à le faire par un vœu que les cardinaux avaient fait, avant son élection, pour l'heureux succès d’une si grande affaire, lorsque l'Eglise était travaillée, depuis près de deux ans, par un schisme très-dangereux. Mais il n’y a nulle apparence que cette fête, étant déjà si célèbre en France, comme il paraît par ce que nous venons de dire de Fulbert de Chartres, de saint Bernard et de Pierre de Celles, ne fût pas encore reçue et autorisée en Italie. Ce que fit donc Innocent IV, ce fut de lui donner une octave, comme le pape Grégoire XI lui donna depuis une vigile.
L’Ordo romain et le Sacramentaire desaint Grégoire, qu’il faut rapporter aux vi et va siècles, en font mention; mais il n’est pas sûr que ce ne soient point des additions que l’on y a faites, dans la suite des temps, comme on en a fait souvent aux rituelset aux livres des divins offices ; nous en avons aussi une mémoire illustre dans le livre de la Virginité de saint lidefonse, qui vivait en 667. Mais plusieurs croient que ce livre n’est pas de lui; au moins n’est-il pas de ces ouvrages indubitables. Ainsi, nous ne
pouvons marquer précisément le temps et le siècle où cette fête a commencé. Baronius estime que ce fut peu de temps après le Concile d'Ephèse: l’hérésie de Nestorius condamnée, et la glorieuse Vierge authentiquement reconnue et déclarée Mère de Dieu, sa dévotion s’accrut merveilleusement dans le cœur des fidèles ; mais elle ne fut pas d’abord universelle, et il y a de l’apparence qu'ayant été instituée dans quelque église particulière, elle ne se répandît ensuite dans les autres qu'avec succession de temps. Cependant le P. Thomassin, dans son livre de Z’Ænstitution des Fêtes, croit qu’elle a commencé par la France, et que c’est de là qu’elle s’est étendue en Espagne, en Italie et dans les autres nations ; comme il ne lui donne commencement en France qu’un peu avant Fulbert de Chartres, il ne la fait pas plus ancienne dans tous les autres pays de la chrétienté.
Selon Du Saussay, dans son Martyrologe, saint Maurille, évêque d'Angers, qui vivait aux 1v° et v° siècles, en fut l’auteur. Et, de fait, cette fête s’appelaït autrefois l’Angevine ; maïs il faudrait qu’elle eût été longtemps renfermée dans son diocèse, sans être reçue en d’autres lieux, puisque, comme nous l’avons dit, les calendriers des divins offices du 1x° siècle n’en font nulle mention.
Quoi qu'il en soit, nous ne doutons point que les fidèles ne se soient toujours réjoui de la naissance de cette divine Aurore, qui n’a paru sur cette terre que pour nous annoncer le lever du Soleil de Justice. Faisons-lui paraïître aussi notre amour en prenant part à cette joie ; mais comme elle nous demande plutôt notre sanctification que nos applaudissements, imitons sa diligence à se consacrer au service de son Dieu. Elle n’a pas attendu, pour le faire, qu’elle fût dans un âge avancé, elle l’a fait dès sa naïssance, elle l’a fait même dès le moment de sa conception. N’attendons pas non plus, pour le faire, au temps de notre mort; mais faisons-le dès à présent. Nos jours et nos années ne sont pas trop longs pour rendre à Dieu ce que nous lui devons. Il nous a aimé de toute éternité ; il nous a fait du bienjdès le moment de notre formation dans le sein de nos mères, et il ne cessé point de nous en faire : répondons à tant de grâces par un attachement inviolable à son service, et que rien ne soit capable de nous en détourner.
Nous avons conservé, pour cette notice, le récit du Père Giry.