‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 197 sur 220 · Pape : Saint Marcel. — Empereur romain : Galère · texte numérisé non relu

Pape : Saint Marcel. — Empereur romain : Galère

La vertu de force consiste à braver toute crainte dans les dangers, à ne redouter que la honte et la bassesse, et à supporter l'adversité avec courage. Saint Jérôme.

Adrien, officier des armées de l'empire, fut un de ceux que l’empereur Maximien-Galère chargea de persécuter les chrétiens: il avait environ vingthuit ans ; depuis treize mois seulement il avait épousé Natalie, jeune fille d’une excellente beauté et d’une noblesse égale à la sienne : elle était chrétienne, mais elle cachait encore sa religion, pour ne pas s’exposer à la fureur du iyran. Adrien admirait la joie que les martyrs faisaient paraître au milieu de leurs supplices, le mépris qu’ils faisaient de leurs corpseet de leur

vie, les louanges qu’ils donnaient à Jésus-Christ, les descriptions qu'ils faisaient de la gloire des Saints dans le ciel et des peines des damnés dans les enfers ; leur courage invincible, qui ne se laissait fléchir ni par les belles promesses, ni par les menaces les plus terribles qu’on leur faisait : tout cela lui paraissait si extraordinaire, que, n’en pouvant comprendre les raisons, il résolut de s’adresser à eux-mêmes pour en être éclairci. Il leur demanda donc les motifs qui les rendaient si constants et si intrépides parmi les tourments. Les saints confesseurs lui dirent des choses si touchantes, que la grâce qui accompagnait leurs paroles lui ouvrant entièrement les yeux, il appela sur- Je-champ les greffiers qui avaient l’ordre d’écrire tout ce qui se passait, et leur dit: « Ecrivez aussi ma confession, et mettez-moi du nombre de ces généreux Martyrs; car je suis chrétien comme eux, et je veux mourir avec eux pour l’amour de Jésus-Christ». Les greffiers coururent en même temps au palais dire à Maximien qu’Adrien s’était fait inscrire sur leurs registres. « Voyons », dit l'empereur, «ce qu'il dit; c’est sans doute quelque accusation qu’il fait contre les chrétiens ». — « Bien loin de cela », lui repartirent ces officiers; «il n’accuse personne que lui-même, et il déclare hautement qu’il fait profession de la religion chrétienne ».

Le tyran, extrêmement surpris de cette nouvelle, l’envoya chercher à Theure même : et dès qu'il l’aperçut, il lui dit: «Quelle folie vient-on de me dire de toi, Adrien ? Veux-tu périr misérablement comme ces insensés de chrétiens? Demande-moi pardon de ta faute, et avoue, en présence de tous ceux qui sont ici, que tu ne savais ce que tu faisais, lorsque tu as commandé aux officiers d'écrire ton nom parmi ceux des ennemis de nos dieux ». — « Je n’ai point fait de folie, Ô empereur! » répondit Adrien, « mais je suis revenu de la folie où j'étais d’adorer des idoles qui ne méritent que notre exécration; ce n’est point à vous, mais au vrai Dieu, que je dois demander pardon de tous les crimes que j’ai commis contre lui, etde l’idolâtrie dans laquelle j'ai vécu jusqu’à présent». Maximien ne put entendre cette généreuse confession qu'avec la dernière impatience. Il lenvoya chargé de chaînes en prison, pour y attendre ses ordres en la compagnie des autres marlyrs.

Un domestique du nouveau Confesseur alla en diligence avertir Natalie de son emprisonnement. Elle en pensa d’abord mourir de douleur ; mais quand elle apprit que ce n’était pas pour avoir rien fait contre le service du prince qu’on l’avait arrêté, mais pour avoir confessé Jésus-Christ, sa douleur se changea en une joie qui ne peut être exprimée. Elle courut aussitôt à son cachot et alla se jeter à ses pieds, qu’elle ne regardait plus que comme les pieds d’un martyr. «Que vous êtes heureux, Adrien », lui dit-elle, «en baïisant les chaînes dont il était garrotté; vous avez trouvé aujourd’hui un trésor que vos parents ne vous ont pas laissé; vous possédez dans votre jeunesse des richesses immenses que vous n’eussiez peut-être pas acquises en votre vieillesse. Vous avez Jésus-Christ dans votre cœur, ne le perdez pas par lâcheté : c’est lui qui vous récompensera de toutes les peines que vous endurerez ici pour la gloire de son nom. Vous avez déjà triomphé de l’enfer par votre confession, il ne vous reste plus qu’à recevoir la couronne qui vous est préparée dans le ciel; n’appréhendez point les supplices des hommes, ils ne dureront qu’un moment et ils seront récompensés par des délices éternelles; demeurez ferme sur la croix que vous avez embrassée ; que la vue des honneurs que vous pourriez espérer en ce monde, que l'amour de vos parents qui vous solliciteront, que le désir des biens de la erre qui vous tenteront, ne soient point capables de vous séparer de Jésus-

Christ. Toutes ces choses sont périssables, et vous n’en auriez la jouissance ‘que durant votre vie, qui passera en un instant. Ah! voudriez-vous, pour des avantages si fragiles, perdre un bien qui ne finira jamais et dont personne pe pourra vous ravir la possession ? N’écoutez point les flatieries de vos amis, qui feront leur possible pour vous dérober votre foi; détestez leurs vaines caresses et méprisez les pernicieux conseils qu'ils voudront vous donner. Regardez ces généreux confesseurs qui sont auprès de vous, imitez leur patience et n’ayez pas moins de fermeté qu'eux pour soutenir la fureur du tyran et la violence des supplices auquels vous allez être exposé ».

Puis, se prosternant aux pieds des autres martyrs, elle leur disait en baïisant leurs fers : « Je vous conjure, serviteurs de Dieu, de confirmer dans la foi ce fidèle que vous avez gagné à Jésus-Christ. Exhortez-le à la persévérance, rappelez-lui souvent la gloire qui suivra son martyre. Il est le fruit de vos tourments, vous êtes ses pères selon l'esprit, ne souffrez pas que ses parents selon la chair vous le ravissent ; animez son courage par vos pieuses exhortations, et rendez-le invincible comme vous, afin qu’il triomphe de tous les ennemis de son salut ». Quand elle prit congé de cette illustre compagnie, elle fit promettre à Adrien de la faire avertir de tout ce qui se passerait, afin qu’elle pût être présente à tous les supplices qu’on lui ferait endurer.

Quelques jours après, on leur signifia que, dans peu de temps, ils devaient comparaître devant le tribunal de l’empereur. Adrien voulut en donner avis à sa femme, selon la promesse qu’il lui en avait faite; et, ayant gagné le geûlier, il obtint de lui permission, sur sa parole, d’aller faire un tour dans sa maison. Comme il était en chemin, un de ses amis, qui le reconnut, courut devant lui et, croyant porter une nouvelle fort agréable à Natalie, il alla promptement lui dire que son mari étaiten liberté, et qu’elle aurait bientôt la consolation de le voir chez elle. En effet, elle l’aperçut presque en même temps; mais, s'imaginant qu’il n'avait obtenu sa délivrance qu'au préjudice de sa foi, elle lui ferma la porte, en lui disant: « Retirez-vous d'ici, perfide que vous êtes ! est-ce ainsi que vous en avez imposé au vrai Dieu, et qu'après l'avoir confessé vous l’avez abandonné ? Je ne veux point écouter un homme qui a employé sa langue à renier son Créateur. Quelle foi ajouterai-je à des paroles qui ont servi à renoncer à Jésus-Christ ? Ah ! malheureux Adrien, pourquoi n’as-tu pas achevé le bien que tu avais si généreusement commencé ? Qui a rompu les liens sacrés qui te tenaient attaché aux autres saints martyrs? Qui t’a séduit pour te séparer de la compagnie des anges? Tu as pris la fuite, et tu n’avais pas encore combattu ; tu as rendu les armes avant d’avoir vu les ennemis. Où sont les blessures que tu as reçues ? Je ne vois nulle plaie sur ton corps ; il: n’est ni percé de flèches, ni meurtri par la torture. Je ne m'étonne pas de ta lâcheté ; tes parents t’ont élevé dans l’idolâtrie, et, par leurs abominations, ils t'ont rendu indigne d’être une victime immolée à Jésus-Christ, Que je suis infortunée d’avoir épousé un idolâtre ! Hélas ! je croyais, il y a quelques heures, être la femme d’un martyr ; mais je me vois maintenant la femme d’un traître à son Dieu, d’un apostat et d’un blasphémateur. Ma joie a été courte, et la douleur que j'ai de ta perfidie durera longtemps ».

Après ces reproches qui l’enchantaient et fortifiaient sa foi, Adrien lui expliqua comment il était sorti de prison pour un instant, et lui annonça la nouvelle de son prochain martyre. Natalie, ne se sentant plus de joie, l’ac- Compagna à sa prison. En chemin il lui demanda ce qu’elle ferait des grands

biens qu’il lui laissait. « Bannissez de votre esprit ces pensées de la terre », dit-elle avec son zèle ordinaire ; « ne pensez qu’à la grâce que vous allez recevoir ; les richesses que vous laissez entre mes mains ne sont que des amusements de peu de durée ; bientôt vous en posséderez d’éternelles que les hommes ne pourront pas vous ôter. Soyez inébranlable dans votre résolution, et que la violence des supplices ne vous fasse pas perdre la crainte des jugements de Dieu, qui sera le témoin et le juge de tout ce que vous ferez ».

Dès qu’ils furent arrivés à la prison, Natalie se prosterna aux pieds des saints martyrs, baisa leurs chaînes, nettoya et pansa leurs plaies ; puis, : s'étant fait apporter le plus beau linge de sa maison, elle les enveloppa avec une piété admirable. Plusieurs dames de noble condition l’imitèrent dans ces pieuses fonctions, et elle les continua pendant sept jours qu’elle demeura auprès de ces généreux confesseurs, en attendant le martyre de son mari. Au bout de ce temps, l’empereur les appela devant son tribunal, où ils furent conduits tous garrottés d’une même chaîne. Mais leur faiblesse était si grande à cause des supplices précédents, qu’ils ne pouvaient presque se soutenir, et qu’on fut obligé de les porter. Adrien les suivait les mains liées derrière le dos. Le tyran ne jugea pas à propos de les appliquer à la question, parce qu'ils n’étaient plus en état de la souffrir, à cause des plaies

w’ils avaient déjà reçues ; c’étaient plutôt des squelettes affreux que des hommes composés de chair et d’os ; il Les fit réserver afin que leurs tourments fussent prolongés avec leur vie. Pour Adrien, qui était jeune et n’a vait encore rien souffert que la prison, il ie fit battre à grands coups de bäton : les bourreaux exécutèrent cet ordre avec tant de cruauté qu’on voyait les entrailles du martyr.

Pendant cette exécution, tous les autres martyrs étaient en prière, pour demander à Dieu la grâce de la persévérance pour Adrien, dont la naissance, la jeunesse et la délicatesse leur faisaient toujours appréhender qu’il ne se rendit ; et la vertueuse Natalie, de son côté, l’encourageait sans cesse à demeurer ferme dans la foi. Tous les martyrs furent ensuite reconduits en prison. Natalie, ne pouvant contenir la joie dont son cœur était rempli, de ce que son mari sortait glorieux du lieu du supplice, lui mit la main sur la tête, et lui dit : « Que vous êtes heureux, Adrien, d’avoir été trouvé digne de souffrir dans la compagnie des Saints ! Quelle satisfaction pour vous d’avoir répandu votre sang en l'honneur de Jésus-Christ pour celui qu'il a versé pour vous ! Soyez à présent en paix en attendant la couronne qu’il vous à préparée ». Puis, essuyant le sang qui coulait encore de ses plaies, elle se l’appliquait par dévotion sur elle-même. Les autres confesseurs louaient aussi la constance d’Adrien et lui donnaient le baiser de paix. « Je suis le fruit de vos souffrances », leur disait-il, «et c’est vous qui m’avez engendré à la foi ; continuez de prier pour moi, afin que le démon ne triomphe pas de ma faiblesse, que vous voyez être déjà extrême pour le peu que j'ai souffert ». — « Confiez-vous en Dieu », répondaient les saints martyrs ; « Satan, avec toute sa malice, ne pourra rien contre vous ; votre patience l’obligera de se retirer dans les enfers. Nous avons eu quelque crainte, lorsque vous n’étiez qu’un homme, mais maintenant que vous êtes élevé au-dessus de la nature, nous n’appréhendons plus rien de vos ennemis ; ne craignez donc plus, Jésus-Christ assurera votre victoire ».

Pendant ces divins entretiens, les diaconesses et d’autres dames pieuses pansaient leurs plaies. Mais leur charité fut bientôt traversée par la cruauté du tyran, qui fit défendre de les laisser entrer dans la prison. Natalie, qui

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était la plus zélée de toutes, et qui ne pouvait se résoudre à abandonner son mari et tant d’illustres serviteurs de Dieu, se coupa les cheveux et prit un habit d'homme, afin de pouvoir les visiter et leur donner l'assistance dont ils avaient besoin. Dès que les autres dames le surent, elles suivirent son exemple ; et ainsi les martyrs, malgré la dureté de l’empereur, furent parfaitement secourus dans leurs misères. Mais cette pieuse industrie ne leur fut pas longtemps nécessaire ; car Maximien, appréhendant qu’ils ne mourussent dans les fers sans avoir éprouvé les derniers efforts de sa rage, les condamna à avoir les jambes et les bras coupés. Adrien et ses compagnons expirèrent dans les douleurs de ce supplice, le 4 mars, vers l’an 306.

On le représente avec les mains et les pieds coupés, et ce supplice l’a fait choisir pour patron des bourreaux. On place quelquefois près de lui un lion, pour symboliser la magnanimité. Les geôliers l’ayant pris aussi pour patron, il est çà et là représenté avec des clefs, comme allusion à ce patronage. On voit dans l’église de Cany, arrondissement d’Yvetot (Seine-Inférieure), une image de saint Adrien, sculptée au xvu° siècle et habillée en guerrier romain.

CULTE ET RELIQUES

Les fidèles enlevèrent les corps saints et les firent transporter à Byzance, aujourd’hui Constäntinople, pour les soustraire aux profanations des tyrans. Dans la suite, ces précieuses reliques furent rapportées à Rome : c’est ce qui a donné sujet aux Grecs de marquer la mémoire de saint Adrien le 26 août, jour de la première translation ; et, pour la même raison, l'Eglise romaine, dans son bréviaire et dans son martyrologe, en fait mention le 8 septembre, parce que c’est en ce jour que son corps fut transféré de Constantinople à Rome. On les porta depuis en Klandre.

L’an 1110, une grande partie de ses reliques, qui avaient été apportées à Raulincourt, furent transférées à Grammont, ville de Flandre, dans l’abbaye de Saint-Pierre qui a pris le nom de Saint- Adrien, suivant la remarque du docte Aubert de Mire, dans son Recueil des Saints de Flandre. On l’invoque ordinairement, avec saint Sébastien et saint Roch, contre les maladies contagieuses. On voit, en divers endroits de la chrétienté, particulièrement en France, plusieurs églises et chapelles consacrées en son honneur. Les princes chrétiens implorent encore son secours, afin de l'avoir pour protecteur dans leurs armées. Nous en avons vu un bel exemple dans la vie de saint Henri, empereur : il voulut se servir de l’épée de ce saint Martyr, que l’on garde dans la ville de Walbeck, en Allemagne, lorsqu'il fut obligé de combattre les ennemis de la religion et de son Etat.

Acta Sanctorum; les Zglises de l’Arrondissement d'Yvelot, par l'abbé Cochet.

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