PREMIÈRE ABBESSE DE JULLY-SUPR-SARCE
4141. — Pape : Innocent II, — Roi de Franee : Louis VII, Ze Jeune.
Dixi ego in corde meo : Affluam delicüs et fruar bonis. Et vidi quod hoc quoque esset vanitas.
J'ai dit en mon cœur : Je m'enivrerai de délices et je jouirai des biens, et j'ai vu que cela aussi est vanité. Ecclésiaste, 11, 1.
Hombeline était fille de Técelin et d’Aleth, et sœur unique de six frères dont le plus illustre est saint Bernard. Elle vint au monde au château de Fontaines, près de Dijon, l’an 1092, et fut offerte à Dieu dès sa naissance. Elle portait à ses frères la plus tendre affection : aussi, quand Bernard en eut entraîné cinq avec lui dans la solitude, elle ne put dissimuler sa douleur. Elle accusait le futur abbé de Clairvaux d’être l’auteur de la ruine de sa maison et de son avenir, et d’un ton où perçaient à la fois le découragement, l'affection, la contrariété, le respect, l’espérance, elle le suppliait de suspendre ses projets; elle le conjurait d’avoir égard aux cheveux blancs d’un père, à l’abandon où il laissait le plus jeune de ses frères, afin de prendre pitié d’une faible sœur qu’il avait tant aimée et qui bientôt se trouverait seule et sans appui. Elle ne put l’ébranler : elle-même devait un jour sentir l'influence de la vertu de Bernard.
Restée seule avec son père et son jeune frère, Hombeline accepta bientôt l'alliance d’un noble seigneur, parent de la duchesse de Lorraine. Bien qu’elle eût conservé dans son cœur les sentiments de religion qu'y avait développés sa pieuse mère, elle se laissa dominer par l'amour du monde et de ses aises. Elle nageait dans le luxe et l'abondance, ne refusait rien à ses moindres désirs et vivait dans le siècle au milieu des plaisirs et des fêtes.
Dieu cependant lui inspira le désir d’aller à Clairvaux rendre visite à son frère. Elle marchait accompagnée d’une suite nombreuse et d’un brillant équipage ; elle voulait sans doute, par ce superbe appareil, soutenir la dignité de son rang et faire honneur à la réputation de Bernard. Mais les pensées des Saints sont bien différentes de celles du monde. Bernard, apprenant la pompe orgueilleuse qu'avait déployée sa sœur, ne put se résoudre
à la voir. Il regarda ce faste comme un piége tendu par le démon pour perdre son âme et celle de ses frères. Ceux-ci, à l'exemple de Bernard, refusèrent également de lui parler, et l’un d’eux, André, n’ayant pu éviter sa rencontre, n’ouvrit la bouche que pour lui adresser des paroles sévères. Hombeline, touchée de la grâce, fondit en larmes : « Je sais », s’écriat-elle, « que je ne suis qu’une indigne pécheresse ; mais Jésus-Christ n'est-il pas mort pour ceux qui me ressemblent ? Si mon frère méprise mon Corps, que le serviteur de Dieu ne méprise pas mon âme. Qu'il vienne, qu’il ordonne, qu’il commande, et je lui obéirai, et je ferai ce qu’il dira ».
Bernard ne put résister plus longtemps, et, accompagné de ses frères, il reçut la noble dame, devenue humble et repentante. Il eut avec elle un entretien sérieux, la réconcilia avec Dieu, et lui donna pour règle de vie celle que sa mère elle-même avait gardée dans le mariage : la fuite des vanités du monde, le retranchement du luxe dans les habits, le silence intérieur, la pratique des bonnes œuvres. Hombeline s’en retourna chez elle, et sa conversion fut pour tout le monde un sujet d'étonnement et d'édifcation. On admirait en elle la puissance de la grâce et l’on bénissait Dieu qui, au milieu du siècle, faisait mener à une personne de son rang une vie si opposée à l'esprit du siècle. Elle vécut ainsi deux ans avec son mari, qui laffranchit alors du joug du mariage, selon la discipline de l'Eglise, et lui permit de se donner entièrement au service de Dieu.
Devenue libre, Hombeline se retira au monastère de Billette (c’est le nom que porta longtemps le monastère de Jully-sur-Sarce), et y embrassa la Règle de Saint-Benoît, sous les yeux de l’abbé de Clairvaux. Elle y passa le reste de ses jours dans la pénitence, fut choisie pour diriger ses compagnes et se montra en tout digne de saint Bernard et de ses frères. Souvent, elle passait la nuit à réciter des psaumes et à méditer la Passion de Jésus- Christ ; à peine accordait-elle quelques instants au sommeil, et encore ne prenait-elle ce repos que sur les ais de son lit. La première à tous les exercices, elle recherchaït de préférence les travaux les plus pénibles et les plus humilian(s, voulant expier ainsi le faste et l’orgueil qu’elle avait tant aimés dans le monde.
Hombeline vécut seize à dix-sept ans sous la discipline du monastère, et quand son âme fut purifiée par les austérités de sa vie, les larmes de sa pénitence et le feu de son amour pour Jésus-Christ, elle alla recevoir au ciel l’éternelle récompense de ses travaux. Elle eut la consolation d’être assistée à ses derniers moments par l'illustre abbé de Clairvaux. Malgré l'épuisement où l'avait réduite la maladie, elle trouva assez de force et de liberté d’esprit pour s’entretenir longuement avec ses frères des choses divines et de l’infinie miséricorde de Dieu à son égard ; elle remercia particulièrement Bernard de sa charité pour elle, lui attribuant après Dieu sa conversion, puis elle expira doucement entre ses bras et ceux du bienheureux Pierre, prieur du monastère et son confesseur. C'était l’an 41141, et Hombeline entrait dans la cinquantième année de son âge.
Sa mort est marquée au nécrologe de Ciîteaux et dans le martyrologe de France au 21 août, lendemain de la fête de saint Bernard, afin, sans doute, de joindre le culte de la sœur à celui du frère. Mais il n’est pas fait mention d'elle au martyrologe romain. :
Ses reliques authentiques sont à l’église de Jully-sur-Sarce,
Extrait de la Vie des Saints de Troyes, par l'abbé Defer.