‹ Les petits Bollandistes (volume 5)Chapitre 56 sur 220 · OX AOUT · texte numérisé non relu

OX AOUT

depuis peu avait été élu évêque à Noyon, l’y alla trouver, et, le dimanche des Rogations de l’année 646, ils furent sacrés ensemble, comme il l’écrit lui-même dans la vie de ce saint Prélat. Il n’y a personne qui puisse dignement représenter de quelle manière cet admirable archevêque se comporta dans la conduite de son peuple. Il conserva toujours la même modestie et la même gravité qu’il avait auparavant. Son humilité, bien loin de diminuer, prit au contraire de nouveaux accroissements. Ses habits étaient simples, ses meubles pauvres, son train sans pompe et sans éclat. Il mortifiait sa chair par des jeûnes et des veilles continuelles. Son abstinence était si rigoureuse, que la faim, qu’il souffrait presque toujours, lui rendait le visage tout pâle, et faisait qu’il avait de la peine à se soutenir. Il n'avait pour lit et pour matelas qu’une claie d’osier plus capable de le tourmenter que de lui donner du repos. Son cou, ses bras et ses reins étaient entourés de cercles de fer, qui lui piquaient la peau à tous moments et le rendaient l’image de Jésus-Christ crucifié et des Martyrs. Les larmes lui coulaient incessamment des yeux, quelquefois pour ses propres péchés, d’autres fois pour ceux de ses ouailles, qu’il ne déplorait pas avec moins d’amertume que les siens propres. Les honneurs du monde ne lui paraissaient que du vent, et, pour s’en exempter, il fuyait la compagnie des grands et les devoirs qu’on voulait rendre à sa dignité et à son mérite, pour aller visiter les nécessiteux et les prisonniers. Jamais prélat n’eut plus de tendresse et de bonté pour son peuple. Il avait soin de l’instruire par ses sermons, de le corriger par ses remontrances, de le soulager par ses charités, de le tenir dans l’uñnion par son application à faire des réconciliations, et de le purger du mélange des impics par la justice et La sévérité de ses jugements. Il n’usait néanmoins de rigueur que dans la nécessité, et il tâchait, auparavant, dé gagner les esprits les plus farouches par une douceur incomparable. Les pauvres et les étrangers étaient ses chers enfants, et c’est une chose prodigieuse que les assistances qu’il leur donnait dans le mauvais état de leurs affaires. Il n'oubliait pas non plus les morts, et on remarque qu’il avait une dévotion particulière à prier pour le repos de leur âme.

Il avait, outre cela, un très-grand zèle pour faire bâtir des églises et des monastères, et il en bâtit, en effet, plusieurs, particulièrement dans son diocèse. Son clergé était le principal objet de tous ses soins ; il y établit une admirable discipline, une manière de vie pleine d’édification, et fit aussi de très-grands biens à son église métropolitaine. Il fonda des hôpitaux pour recevoir les pauvres, les pèlerins et les malades, et des églises dans les lieux où il n’y en avait point. Il était si exact à ses visites, qu’il n’allait pas seulement dans les villes, les bourgs, les châteaux et les villages, mais jusque dans les métairies et les hameaux les plus éloignés, afin de connaitre tout son peuple, de montrer aux plus ignorants les voies du salut, de retirer du désordre les plus grands pécheurs, de recevoir les confessions de ceux qui voulaient se convertir, et d'assister, même corporellement, ceux qui étaient dans le besoin. S'il lui restait quelque temps, après s’être acquitté de tous les devoirs de sa charge, il l’employait aux larmes et à la contemplation des choses célestes. Un homme, illustre par sa naissance et par ses grands biens, nommé Waneng, étant malade à l'extrémité, eut une vision terrible, où une grande partie des peines des damnés lui furent représentées. L’horreur et la crainte qu’il eut l’obligèrent d’avoir recours au saint Archevêque, qui, après avoir prié pour lui, lui donna sa bénédiction et le remit, par ce moyen, en parfaite santé : ce qui fut cause qu’il fonda l’abbaye de Fécamp. Les Actes de saint Vandrille lui attribuent aussi le

même miracle ; mais il se peut bien faire que les prières et la bénédiction de ces deux Saints aient contribué à la même œuvre. Elle fit tant d'éclat dans La France, à cause de la qualité de celui qui avait été guéri, qu’elle attira à Fécamp le roi Clotaire III, fils de Clovis IT, et toute sa cour, pour avoir la consolation de voir saint Ouen.

Ce saint Prélat, ne pouvant plus monter à cheval pour visiter son diocèse à cause de sa grande vieillesse, allait encore en chariot rendre ce devoir à son peuple. Un jour, comme il était au milieu de la campagne, assez près de Louviers, les mulets qui le tiraient s’arrêtèrent tout court, sans qu’il fût possible de les faire marcher. Etonné de cet accident, il leva les yeux au ciel pour en savoir la cause, et il aperçut alors au-dessus de l’air une croix si resplendissante, qu’elle répandait sa lumière de tous côtés. Dieu lui fit connaître, en même temps, qu’il avait destiné ce lieu à son service et qu’il voulait y être honoré. Aussi, il marqua sur la terre la figure d’une croix et mit dessus quelques reliques. Après quoi il continua son chemin, sans que les mulets fissent plus aucune résistance. Dès le soir même et durant toute la nuit, il parut en ce lieu-là une colonne de feu plus brillante que le soleil. Tous les habitants du pays la virent. Une infinité de personnes y vinrent offrir leurs vœux à Dieu et plusieurs y furent guéries miraculeusement de toutes sortes de maladies. Saint Leufroy bâtit depuis en ce même lieu, en l'honneur de la sainte Croix et de saint Ouen, une église et un monastère.

Notre bienheureux Archevêque eut une autre vision à Batignolles, île de la Seine. Car la lassitude l’ayant forcé d’y prendre un peu de repos, les anges le visitèrent pendant son sommeil, et lui ordonnèrent, de la part de Dieu, d'y faire bâtir une chapelle en l’honneur de saint Etienne ; ce qu’il entre prit aussitôt à ses dépens, donnant à saint Ansbert, abbé du monastère de Saint-Vandrille, qu’il chargea de cette construction, la somme nécessaire pour l’achever. Il y joignit un hôpital pour l’assistance des pauvres, et le dota d’un riche héritage qu’il avait dans le comté de Dun, en Beauce. Il fit la translation des reliques de saint Marcoul. Lorsqu'il était dans le dessein d’en'emporter le chef pour sa ville métropolitaine, avec l’agrément de l’abbé de Nanteuil, il reçut un avis du ciel de prendre tel autre membre qu’il voudrait, mais de ne point prendre la tête. Cet avis ne vint pas d’une voix articulée, comme nous l’avions cru sur la foi de quelques auteurs, mais d’une lettre qui lui tomba miraculeusement entre les mains, comme nous l’apprennent les Actes de ces deux Saints. Saint Ouen ayant formé le pieux projet de faire un voyage à Rome, pour y honorer les reliques des Princes des Apôtres, dès qu’on l’apprit, des personnes de piété vinrent de tous côtés lui apporter de l’or et de l’argent pour les frais de son voyage et les dons qu’il ferait à saint Pierre et à saint Paul. Quelques saints personnages se joignirent aussi à lui, entre autres saint Sidoine, irlandais, prêtre à Rouen, qui servit depuis de maître à saint Leufroy. On ne peut exprimer la piété avec laquelle notre excellent pèlerin parcourut toutes les stations de cette ville, capitale du christianisme ; il se prosternait devant les tombeaux des Martyrs, passait des heures entières en oraison, et y priait pour ceux qui l'avaient chargé de leurs offrandes avec tant de ferveur, que ses yeux versaient plus de larmes que sa bouche ne prononçait de mots. La place même en était arrosée. Un jour, étant devant la Confession de saint Pierre, il commença ce verset : £xultabunt Sancti in gloria, les anges firent alors l'office de chapelains ; car on entendit une voix céleste qui répondit : Lætabuntur in cubilibus suis. I] ne se contenta pas de distribuer fidèlement aux églises et aux

pauvres les dons qu’on lui avait mis entre les mains ; il leur fit aussi de

grandes libéralités de ses propres biens, de sorte que toute la ville en reçut une assistance et un soulagement très-considérable. Le pape Adéodat et tout ce qu’il y avait d’illustre dans le clergé lui rendirent des honneurs extraordinaires, et, en reconnaissance des bénédictions temporelles qu’il lui avait apportées, on lui donna plusieurs reliques des Saints, dont il se tint beaucoup plus riche que si on lui avait donné tout l’empire du monde. T1 revint en France avec ces dépouilles sacrées, et la joie de ses diocésains, à son heureux retour, fut si grande, que les peuples des villes et des villages venaient en foule au-devant de lui avec des croix et des cierges allumés pour le recevoir. Les prêtres et les religieux en rendirent à Dieu des actions de grâces solennelles, et le roi même et toute sa cour en témoignèrent une extrême allégresse, le regardant comme le protecteur de ce royaume.

Il avait laissé, en partant, la maison royale dans une grande union; mais il la trouva à son retour fort divisée : ce qui lui donna une affliction étrange. Il eut recours à ses moyens ordinaires : les veilles, les prières et les jeûnes. Par là il obtint de Dieu la réconciliation de ces princes, que la discorde aurait poussés à une guerre ouverte. Un service si signalé lui mérita la faveur du roi Thierry : ce prince, persuadé de sa sagesse et de sa piété incomparable, ordonna que nul évêque, ni abbé, ni abbesse, ni comte, ni juge, tant ecclésiastique que séculier, ne serait élu et institué dans toute la Neustrie que de son avis et de son consentement. La désunion s'étant mise entre la Neustrie et l’Austrasie, le roi le pria de faire encore un voyage à Cologne pour négocier la paix et empêcher qu’on en vint aux mains. Son grand âge le pouvait bien dispenser d’une si grande fatigue, mais il ne put refuser ce dernier secours à sa patrie. Etant à Cologne, il rendit la parole à un muet qui n'avait point parlé depuis onze ans, et il traita si sagement l'affaire pour laquelle il avait été envoyé, qu’il établit une bonne paix entre ces deux royaumes et entre les princes et les ministres qui les gouvernaient. À son retour, en passant par Verdun, il y délivra une femme possédée que le démon tourmentait cruellement. De là il vint au château de Clichy, à deux lieues de Paris, pour y rendre compte au roi du succès de sa négociation. Mais Dieu l’y avait amené pour rendre ce lieu célèbre par sa mort et par le grand nombre de ses miracles. Il y tomba donc malade, âgé de quatre-vingt-dix ans, et, sachant que Notre-Seigneur le voulait délivrer des misères de cette vie pour le récompenser de ses travaux, il se prépara à la mort avec toute la piété que l’on pouvait attendre d’un homme qui avait passé sa vie dans une innocence et une sainteté si éminentes. Il demanda instamment à Dieu qu’il lui plût accorder à son peuple de Rouen un pasteur selon son Cœur, ne se contentant pas de lui avoir donné durant quarante-quatre ans toutes les marques d’une charité vraiment pastorale, mais voulant aussi étendre sa bienveillance sur lui jusqu’après sa mort. Sa prière fut exaucée, et on lui fit connaître qu’on lui avait désigné dans le ciel, pour successeur, saint Ansbert, abbé de Saint-Vandrille. Il en parla au roi, qui le vint voir dans sa maladie, et il n’eut pas de peine à lui faire agréer un choix si prudent et si avantageux pour la Neustrie.

Enfin, après avoir prié pour tous les Ordres de l'Eglise et pour le royaume, qui allait être privé de ses conseils, il rendit paisiblement à Dieu son âme, qui fut transportée dans le ciel par les mains des anges, en 684. Son corps fut transporté à Rouen, avec une pompe et une magnificence extraordinaires. Le roi, la reine, le maire du palais et toute la cour le con-

duisirent jusqu’à Pontoise et le déposèrent dans une chapelle, qui depuis est devenue une paroisse de son nom. Là, les évêques et les abbés, les prêtres et les religieux de la province de Neustrie, avec une infinité de gentilshommes et d’autres personnes de toutes conditions, le vinrent prendre en procession, et le portèrent alternativement sur leurs épaules jusque dans la ville de Rouen. Le lieu de sa sépulture fut l’église de Saint-Pierre, bâtie par le roi Clotaire I‘, et qui est devenue la célèbre abbaye de Saint- Ouen.

On le représente avec un dragon à ses pieds, pour marquer qu'il a extirpé l’idolâtrie dans le pays de Rouen.

CULTE ET RELIQUES

Dieu a fait paraître la gloire de son âme par de très-grands miracles qui ont été faits à son invocation, non-seulement auprès de son tombeau, mais aussi en plusieurs autres lieux où sa mémoire est célèbre. Trois ans après, saint Anspert le fit lever de terre pour le mettre dans un lieu plus honorable, et on le trouva encore aussi frais qu’au temps de son décès. La ville de Rouen lui donna une châsse précieuse et le choisit pour un de ses principaux protecteurs. Le même saint Ansbert, en touchant le suaire dans lequel il avait été enseveli, fut guéri d’une fièvre lente qui J’avait tellement miné, qu’il était hors d'espérance de guérison. Durant les guerres des Normands, cette châsse fut apportée à Paris, dans la crainte qu’elle ne tombät entre les mains de ces infidèles ; mais, lorsqu'on leur eut cédé la Neustrie et qu'ils eurent embrassé la foi catholique, Rollon, leur duc, demanda avec instance que ce grand trésor füt restitué à la ville de Rouen. Sa demande lui ayant été accordée, les principaux ecclésiastiques et seigneurs normands vinrent le chercher à Paris et le portèrent solennellement jusqu’au bourg de Darnétal, qui est à une lieue de Rouen. Is voulaient encore poursuivre leur procession ; mais le corps devint si pesant qu'il leur fut impossible de le lever (918). Le duc, en étant informé, vint lui-même au devant, les pieds et la tête nus, et couvert d’un simple habit de bure ; et, se jetant aux pieds du Saint, il le supplia, les larmes aux yeux et les mains levées vers le ciel, de ne pas priver sa ville de la consolation de sa présence. Il donna aussi à son Eglise, pour mériter cette faveur, toute la terre entre Darnétal et Rouen. Aussi, sa prière fut exaucée, et la chässe reprit son état naturel. I] s’en chargea lui-même avec d’autres seigneurs, et il la rapporta à son ancienne place, au milieu des chants des psaumes, des cantiques et des hymnes, qui ont fait appeler tout ce chemin Long-Paon {Longum Penanum), qui signifie longue louange. Mais cette relique inestimable, pour qui les rois et les princes ont eu tant de respect, n’en trouva point en l’année 4562, dans la fureur impie et cruelle des Calvinistes qui pillèrent sa châsse avec tous les autres reliquaires et vases sacrés de l’abbaye de Saint-Ouen ; ils profanèrent, brisèrent, brülèrent et dissipèrent les ossements qu’ils y trouvèrent, comme ils avaient fait dans toutes les autres églises de France qui avaient été en leur pouvoir. Le château royal de Clichy ayant été délruit, on a bâti, au lieu du décès de saint Ouen, une église en son honneur, qui est près de Saint-Denis, dans laquelle on honore un. de ses doigts. L'ancienne église de l’abbaye de Saint-Ouen, qui est devenue église paroissiale, possède aujourd'hui quelques parcelles de ses reliques.

Sa vie se trouve dans Surius, au 24 août, et dans l'Histoire chrétienne de Normandie. Nous nous sommes servi, peur compléter cette biographie, des Annales du diocèse de Soissons, par l'abbé Pécheur et de Votes locales fournies par M. Langlois, chanoine honoraire à Rouen.

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LE B. SAUDRADE, ABBÉ DE GLADEBACH,

AU DIOCÈSE DE COLOGNE 985. — Pape : Jean XIV. — Empereur d'Allemagne : Othon IL

Là où la discipline est bien gardée, la grâce du ciel abonde, la dévotion est florissante, la lecture a du charme, la méditation est pleine de douceur, l& prière est toujours fervente.

Thomas à Kempis.

Le bienheureux Saudrade était contemporain de l’empereur Othon le Grand, qui l’employa au rétablissement de la discipline dans les monastères de l'empire. Ses vastes connaissances, sa profonde piété et l'éclat de ses vertus l'avaient puissamment recommandé aux yeux de toute la cour, et il alla, par ordre d’Othon, travailler à la réforme de la célèbre abbaye de Saint-Gall en Suisse ; mais il trouva de fortes contradictions de la part des religieux. Ils répandirent contre lui les plus atroces calomnies et parvinrent à indisposer contre le saint homme, non-seulement la pieuse impératrice Adélaïde, mais encore l’empereur lui-même. Peu contents d’avoir flétri sa réputation, ils allèrent jusqu’à le maltraiter de la manière la plus horrible.

Géron, archevêque de Cologne, ayant appris toutes les persécutions dont Saudrade était victime, l’appela pour lui confier l’exécution d’un projet qu'il méditait depuis longtemps. Il s'agissait de l’établissement d’un monastère dont il est dit que le Seigneur lui avait parlé dans une vision, Il parcourut avec Saudrade toute la contrée indiquée par la vision, et ils parvinrent ensemble jusqu’à un endroit appelé Zigelingen, sur le Weser. Ils crurent avoir trouvé l’endroit convenable, et enfermèrent par un fossé l'emplacement qu'ils destinaient au monastère et à l’église, mais ils rencontrèrent bien des obstacles, qui les empêchèrent d’exécuter l’ouvrage commencé. Ceci eut lieu vers la fin du règne d’Othon le Grand. Ils revinrent donc sur leurs pas, repassèrent le Rhin et rencontrèrent sur les frontières du diocèse de Cologne, dans le pays nommé depuis duché de Juliers, une montagne couverte d’un bois épais, sur laquelle ils virent encore les débris d’une ancienne église, bâtie du temps de Charlemagne par un certain Baldérich, officier de ce prince. Les Huns avaient détruit cette église, ainsi que les bâtiments qui l’entouraient. Cette montagne, qui dominait une charmante vallée, arrosée .par un ruisseau, plut singulièrement à Saudrade ; il fut donc arrêté qu’on construirait dans cet endroit même le monastère, auquel on donna le nom de Gladebach, à cause du ruisseau qui coule près de là.

Les bâtiments étant achevés, Saudrade ordonna un jeûne de trois jours, et des prières, afin de découvrir l'endroit qui renfermait les reliques des Saints qui avaient été déposées autrefois dans l’église et qu’on savait avoir été renfermées dans une pierre, lors de l'invasion des barbares. Le Seigneur exauça les prières de ses serviteurs, et on découvrit la pierre qui contenait

LE BIENHEUREUX SAUDRADE, ABBÉ DE GLADEBACH. 187

ces objets sacrés. C'était un riche trésor pour cette communauté naissante, et on ne fut pas peu surpris de trouver des reliques des saints martyrs Etienne, Guy, George, Gengoul, Corneille, Cyprien, Chrysanthe, et de sainte Barbe. L’archevêque consacra l’église en l'honneur de Jésus-Christ, de sa sainte Mère et des saints martyrs dont on venait de trouver les reliques. Saudrade fut chargé de la direction du monastère.

Après la mort de l'archevêque Géron, arrivée en 974, le saint abbé eut beaucoup à souffrir de la part de son successeur Warin. Des hommes jaloux de son mérite le dénoncèrent au nouveau prélat comme étant trop dévoué à l’évêque de Liége et oubliant les liens qui l’attachaient à l’archevêché de Cologne. Warin prêta l'oreille aux suggestions des ennemis de Saudrade, et le déposa de sa charge.

Saudrade supporta cette épreuve avec une patience héroïque. Il quitta le monastère et alla trouver l’impératrice Adélaïde, dont il était le confesseur. Cette princesse habitait alors Seltz, dans la basse Alsace, et pour mieux profiter des sages conseils de cet homme, elle le nomma abbé de Wissembourg : comme cette abbaye n’était située qu’à quelques lieues de Seltz, Adélaïde eut le loisir de jouir souvent des pieux entretiens de Saudrade, pour lequel elle professait alors la plus haute estime.

Le saint abbé ne trouva point dans son nouveau monastère les mêmes contradictions qu’il avait essuyées à Gladebach ; cette communauté se ressentait encore des beaux exemples que venait de lui donner saint Adelbert, transféré depuis peu à l’archevêché de Magdebourg : mais son éloignement eut les plus tristes suites à Gladebach ; car, le nouvel abbé de cette maison manquant des capacités nécessaires pour conduire un établissement aussi important, les moines quittèrent le monastère, et ses propriétés et ses droits furent aliénés. Frappé de ces désordres, l'archevêque Warin reconput son erreur et se décida à rappeler Saudrade, qui édifiait alors Wissembourg par toutes les vertus sacerdotales et chrétiennes. La peinture qu’on lui fit de la décadence de la discipline à Gladebach, le pénétra de la plus profonde vénération pour Saudrade, et il employa tous les moyens pour y rappeler le saint homme : celui-ci, de son côté, se rendit, non sans regret, aux sollicitations de l’archevêque, et retourna dans la maison qu’il avait contribué à relever de ses ruines quelque temps auparavant et dont il allait de nouveau devenir le restaurateur. Il fallait tout son zèle et tout son courage pour entreprendre une œuvre si difficile. Mais de quoi ne sont pas capables les Saints, quand il s’agit des intérêts de Dieu et de son Eglise ? et quels obstacles ne surmontent-ils pas pour extirper le mal et faire régner la vertu ? Saudrade joignit à la force de ses exemples les prières et les mortifications de toute espèce, et son zèle ne fut pas stérile. Il parvint à rassembler les religieux et à rétablir peu à peu la discipline. Mais le Seigneur lui ménagea des récompenses dans une meilleure vie et l’appela à lui, l’an 985 : il mourut en odeur de sainteté dans son abbaye, le 24 août, pleuré et regretté de ses religieux, qui reconnurent trop tard leurs injustices à son égard, et changèrent leurs préventions contre lui en une profonde vénération pour sa mémoire.

Tiré des Saints d'Alsace, par l'abbé Hunckler

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