Alias : Bibien, Bien
de la misère publique. Tel se montra Vivien, se faisant tout à tous, comme l'Apôtre. |
Il vivait en communauté avec ses clercs, et ne tarda pas à jeter avec eux les fondements d’un monastère et d’une basilique en l’honneur du Prince des Apôtres. Dans une vision céleste, les anges lui firent entendre qu’il devait faire, de la nouvelle église, la cathédrale de son diocèse. Ce monastère et cette basilique, construits dans l’ancienne cité romaine, sont devenus plus tard un prieuré conventuel de chanoines réguliers de Saint-Augustin, qui fut réuni à l'évêché, et, en dernier lieu, au grand séminaire de Saintes.
Dans le courant de l’année 419, l'empereur Honorius s'était vu contraint d'abandonner aux Visigoths d’Espagne notre province d'Aquitaine. Toulouse devint leur capitale, et dès cette époque s’ouvrit une ère de calamités et de persécutions. Passionnément attachés à l’arianisme, ces peuples, quoique moins barbares que plusieurs autres, n’avaient que de l’antipathie pour le catholicisme et les mœurs romaines. En toute occasion, ils traitaient les orthodoxes comme les ont traités les Huguenots au xvi° siècle, et les révolutionnaires au xvim*, couvrant le pays de ruines et de sang. Pour les soustraire à la profanation des hérétiques, les habitants de Saintes s'étaient vus obligés de détruire plusieurs des chefs-d’œuvre d'architecture qui faisaient la gloire de leur ville : ceux surtout qui, sous les remparts, auraient pu offrir un refuge à l’ennemi, furent sacrifiés à la sûreté commune. Enfin, poussés à bout parles exactions et les plus indignesvexations, les citoyens prirent les armes en 450, et chassèrent les officiers de Théodoric [*. Celui-ci, outré de colère, accourt ravageant toutes les villes qui se trouvent sur son passage, et vient mettre le siége devant Saintes. Son attaque vigoureuse a bientôt réduit aux abois les habitants ; leurs murailles s’écroulent sous les efforts des machines de guerre. Le fer, le feu et le pillage ont tout dévasté, et Les richesses du pays sont absorbées dans le gouffre de l’insatiable cupidité du vainqueur. À tous ces désastres, Théodoric ajoute la servitude ; il emmène captifs à Toulouse tous les notables de Saintes, dans l’espoir que les privations et les mauvais traitements le débarrasseront, tôt ou tard, des plus considérables, dont il se promet de livrer en proie, à ses officiers, les terres et les trésors.
Un pasteur tel que saint Vivien ne pouvait abandonner ses brebis dans une telle détresse : il résolut de partager leur exil et leurs misères, pour ne pas les priver des ressources de sa charité, et protéger leur foi en péril au miheu des hérétiques. Sans autres armes que la prière et les austérités d’une vie pénitente, il entreprend ce long et périlleux voyage à la suite des captifs ; et voulant écraser par son humilité le faste des hérétiques, il se contente, pour tout équipage, d’un chariot grossier attelé de deux bœufs.
A son arrivée à Toulouse, son premier soin fut de se recommander au bienheureux Saturnin, pontife et martyr de cette ville. Il choisit sa demeure dans une bourgade des environs, assez rapprochée pour être à portée de
secourir ses frères, et assez solitaire pour pouvoir y vivre tranquille à l’abri de la persécution et loin du tumulte de la capitale. C’est là qu’il passait les nuits en prières, demandant au Seigneur la délivrance de ses chers diocésains.
Pendant que notre Saint se livrait ainsi à la prière et aux œuvres de la charité, un voleur lui déroba les bœufs qui avaient traîné son chariot durant le voyage, et les cacha dans un lieu écarté. Tout à coup cet homme sent ses pieds fixés à la terre par une force invisible. En même temps une vive lumière brille à l’endroit où il a caché son larcin. Reconnaissant à ces
prodiges la main de Dieu qui le frappe, il se voit contraint d’avouer son crime, et d’implorer son pardon en se prosternant aux pieds du saint évêque, qui n’a cependant aucune autorité pour le punir. Vivien l’accueille avec douceur, lui offre même de l’argent pour l’aider à vivre sans recourir au vol, l’engageant à gagner désormais par son travail de quoi subsister honnêtement.
Ce trait admirable parvint aux oreilles du roi : Théodoric voulut voir Vivien. Il le fit mander au palais et lui fit l’insigne honneur de l’inviter à sa table avec d’autres prélats qui se trouvaient à Toulouse. Malgré sa répugnance pour la société et les faveurs de ce prince hérétique, le saint Evêque crut devoir accepter, afin de se ménager un accès favorable auprès de Théodoric, dans l'intérêt des détenus saintongeais.
Au moment du repas, tous les évêques présents, Ariens pour la plupart, offrirent successivement la coupe au monarque, suivant l’usage du temps. Quand arriva le tour de Vivien, celui-ci refusa de prendre la coupe, sans se préoccuper du mécontentement que son refus causait au roi. Ce dernier, en effet, en devint furieux.« Prince », lui dit alors avec dignité le noble pontife,« ministre des autels, je ne puis offrir le calice des autels qu'aux enfants de l'Eglise ; et, à moins d’un retour sincère à l’orthodoxie, je ne puis donc vous rendre l’honneur que vous attendiez de moi ».
Ce langage, vraiment épiscopal, ne fit qu’enflammer la colère de Théodoric. Dans son emportement, il jure de tirer une éclatante et sanglante vengeance de ce qu'il regarde comme une insulte, au lieu d’y voir une leçon salutaire qui méritait sa reconnaissance, et que lui devait en conscience un évêque selon le cœur de Dieu.
Vivien, calme au milieu de la tempête, sortit de table et se rendit à
l’église du saint martyr Saturnin. Théodoric, ivre de colère et d’orgies, s'était déjà endormi quand le vénérable prélat accorda un peu de repos à son corps fatigué par la longueur et les génuflexions de l'office de la nuit. En ce moment, par les mérites du bienheureux Saturnin, il apparaît en songe au roi des Visigoths, et le frappe d’une telle épouvante que quand celui-ci, à demi mort de frayeur, fut sorti de cet accablant sommeil, la colère et les menaces de la veille firent place à des sentiments de respect et de bienveillance pour l’évêque de Saintes. Le prince, qui ne respirait auparavant que fureur sanguinaire, était devenu, sous l’empire de la grâce de Jésus-Christ, doux, humble et suppliant. Dès le matin, Vivien est mandé auprès du roi. Théodoric, en le voyant, s'excuse des scènes de colère qu’il a données la veille, et pour gagner la confiance du Prélat, il est le premier à lui parler du motif de son voyage à Toulouse. « Bienheureux Pontife », lui dit-il, « veuillez oublier les excès de notre emportement. En réparation, nous vous accordons l’objet de vos désirs. Nous sommes disposé à ne rien refuser de ce qui peut vous être agréable ». À ce langage le saint Evêque comprit que Dieu seul avait pu changer ainsi ce cœur orgueilleux et calmer cette âme violente et vindicative. Il demanda donc sans hésiter la délivrance de ses chers diocésains. Elle lui fut accordée sur-le-champ, et -on leur rendit même les biens qu’on leur avait pris. Vivien revint avec eux -à Saintes n’emportant pour sa part que les mérites de ses bienfaits. Le retour des captifs dans leurs foyers fut salué par les démonstrations les plus enthousiastes : de toute part, c’étaient les cris de joie de la cité qui revoyait ses enfants, et les actions de grâce de l'Eglise de Saintes heureuse de recevoir son saint et charitable pasteur.
Plus tard, une autre circonstance offrit à saint Vivien une nouvelle
occasion de signaler son généreux dévouement à son peuple. D’innombrables pirates saxons désolaient tous les points du littoral de l'Océan. Une de leurs flottes vint aborder en Saintonge, en un lieu nommé Marciac ‘, dans les anciens historiens. Toute la contré envahie fut mise à feu et à sang. La soif d’un plus riche butin poussa bientôt les Saxons vers Saintes qu'ils espéraient surprendre. Hors d'état de résister aux forces supérieures de cette nuée de barbares, les habitants ne se déconcertent pas néanmoins; ils ont éprouvé déjà l'efficacité des prières de leur saint Pontife ; ils ont recours à ‘lui comme à leur meilleur défenseur. Les Saxons cependant entourent la ville ; leurs machines sont déjà dressées pour battre en brèche les remparts, quand, tout à coup, toutes les défenses de la place leur paraissent couvertes d'innombrables combattants dont l’attitude menaçante les déconcerte. Les Saxons ne se sentent pas plus de force pour la résistance que pour l’attaque : sur tous les points, on les voit battre en retraite, demandant la paix et criant merci. Ils regagnent précipitamment Marciac et se rembarquent, attribuant hautement leur déroute à une puissance céleste fléchie par les prières de quelque mortel vertueux. Vivien, en effet, avait obtenu par ses mérites et sa puissante intercession la délivrance de sa patrie sans effusion de sang. Le nom du saint Evêque devint bientôt célèbre, et l’on voyait accourir de toute part une foule d’affligés dont il était l’unique ressource.
Le jour approchait où Vivien allait quitter cette vie. Il eut le bonheur, avant de mourir, de voir achever la basilique qu’il élevait en l’honneur de saint Pierre et dont il avait reçu du ciel l’ordre et l'inspiration de faire l’église épiscopale, ainsi que nous l’avons rapporté plus haut. L'édifice, admirable par ses proportions et la richesse de son architecture, s'élevait sur le coteau où on a construit au xvnr° siècle le Séminaire diocésain ?. Ce lieu était déjà, du temps de saint Grégoire de Tours, un faubourg de Saintes.
Vivien se disposait à faire la dédicace solennelle de la nouvelle cathédrale. L’esprit de prophétie, dont Dieu le favorisait, lui fit connaître le jour de sa fin prochaine. Il prit donc ses mesures de façon que ses propres funérdilles coïncidassent avec la consécration de sa basilique, et convoqua à temps les évêques voisins. En attendant, il appelle près de lui les gens de sa maison, laïques et ecclésiastiques, donne à chacun le baiser de paix, indique le jour de sa mort, et prescrit la manière dont il veut que son corps soit déposé dans le tombeau. Pendant trois jours il ne cesse d’exhorter son clergé à demeurer uni par les liens d’une charité parfaite, pour lutter avec avantage en faveur de la vraie religion. Le troisième jour, en présence des évèques invités et des clercs des divers ordres, abandonnant son corps à la terre, il rendit son âme au ciel où elle alla recevoir, dans l’assemblée des anges, le vêtement d’une gloire immortelle.
A la nouvelle de cette mort le deuil fut général dans la ville et dans toute la contrée. Un rayon de consolation divine brillait néanmoins au milieu de la tristesse générale : Vivien, disait-on, est allé recevoir dans la patrie céleste la glorieuse récompense due à ses mérites, et du séjour de l’éternelle félicité, il nous fera encore ressentir sa bonté toujours compatissante et sa paternelle protection. On jugea donc que puisque son âme était au ciel, il convenait que son corps fût joint aux saintes reliques préparées pour la consécration des nouveaux autels. La déposition de saint
1. C'est peut-être Meursac. Une commanderie de chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem fut établie au moyen âge aux Epaux, dans le voisinage de ce lieu où les marais, encore submergés, offraient un point de débarquement.