CHAPITRE II
DES VERTUS THÉOLOGALES ET DU DEGRÉ D'HÉROÏISME QU'ELLES DOIVENT AVOIR DANS LES SAINTS.
La religion de Jésus-Christ a des vertus qui lui sont propres et qui distinguent les disciples de l’éternelle vérité des sectateurs du mensonge. Tous les efforts de la sagesse humaine sont impuissants, quand il faut élever une âme à ces qualités sublimes qui caractérisent un chrétien.
La nature a mis dans nos cœurs un germe d'’inclinations précieuses qui nous sollicitent à la justice, à la tempérance, à la générosité. Les passions peuvent étouffer ces bienheureuses semences, elles ne les empêchent que trop de produire leurs fruits. La raison aussi peut aider à leur développement et les rendre fécondes. L'esprit évangélique les porte au comble de la perfection ; c’est lui qui les purifie, qui les ennoblit. Les vertus théologales semblent appartenir d’une manière plus spéciale à la révélation. La charité, qui est la plus excellente d’entre elles, en perfectionnant tous les autres dons, leur communique le mérite qui nous acquiert le droit à la vie bienheureuse pour laquelle nous sommes destinés. Ce sont des vertus divines. On leur en a donné le nom, et elles méritent ce titre : 4° Par leur origine : c’est l’Esprit-Saint qui les inspire ; 2° par leur objet : c’est la
vérité et la bonté suprême qu’elles ont en vue ; 3° par leurs effets : elles nous transforment, pour ainsi dire, en Dieu, en nous rapprochant de la divinité, autant que la nature le permet. Ces vertus réunies sont le fondement des mérites et le principe des bonnes œuvres. C'est à cette source qu’il faut remonter pour en connaître le prix, et c’est aussi par cette discussion que commence l'examen d’une vie qu’on doit proposer pour modèle à des chrétiens.
La foi soumet l'esprit au joug de l'autorité divine, qu’on ne peut secouer sans crime et sans folie. Son flambeau nous éclaire pour lire dans les secrets ineffables de l’Eternel : mais les trésors de la Majesté souveraine sont trop immenses pour que les mortels puissent en sonder toute la profondeur sans être opprimés par le poids de sa gloire.
L'intelligence humaine, qui se confond et se perd à la vue de nos mystères, doit donc adorer en silence les ténèbres augustes qui les environpent. Un jour viendra, les voiles seront déchirés, et nous verrons sans nuage. Mais sur la terre, ces énigmes sacrées de la révélation doivent être l'épreuve de notre obéissance et l’objet de notre vénération. Le baptême, qui est le sacrement de la foi, grave ces principes dans notre âme ; il nous rend agréables à Dieu, enfants de Jésus-Christ et dignes cohéritiers de son royaume. Au contraire, l’infidélité présomptueuse, inconstante et pusillanime, nous rend en quelque sorte étrangers et profanes au christianisme; c’est-à-dire que par elle, ou nous sommes exclus de l'Eglise, ou nous restons dans son sein, comme des enfants dénaturés dans la famille de leur père, ou des sujets rebelles dans l'empire de leur prince.
Mais ce n’est pas assez d’être au nombre des enfants de l'Eglise pour mériter une place parmi les Saints qu’elle honore. S'il faut que la foi toujours agissante opère de grandes choses, même dans les justes ordinaires, par quelles actions héroïques ne doit-elle pas éclater dans ceux à qui la religion rend les hommages du culte public. Dans les martyrs elle triomphe au milieu des tortures ; dans les hommes apostoliques elle éclate par l’ardeur du zèle le plus infatigable, par les succès des travaux les plus longs et les plus pénibles, par le mépris généreux des plus grands dangers. Mais pour se distinguer, elle n’a pas toujours besoin des combats de la persécution ou des devoirs de la sollicitude pastorale. Jusque dans les derniers rangs de la hiérarchie ecclésiastique, on reconnaît ses héros à leur obéissance inviolable aux puissances de l'Eglise, à leur indignation contre les corrupteurs de la saine doctrine, à leur attendrissement sur les maux dont le christianisme est affligé par les attentats du libertinage et de l’impiété, à la joie qui les transporte quand la religion catholique fait de nouvelles conquêtes, enfin à leur persuasion intime des dogmes sacrés qui leur fait préférer publiquement les vérités saintes à toute connaissance humaine.
Ces traits, réunis avec la soif de la justice, caractérisent une foi dont la source est divine et dont les effets sont dignes de nous servir d'exemple.
L’espérance est notre consolation pendant ces jours d’exil que nous sommes condamnés à passer sur la terre. Elle fait disparaître en quelque sorte à nos yeux l’espace qui nous sépare du ciel, et nous introduit, comme par avance, dans le séjour des délices inépuisables. Si elle nous inspire une crainte salutaire, à la vue de notre faiblesse et de nos imperfections, elle nous ranime par une douce confiance, à la vue des promesses d’un Dieu | plein de miséricorde, qui veut être appelé notre Père, et des mérites du sang adorable de son Fils, mort pour notre salut.
L'impie, qui ne voit rien au-delà du tombeau, n’a de soins que ceux
de la vie présente. Il met son appui dans un bras de chair, et n’attend que dé lui-même, ou des hommes qui lui. ressemblent, sa gloire et son bonbeur.
Les chrétiens charnels et mondains perdent pour ainsi dire de vue leur . patrie céleste. Ils croiraient acheter trop cher cet héritage s’il leur en coûtait le sacrifice de leurs passions et de leurs plaisirs. Au contraire, les cœurs vraiment fidèles soupirent sans cesse après la récompense qui leur est promise, et s'efforcent de la mériter en faisant fructifier les grâces qu’ils demandent et qu’ils obtiennent. Mais l’espérance des Saints est encore plus généreuse. Elle avilit, elle efface, elle anéantit à leurs yeux tout ce qui n’est pas le salut. Elle franchit tous les obstacles, elle affronte tous les périls, elle oublie tous les besoins, elle embrasse toutes les souffrances, et voit venir la mort avec joie. Un dépouillement, une patience, une résignation héroïque sont les effets qui l’annoncent et qui ravissent d’une juste admiration.
La charité nous unit à Dieu par les sentiments d’une obéissance filiale, d’une gratitude sans borne et d’un amour à toute épreuve. En resserrant, les liens. de la nature et ceux de la société qui doivent unir les hommes, elle entretient ou fait naître partout le bonheur et la tranquillité publique.
C'est par cette vertu que sont distingués les enfants de Dieu. Le défaut de charité manifeste les enfants du démon. C’est elle qui donne le prix aux vértus morales et aux actions les plus éclatantes. La foi et l’espérance ont leur mérite sans doute. Elles nous disposent à la vie spirituelle de la grâce, Mais il n’est jamais ni justification, ni salut, sans la charité. Aussi le double précepte de la sainte dilection renferme-t-il seul la loi, les Prophètles, toute la substance de l'Evangile ; et la gloire dont les Bienheureux sont revêtus dans le ciel est proportionnée à l’amour dont ils étaient embrasés dans le monde. Cet amour, que l’Esprit-Saint nourrit dans leurs âmes, répand sur toutes leurs actions un éclat qui trahit leur humilité. Le zèle de la maison du Seigneur les dévore, et ils ne respirent que pour son service. Tantôt . réunis au peuple chrétien, qu'ils remplissent d’édification, ils font assidûment retentir nos temples du chant des cantiques sacrés ; tantôt livrés en secret aux délices de la contemplation, ils sont absorbés dans les grandeurs éternelles ; tantôt ils viennent avec empressement puiser pour eux-mêmes l'esprit de ferveur dans les sacrements de la nouvelle alliance ; tantôt ils s'efforcent de la répandre avec la bonne odeur de Jésus-Christ, par leurs discours et leurs exemples.
A ces hommages dignes de Dieu, qui les recoit avec complaisance, l'Eglise reconnaît les élus. La justice et la bienfaisance, qui règlent toute leur conduite, excitent par les actions les plus généreuses, le respect et la reconnaissance. Exacts à tout devoir, soumis à toute autorité, fidèles à tout engagement, compatissants pour les malheureux, indulgents pour les faibles, patients pour ceux mêmes qui les outragent, ils ne connaissent jamais ni ennemis, ni rivaux. Faut-il, au contraire, endurer la faim, la soif, la persécution pour soutenir l’innocence opprimée ; faut-il se dépouiller de tous ses biens et se réduire soi-même à l’indigence pour soulager ses concitoyens dans une calamité publique ; faut-il surmonter toutes les répugnances de la nature et affronter les horreurs des maladies les plus contagieuses pour sauver la vie de ses frères, ces efforts ne rebutent point la bienveillance générale des Saints, toujours éclairée, toujours courageuse,
Tels sont les héros de la charité.
C'est ainsi que les vertus propres du christianisme doivent s'élever Vi£S DES SAINTS. — TOME XVII. ÿ
ensemble, par un heureux accord, jusqu’à la perfection la plus sublime, pour former les Saints. L'Eglise romaine, qui se fait un devoir de refuser ses hommages aux vertus médiocres, exige un caractère de grandeur dans la foi, dans l’espérance, et dans la charité de ceux qu’on lui propose. C’est le premier objet de son attention et de l'examen qu’elle fait des vertus, après les questions préliminaires sur la validité des procédures quant à la forme.
Les solliciteurs de la cause cherchent dans la vie des serviteurs de Dieu dont ils poursuivent la béatification, ces traits frappants qui caractérisent l’héroïsme des trois vertus théologales, suivant l’esprit même du christianisme, et la pratique de la Congrégation des Rites, que nous avons tâché d'indiquer en général. Ces actions plus remarquables, mises en avant par le procureur de la cause, sont insérées dans les interrogatoires que font subir aux témoins les commissaires députés par le Saint-Siége. Elles sont ensuite tirées de leurs procédures, avec les preuves qu’on en a trouvées, pour former des articles dans l'extrait qu’on donne aux consulteurs et aux prélats lorsqu'il en faut venir au doute des vertus. Ceux qui défendent la sainteté des serviteurs de Dieu ont à soutenir à cet égard, de la part du promoteur de la foi, quatre contestations qu'ils doivent éclaircir avec une égale évidence : 4° Si les œuvres éclatantes sont suffisamment vérifiées par les enquêtes et les dépositions des témoins ; 2° si ces belles actions prouvent l’héroïsme des vertus qu'il faut établir et sont au-dessus d’une perfection commune ; 3° si les mérites des personnes proposées ont toujours été purs et sans tache, en sorte qu'on n’ait point contre eux de reproches capables de ternir l’éclat de ces vertus ; 4° si l’état de justice est le dernier de leur vie mortelle, et s’ils ont persévéré avec la même gloire dans le service de Dieu jusqu’à leur dernier soupir.
A ces conditions, on admet comme certaine la preuve des vertus théologales et du degré d’héroïsme requis pour autoriser une béatification.