CHAPITRE III
DES VERTUS MORALES ET DU DEGRÉ D'HÉROIÏISME QU'ELLES DOIVENT AVOIR DANS LES SAINTS.
Les devoirs de la religion ne dispensent point un chrétien de ceux que la raison prescrit à tous les hommes. Le sentiment intérieur de la loi naturelle est au contraire le fondement de la morale évangélique ; et les préceptes qui sont mêlés dans l’Ecriture aux oracles de la révélation, ne sont pour ainsi dire qu’un développement de ceux qui naissent avec nous, grayés dans tous les cœurs. Les droits de la pudeur et de l’équité, trop souvent violés par les passions, n’en sont pas moins attestés par une voix secrète et incorruptible, dans toutes les consciences. L'homme n’a pas besoin d’un autre maître pour apprendre à les connaître. Mais le meilleur de tous les maîtres, pour apprendre à les pratiquer, c’est la grâce de Jésus-Christ. La foi ajoute de nouvelles lumières à celles de la raison, et leurs clartés réunies dissipent avec moins de peine les illusions de la cupidité ; l'espérance, toujours mêlée de crainte et de défiance de soi-même, en excitant à la bienfaisance, réprime la vanité qui pourrait en naître ; la charité qui commande aux passions, assure à la sagesse un empire sur l'esprit et sur le cœur d’un vrai fidèle ; et c’est ainsi que les vertus de la religion élèvent les vertus morales au comble de la perfection. Il faut que les héros du chris-
tianisme soient aussi des héros de l'humanité. La prudence, la justice, la force et la tempérance, qu’on appelle vertus cardinales, doivent briller dans ceux qu'on propose à la cour de Rome, de cet éclat qui caractérise la vraie grandeur d'âme, digne d’être offerte en spectacle à tout l'univers.
La prudence est le fruit le plus doux de la raison, cultivée par la réflexion et l'expérience. C’est un flambeau qui luit pour éclairer l’esprit dans toutes ses démarches. Il montre le but où l’on doit atteindre, la carrière qu'il faut parcourir, les moyens qu’on peut employer et les dangers qui sont à redouter. La fausse prudence de la chair, si réprouvée dans l’Evangile, s’égare dès le premier pas, et se trompe dans le choix de l’objet qu’elle se propose. Au lieu de chercher le royaume des cieux et sa justice, l’infidèle, qui ne connaît pas le bonheur de la vie future, et le mauvais chrétien, qui l’oublie, poursuivent avec ardeur la gloire et les délices du monde. Ils se lassent en vain dans les voies difficiles de l’iniquité, dont le terme fatal est la mort éternelle. Plus sage en son choix, la prudence du chrétien n’envisage pour point de vue que le ciel. Tout ce qui conduit à ce terme est un trésor pour elle, tout ce qui peut en éloigner ou retarder sur la route est un piége à ses yeux. Mais la prudence héroïque des Saints est distinguée par une habileté supérieure dans l'ouvrage du salut. C’est par l’état qu'ils ont embrassé, par le plan de conduite qu’ils se sont tracé, par les obstacles qu'ils ont su franchir et les succès qu’ils se sont procurés, que leur vraie sagesse est mise dans tout son jour.
Il n’est point de serviteurs de Dieu qui ne doivent se distinguer par de semblables traits d'intelligence dans l’économie de leur sanctification, s’ils sont préconisés pour les honneurs de la béatification. Ceux que la Providence appelle au ministère sacré, pour l'édification du corps mystique de Jésus-Christ, ou qu’elle charge du poids de la puissance temporelle, pour la paix des Etats et le bonheur des hommes, se montrent encore plus avantageusement par la grandeur de leurs vues, la justesse de leurs jugements, et . la droiture de leurs procédés. Ces actions éclatantes appartiennent à ceux qui sont dépositaires de l’autorité. Mais dans tous les états, la prudence du serpent doit toujours avoir pour compagnie la simplicité de la colombe, Cette aimable vertu nourrit dans le cœur la candeur et la paix ; elle met la droiture et la vérité sur les lèvres ; elle répand sur le front la sérénité d’une joie pure et les grâces de l’affabilité.
La justice conserve les droits de la nature et de la société civile, dont elle remplit les devoirs.
C'est par elle que nous rendons à Dieu les hommages souverains qui lui sont dus : à nos parents, à nos bienfaiteurs, le respect, la tendresse, le dévouement que le sang réclame ou que les services demandent; aux puissances, les honneurs, l’obéissance et le zèle qui leur sont dus ; à ceux qui
- nous sont soumis, la bonté, la patience, la générosité qu’ils ont le droit
. d'attendre ; à tous les hommes enfin, la bienveillance, l'équité, la modération, et surtout les ménagements les plus scrupuleux, pour tout ce qui peut intéresser leur honneur, leur fortune ou leur félicité. Rien de plus sacré pour un chrétien que ces obligations. Rien de plus doux pour les Saints que de les remplir. Le monde se pique d’une probité qu’il oublie souvent, quand il peut y manquer avec impunité et sans déshonneur. Le vrai fidèle, qui l'aime avec moins de faste, ne se permet pas même de la violer par ses désirs. Il sait que son Juge lit au fond des cœurs. Mais les Saints enchérissent encore sur cette exactitude, par leur ardeur et leur empressement,
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La force du chrétien s’exerce contre les ennemis de son salut. Elle emploie son courage à repousser les assauts de la chair, du monde et du démon ; sa patience à souffrir les adversités, les persécutions et les tourments ; son ardeur, à réprimer les persécuteurs de la foi, à défendre les droits de l'Eglise et à venger l'honneur de la religion.
Une intrépidité plus généreuse encore distingue les Saints du commun des fidèles. Ils bravent tous les dangers, renversent tous les obstacles, essuient toutes les rigueurs, et s’exposent sans hésiter à la mort même la plus cruelle, quand la loi l’ordonne ou que la charité les y sollicite. Ce n’est pas seulement dans les martyrs que cette grandeur d'âme paraît au milieu des supplices. Tous les Saints ont des combats à livrer, des victoires à remporter. C’est par la grandeur de leurs efforts, ou la persévérance de leurs travaux, qu’on juge de leur courage. Il faudrait être étranger à l’histoire du christianisme, pour n’avoir pas admiré mille fois ces exemples d’une constance que rien ne peut ébranler.
La tempérance doit être regardée comme un antidote contre les passions, qui sont les maladies de notre esprit. La cupidité désordonnée se transforme, pour infecter nos âmes, en mille façons différentes. Si le cœur se laisse entamer, il n’est point d’excès où l’habitude invétérée du déréglement ne puisse entraîner.
L'orgueil enivre, l’avarice dévore, la sensualité captive. Médecin charitable, la sagesse fortifiée par le secours de la religion nous met en main le fer et le feu pour circoncire nos cœurs et réprimer l’impétuosité des désirs criminels. Elle oppose l'humilité aux transports de l’amour-propre, le détachement aux sollicitudes de l'intérêt, et la mortification aux attraits des plaisirs criminels.
La tempérance des philosophes païens n’eut pour objet que la santé du corps, l’éclat de la réputation, et la tranquillité de l’âme, ou tout au plus cette imperturbabilité stoïque, qui ne fut peut-être qu'une belle chimère. Le chrétien, éclairé par les lumières de la révélation, ne s’étudie pas à p’avoir point de passions. Il sait que la concupiscence est l’apanage de la nature dégradée ; mais il met tous ses soins à s’en rendre le maître par le secours de la grâce, en restituant à la raison l'empire qu’elle eut autrefois sur ses désirs et qu’elle n'aurait jamais dû perdre. Mais c’est surtout dans les Saints qu’il faut admirer la profondeur de l’humilité, l’héroïsme du détachement et la grandeur de la mortification. Leurs discours, leur maintien, leur conduite, annoncent qu’ils se regardent comme un pur néant en la présence de Dieu, comme des serviteurs inutiles dans la maison du Seigneur, et comme des membres à charge à la société. Ils embrassent avec avidité tout ce qui les humilie ; ils fuient avec soin tout ce qui les élève. Non contents de s’anéantir à leurs propres yeux, ils ensevelissent soigneusement leurs bonnes œuvres dans le silence, et voudraient avoir tout l’univers pour témoin de leurs faiblesses. Le désintéressement des Saints n’est pas moins admirable. Leur trésor est dans le ciel à l’abri de tous les événements, et toute l’opulence de la terre ne leur paraît qu’une charge incommode. Tantôt on les voit se dépouiller de toutes leurs richesses par un seul sacrifice qui leur assure à jamais, dans les asiles de la pauvreté, une tranquillité parfaite. Tantôt, fixés par des liens respectables au milieu des embarras du siècle, ils s'y regardent uniquement comme les dépositaires et les économes de leur propre fortune. Prenant à peine pour eux-mêmes le plus strict nécessaire, ils en prodiguent le reste avec un saint empressement aux pauyres de Jésus-Christ. La pénitence des héros du christianisme est encore plus
étonnante. Le seul récit des pieux excès auxquels se livrent la componction et la ferveur, effraie l'esprit, attendrit le cœur, et fait frémir la nature, Les ténèbres des cavernes les plus profondes, la rigueur des climats les plus insupportables, la contrainte des postures les plus gênantes, l’austérité des jeûnes, la continuité des veilles, l’opiniâtreté des travaux, le poids des chaînes et des cuirasses de fer, les pointes des haires, la rudesse des cilices, les coups redoublés, les plaies multipliées, offrent un spectacle qui saisit d'horreur quiconque n’est pas animé du même zèle que les Saints. Eux, au contraire, au milieu de ces souffrances, ne croient jamais en faire assez pour expier l’énormité de leurs fautes ou pour conserver le précieux dépôt de leur innocence.
La loi naturelle inspire à tous les hommes l’horreur des abominations proscrites par la raison et la pudeur. La religion ajoute encore des lois plus précises, et exige une intégrité plus scrupuleuse. Selon l'Evangile, un instant, un désir, un regard, peut la violer. Instruit de la délicatesse de cette vertu et de la fragilité de sa chair, le chrétien met une garde de circonspection sur ses sens, et veille sans cesse à l'entrée de son cœur pour la fermer au poison subtil de la sensualité, et pour repousser la tentation aussitôt qu’elle se présente. Mais le zèle des Saints ne se contente pas de cette défense contre un ennemi domestique qui peut tout à coup devenir un tyran, il lui faut des combats plus rudes et des triomphes payés de leur propre sang.
Les vertus morales, ainsi sanctifiées par les influences de la religion, achèvent de caractériser les grands hommes que l'Eglise doit célébrer dans ses annales, et qu’elle honore sur la terre. La discussion des quatre vertus cardinales et de leur héroïsme succède aussi, dans la pratique de la Congrégation des Rites, à celle des trois vertus théologales.
Ce sont les mêmes lois pour l’examen des faits, la réduction des articles etle détail des preuves. L'ordre des questions est aussi le même entre les solliciteurs de la cause et le promoteur de la foi, pour les quatre difficultés dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.