CHAPITRE IV
DES VERTUS D'ÉTAT, ET DU DEGRÉ D'HÉROÏSME QU'ELLES DOIVENT AVOIR DANS LES SAINTS.
Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et viennent à la connaïssance de la vérité. Le royaume des cieux est ouvert à ceux qui savent le conquérir, sans distinction d'état et sans acception de personne. On à vu des Saints sur le trône comme dans les déserts de la Thébaïde, dans la plus affreuse indigence comme dans la grandeur la plus opulente. Mais
létendue des devoirs prescrits s'accroît ou se resserre, et, pour mieux dire, se diversifie en mille manières, suivant les conditions et les rangs qu'on occupe sur la scène du monde. Les vertus du monarque et celles du solitaire, les obligations des célibataires et celles des époux, les travaux d’un pontife et ceux d’une vierge chrétienne, n’ont de commun, pour ainsi dire, que l'esprit général de la religion, qui doit les animer, et 7 espérance du bonheur éternel, qui doit en être le motif. On n’est souisbnt que trop libre dans son choix pour manquer la place que Dieu paraissait nous destiper, en résistant à la vocation la mieux marquée. C’est un malheur d’au: tant plus déplorable qu’il est pour l'ordinaire sans remède. Mais que notre
sort soit réglé par la sagesse, ou décidé légèrement par le respect humain, il n’en est pas moins vrai qu’en prenant un étaton s'impose des obligations indispensables. En vain on se proposerait d'atteindre à la perfection des autres états. Ces efforts seraient inutiles si dans le même temps on ne s’exerçait aux vertus du sien. Les Saints y doivent exceller autant, et peutêtre plus encore, que dans les autres, qui conviennent indistinctement à tous les fidèles.
L'examen des vertus d’état est donc un objet important qui fixe l’attention de la Congrégation des Rites. Il serait trop long d’accumuler ici le détail de ces devoirs : il suffit de savoir qu'on exige non-seulement une exactitude parfaite à les remplir, mais encore un zèle, un courage, un goût sensible, qui rendent héroïque cette fidélité.
Nous avons tâché d’indiquer les effets les plus sublimes des vertus qui marquent la vraie sainteté. Quelques-uns de ces traits frappants ornent toujours la vie des serviteurs de Dieu, qu'on présente à la cour de Rome pour obtenir le décret de leur béatification : mais il ne faut pas croire qu’il soit absolument nécessaire de les trouver tous réunis. On doit reconnaître des degrés de mérites sur la terre, même dans les Saints, puisqu'il est des degrés de gloire dans le ciel. Chaque Saint a son caractère et ses vertus qui lui sont en quelque sorte propres, parce qu'elles sont plus marquées dans sa conduite. C’est de celles-là principalement qu’il faut attendre des actions héroïques. Mais, en général, suivant le droit établi dans la Congrégation des Rites, toute pratique des vertus qu'on examine est censée porter l'empreinte du véritable héroïsme, quand elle est accompagnée d’ardeur, de facilité, de plaisir et de dangers. Ces quatre conditions décident, et les solliciteurs de la cause doivent s’attacher à établir clairement ces caractères. Le promoteur de la foi fait tout son possible pour les détruire. Cet officier, toujours contraire à la mémoire des Saints, s’exerce principalement sur la difficulté qu’on a de fixer ce juste milieu dans lequel consistent toutes les vertus. Il ne manque jamais de les rapporter à quelque extrémité vicieuse. Le zèle, selon lui, ne sera qu’aigreur ou témérité; la modération, que respect humain ; le détachement, qu'indolence ; la fermeté qu’indiscrétion. Il opposera le précepte de saint Paul aux époux qui vécurent en continence ; la parole de Jésus-Christ à ceux qui n’ont pas tout quitté pour le suivre. Il accusera de délicatesse et d’impénitence ceux qui ne se seront pas livrés aux dernières rigueurs de la mortification ; et au contraire il condamnera, comme homicides d'eux-mêmes, ceux qui se seront consumés par les austérités. Il est facile de repousser ces attaques. Le tribunal qui prononce est trop éclairé pour méconnaître la vérité. Le promoteur de la foi lui-même rend hommage au mérite, quand il revient à la fonction de consulteur, attachée de droit à la sienne.
Pour la rigidité des preuves, la réduction des articles, l'examen des témoins, les formalités des citations, des interrogatoires, des écritures et. des jugements incidents, nous devons renvoyer à la description abrégée de toutes ces procédures, que nous avons donnée dans le second livre de cette analyse. Tout est renfermé, comme en un seul mot, dans le principe si sage et si respectable que nous avons dit être le fondement de toute la forme judiciaire en matière de béatification. Les faits ne sont jamais reçus, dans la Congrégation des Rites, comme suffisamment établis, s’ils ne sont prouvés avec la même exactitude et la même évidence, pour le moins, qu'on exige dans les tribunaux les mieux réglés et les plus indulgents, pour infliger aux criminels la peine de mort par le plus rigoureux supplice.