DU MARTYRE
Les témoins de la divinité de Jésus-Christ, qui scellent de leur sang la profession publique de leur foi, n’ont pas besoin d’un autre titre pour mériter notre admiration et nos hommages. Donner sa vie pour soutenir la vérité de la religion, c’est le comble de la charité chrétienne et le chefd'œuvre du véritable héroïsme. Aussi l'Eglise a-t-elle toujours cru que le martyre expiait toutes nos faiblesses et lavait même la tache héréditaire du premier crime, la mort suppléant aux eaux salutaires du baptême, à la grâce de la pénitence et aux œuvres mêmes de la satisfaction. Ce sentiment est fondé sur l'Evangile. Jésus-Christ a promis de prendre en main, devant le tribunal de son Père, la cause de ceux qui défendraient la sienne devant le trône des tyrans et les siéges des persécuteurs. On a rendu les hommages du culte public aux enfants massacrés par Hérode. On a cru ces premières victimes assez purifiées par leur sacrifice, quoique involontaire. Mais dans un adulte simplement catéchumène, on exigerait le désir sincère d’être lavé dans la piscine salutaire ; et s’il avait eu la facilité de se faire baptiser, sans se mettre en peine d’en profiter, cette négligence imposerait à sa cause un silence éternel. Sur le même principe, un pécheur public dont le crime serait bien constaté, et qui mourrait pour la foi, mais qui dédaignerait de se soumettre au pouvoir des clefs spirituelles pour être absous dans le tribunal de la pénitence et purifié par la grâce avant que d'être offert en holocauste, paraîtrait indigne des honneurs de la canonisation.
Ceux qui manquent absolument des ressources du ministère évangélique, ou qui ne marchent à la mort qu'après s’être fortifiés par l’aliment céleste, passent en un instant des mains de leurs bourreaux dans le sein de Jésus-Christ. L'Eglise romaine, assurée de leur bonheur s’ils ont souffert uniquement et véritablement pour la foi, ne met jamais leurs vertus au creuset, comme celles des confesseurs. A la place de ce doute, on substitue la question de leur martyre même; c’est-à-dire. qu’on examine : 4° s'ils ont subi le dernier supplice ; 2° s'ils ont été mis à mort pour la religion ; 3° enfin, s'ils ont enduré volontairement la peine qui leur était imposée. Chacun de ces trois articles mérite de nous quelque discussion.
On a donné quelquefois le nom de martyrs, même dans l'Eglise primitive, à des chrétiens qui, ayant recouvré leur liberté par des circonstances dont le concours faisait souvent éteindre le feu de la persécution, n’avaient point expiré dans les tourments et qui survivaient au contraire longtemps à leurs combats. Mais le titre le plus ordinaire de ces soldats de Jésus- Christ est celui de confesseurs, devenu plus commun dans la suite. Dans l'usage présent de l'Eglise, ils n’obtiendraient point celui de martyrs. C’est la mort seule qui le donne, de quelque manière qu’on l'ait reçue, ne fûtelle même que la suite d’un long exil, ou d’un rude travail infligé comme une peine par le persécuteur. On exceptera seulement de cette loi d’exelusion, ceux qui sont délivrés par miracle du trépas, ou rendus insensibles aux tortures. Ces prodiges ne les ont-jamais frustrés de la palme glorieusc que l’Eglise décerne.
Le motif de la condamnation est le principal objet à discuter dans la cause d'un martyr. Il faut que le tyran soit véritablement excité par la
haine de la religion, et que le chrétien ne meure que pour elle. On recon-: naît la nature de la persécution souvent aux termes de la sentence, aux discours des juges, à leurs menaces et à leurs promesses, ou du moins à l'espèce de délit qu’ils veulent punir. Par exemple, quand ils ne reprochent aux accusés d’autres crimes que d’avoir accompli les devoirs de la religion ou d’avoir constamment refusé de participer aux abominations prescrites par la loi sainte.
Il est arrivé quelquefois que la fureur industrieuse des persécuteurs empruntait là voix de la plus horrible calomnie pour se déguiser et pour charger de forfaits affreux les fidèles innocents qu'ils voulaient perdre. Ge fut l’article du cruel Néron et de Julien l’Apostat. Mais l'Eglise connaissait trop bien l’esprit de ses ennemis, pour prendre le change. Elle connaissait trop bien ses enfants, pour leur refuser la justice qui leur était due et que les sages mêmes du paganisme leur rendaient. Témoin la lettre de Pline le Jeune à l’empereur Trajan.
De la part de celui qui souffre la mort, il faut non-seulement une volonté véritable de répandre tout son sang pour le nom de Jésus-Christ, mais encore la légitimité bien avérée de ce motif. L'erreur avec l'intention la plus pure ne fait point un martyr. Des opinions fausses ou simplement problématiques, soutenues jusqu’au sacrifice de la vie comme une vérité de foi, ne donnent pas droit à ce beau titre. Mais on le mérite aussi bien en défendant les préceptes de la morale et les droits de la justice ou de l'honneur, et en mourant pour ne les pas violer, qu’en combattant pour les dogmes de la doctrine chrétienne et pour l’unité de l'Eglise.
Le martyr doit avoir souffert avec une résignation entière. Ceux qui seraient tués dans la fuite, ou les armes à la main pour défendre leur vie, ne seraient dignes d’aucun honneur. On peut, il est vrai, sans crime, se dérober à la persécution ou résister à ceux qui voudraient nous massacrer en haine de la foi ; mais alors on ne tient point un rang parmi ses athlètes. Au contraire, on a vu quelquefois dans des chrétiens un excès de courage qui les portait à courir eux-mêmes au-devant des supplices, à exciter des persécutions publiques ou particulières par des démarches d'éclat et à se donner la mort, presque de leurs propres mains, en se précipitant euxmêmes. L'Eglise a toujours condamné cette ardeur indiscrète, comme une témérité dangereuse, qui paraissait plutôt le fruit de l’orgueil que l'effet de la charité. Nous lisons même qu’elle fut souvent suivie d’une honteuse apostasie. C’est pour cela qu’on a refusé constamment les prérogatives du culte solennel à ceux qui semblaient ainsi se martyriser eux-mêmes. On excepte cependant ceux qui paraissaient véritablement animés par une inspiration particulière de l’Esprit-Saint dans de semblables démarches. Par exemple, quand elles étaient accompagnées de révélations et de miracles ;, quand elles étaient nécessaires ou du moins très-convenables pour venger l’honneur de la religion, pour soutenir le courage des fidèles, pour éviter des maux plus grands que la mort, comme serait la prostitution des vierges chrétiennes ; enfin pour réparer le scandale d’une défection précédente. Alors on a tout lieu de croire que ce zèle vient de l'Esprit de Dieu, quoiqu'il paraisse outré dans ses effets.
Mais si la persécution est venue chercher le ES et qu’il ait voulu s’exposer au combat, l’Eglise romaine, avant de l’inscrire dans ses diptyques, veut être assurée qu’il a reçu la mort en vue de la religion et qu’il a persévéré jusqu’à son dernier soupir dans cette offrande libre et volontaire de sa vie. Pour le prouver, il faut avoir des témoins de son supplice qui
répondent de toutes ses actions jusqu’au temps où l’on a dû le perdre de yue. S'il a persisté dans ce moment à confesser la foi, on suppose qu’il est mort dans les mêmes sentiments, à moins qu’on n’eût d’ailleurs des preuves ou des soupçons fondés qu’il s’est démenti dans la suite.
Ces trois articles : la mort, la cause et l’acceptation, caractérisent ainsi le vrai martyre. La procédure, l’ordre et les conditions des enquêtes sont les mêmes que pour l’examen des vertus dont celui-ci tient la place. Nous avons dit que dans l’un et l’autre cas la preuve doit être appuyée par des miracles bien avérés. C’est la matière qui nous reste à traiter,