CARACTÈRES DES VRAIS MIRACLES
Puisque les lois de la nature ne doivent leur origine qu’à la volonté suprême, elle seule à sans doute le pouvoir d'en suspendre l’activité. Si quelquefois de simples mortels ont paru commander aux éléments et détruire pour quelques instants l’ordre invariable de l’univers, c’est que Dieu les avait choisis pour être les instruments de sa puissance.
Il prête cette force quand il lui plaît. Le juste en est le plus souvent dépositaire. Mais quelquefois elle a brillé dans les pécheurs, parce que Celui qui la donne sait obliger l’iniquité même à servir sa justice. Les démons ont été contraints plus d’une fois d’être les ministres de cette autorité qu’ils détestent. De pareils miracles ne perdent rien de leur poids et de leur sainteté par l’indignité des instruments qui sont employés. C'est toujours le Saint des Saints qui les ordonne et qui les opère. Mais aussi les intelligences créées participent en quelque sorte, par la dignité de leur être, à l'empire de l'Eternel sur les créatures. C’est le souffle de Dieu même qui les anime, et cette portion, ou du moins cette image de l'esprit vivifiant qu’il leur inspire, conserve des traits qui marquent son origine. De là cette raison, qui comprend une partie du mécanisme de l’univers. De là ce génie plein d'efficacité, qui se rend maître de la matière, et qui la force à se prêter aux idées que l’esprit humain a conçues, pour donner en quelque sorte un corps à nos pensées. Par cet art nous ajoutons, pour ainsi dire, au pouvoir de la nature; et tous les jours nous donnons à des êtres, que Dieu seul peut tirer du néant, des formes qui ne doivent leur existence qu’à la force de notre esprit et à sa domination sur tous les corps sensibles.
Cependant, la raison seule nous fait soupçonner, et la foi nous rend indubitable, qu’il est au-dessus de nous des êtres intelligents, plus parfaits encore. Affranchis, dès leur création, des liens qui nous attachent à la terre, leurs idées ne dépendent point, comme les nôtres, des organes sujets aux altérations les plus humiliantes, et leur activité n’est pas bornée, comme la nôtre, dans la sphère étroite de ces faibles instruments que nous fournit la nature, ou que l’art nous suggère. Les propriétés de ces esprits supérieurs et leur existence même seraient pour nous des mystères, si la révélation ne pous apprenait à les connaître. Instruits par la religion chrétienne d’une révolution étonnante, nous savons que tous les chœurs célestes furent autrefois éprouvés, qu’une partie demeura fidèle, et que ceux-là, rangés autour du trône de Dieu, sont les glorieux exécuteurs de ses commandements. Les autres se révoltèrent, et leur crime, aussitôt puni qu'il fut commis, leur a creusé des abîmes éternels de supplices et de désespoir. Ces anges dégradés conservent encore dans leur malheur les tristes restes du premier éclat qu'ils eurent dans leur création. Ils ne voient que d’un œil jaloux la nature humaine destinée à les remplacer au séjour des béatitudes éternelles ; ils réunissent tous leurs efforts pour l’entraîner dans leur chute; et le premier péché, malheureusement suivi de tant d’autres, fut l'ouvrage de leur envie et de leur haine. La bonté suprême enchaîne quelquefois cette rage des démons et suspend les effets de leur malice. Mais elle permet souvent qu'ils emploient toutes les ressources de leur intelligence. Alors ils peuvent produire des effets qui nous étonnent par le merveilleux le plus frappant. Ils savent, par la rapidité des mouvements qu’ils donnent à la matière, ou par des forces inconnues pour nous, qu'ils ont l’adresse de mettre en jeu, faire allusion à nos sens et se jouer de notre crédulité. Ces prestiges imitent en quelque sorte les vrais miracles. Les historiens sacrés et profanes nous en ont conservé le souvenir ; et l’on n’a point rougi de les opposer aux véritables merveilles qui confirment notre foi. Mais rien n’est plus faible que cette comparaison, ni plus facile à détruire.
Les prodiges opérés pour l'établissement de la religion l’emportent sur les plus célèbres de ceux qu’on vante avec tant d’emphase en faveur de l’idolâtrie et du mahométisme, autant et plus encore que le ciel n’est élevé
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au-dessus de la terre ; et l’éclat qui sort des miracles de Jésus-Christ et de Moïse fait éclipser la prétendue réputation des autres mieux que le soleil n’éfface en plein midi la plus reculée des étoiles.
Deux règles fort simples, mais bien sensibles, puisqu'elles sont empruntées de la raison même et puisées dans la nature de la certitude humaine : 4° Si ces événements arrivaient sous nos yeux, serions-nous en effet nécessités à croire que Dieu lui-même nous parlerait ? ou, tout au contraire, pourrions-nous suspendre notre persuasion et notre obéissance ? Première question à décider par l’oracle intérieur de la conscience ; 2° Est-il constant que ces prodiges sont arrivés ? les monuments et la tradition qui nous les attestent sont-ils incontestables et authentiques ?
C’est à cette double épreuve qu’il faut mettre également tous les miracles. On voit ceux de l’erreur s’évaporer à ce creuset, comme ces viles substances qui nous offrent quelquefois le brillant des métaux sans en avoir la fixité. Tout au contraire, ceux de la religion non-seulement résistent à tout examen, mais encore ils en sortent plus éclatants. Il n’est personne de bon sens qui voulût persister dans l’incrédulité, s’il avait éprouvé par luimême ce que Dieu fit par Moïse et ce que Jésus-Christ opéra. Mais il n’est personne qui puisse révoquer en doute la vérité. des témoignages qui nous aitestent ces merveilles, quand il aura compris la force invincible des raisons qui concourent à nous en assurer.
C'est en partant de ces deux principes qu’on se pénètre aussi d’un souveérain mépris pour les faux miracles. La plupart ne sont appuyés que sur des bruits populaires, des récits vagues faits par des écrivains faibles et superstitieux, ou que sur des impostures manifestes, comme ceux d’Apollonius de Tyane, dont l'historien est si pleinement convaincu de contradiction et de mensonge. D’autres méritent à peine par eux-mêmes d'occuper un instant l’attention d’un esprit raisonnable, tant ils ont peu de rapport avec l’idée de la grandeur et de la vérité souveraine. Ainsi, quand on pèse scrupuleusement ces miracles au poids de la conviction intérieure, le sentiment qui nous en reste, c’est que la plupart sont absolument incapables de persuader entièrement, et que les autres n’ont pas la moindre apparence d'authenticité.
Parmi les premiers, cependant, on en peut remarquer plusieurs qui passent en effet toutes les forces de la nature humaine. On n’y reconnaît pas à la vérité le bras du Tout-Puissant, qui n’a pas plus de peine à contredire formellement les lois de la nature qu’à les conserver dans leur état; mais aussi l'on y trouve des événements extraordinaires et merveilleux qu’il n’est jamais en notre pouvoir de produire. Quand ils sont opérés pour confirmer l'erreur ou pour s'opposer aux victoires de la religion, nous ne balançons pas à les attribuer aux esprits malfaisants; les incrédules qui nous les objectent rient de cette réponse. Ils pensent que c’est un triomphe pour eux de nous y réduire, et ils n'hésitent point à l’appeler une défaite. Mais ils n’en prouvent cependant ni le ridicule ni l'insuffisance. Rien au contraire de plus facile que d’en établir la solidité. Quoi! la raison ne ditelle pas qu’il peut exister des intelligences pures, et qu’elles auraient sur la matière plus d’empire que nous ? l'existence de ces esprits etle soulèvement de plusieurs d’entre eux contre les hommes, contre la foi, contre les bonnes mœurs, n'est-elle pas un des dogmes contenus dans la révélation ? cette révélation n'est-elle pas elle-même appuyée sur des fondements inébranla-
bles ? Lors donc qu’on vient attaquer la foi par de prétendus prodiges, on est en droit de répondre qu’ils sont dans l’ordre même de la religion, puis-
qu’elle enseigne à les prévoir et qu’elle avertit de se mettre en garde contre leur séduction.
Il faut donc partir de ce point, comme d’un centre fixe et permanent, pour juger tous les faits merveilleux. L’éternelle vérité n’est jamais en contradiction avec elle-même. La Foi chrétienne et l'Eglise sont ses ouvrages, fondés par les prodiges les plus grands et les plus incontestables. Cette supériorité des miracles opérés en faveur de la religion étant si sensible, on ne peut raisonnablement leur en opposer d’autres. Cette opposition seule doit faire rejeter ces prétendus prodiges comme des illusions de la crédulité, ou des prestiges des démons.
De là sont nées ces règles pleines de sagesse et de clarté qui servent de guide à l’Eglise romaine pour discerner les vrais miracles. Cinq qualités principales en font le caractère : 1° L'Æfficacité. L'esprit d’erreur est borné dans son pouvoir, tandis que l’autorité de Dieu n’a point de limites. Souvent le merveilleux que le démon suppose n’a qu’une vaine apparence, parce qu’il fascine les sens ou séduit l’attention par des ressemblances, tandis qu’un vrai miracle opère dans la réalité. 2° Za Durée. Souvent le. prestige n’a qu’un instant, et tout rentre aussitôt dans l’ordre. 3° L'Utilité. Dieu ne prodigue point sa puissance en vain. Des traits puérils et des changements qui n’aboutissent qu’à causer de la frayeur ou de l’étonnement, sont indignes d'occuper un homme raisonnable, à plus forte raison d’être produits par un ordre particulier de la Providence. On peut encore moins supposer que la sagesse suprême se prête à des scènes indécentes ou ridicules, semblables à celles dont on a quelquefois voulu repaître la populace; de même qu'il serait impie de croire qu’elle favorise des desseins injustes et pernicieux. 4° Le Moyen. C’est par la prière, l’invocation de l’adorable Trinité, de la sainte Mère de Jésus-Christ, ou des âmes bienheureuses, que s’opèrent les vrais miracles. C’est par de pieux désirs et des œuvres méritoires qu’on les obtient. Les faux prodiges se font par des évocations du démon, des artifices honteux et des actions extravagantes. 5° L'Objet principal. Dieu ne peut avoir en vue que sa gloire et notre bonheur. Le triomphe de la vérité, le règne de la justice, sont les seuls motifs dignes de sa bonté, toujours infiniment sage.
Tous ces principes, dont l'application est si facile et si concluante, se réduisent à celui-là seul, qui contient tout dans sa fécondité. Le Maître de la nature est le Dieu de la vérité, non le Dieu du mensonge. Il a parlé manifestement par mille et mille prodiges pour fonder la religion catholique. Il est impossible qu’il agisse ou qu’il parle pour la démentir.