‹ Les petits BollandistesChapitre 50 sur 281 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

Si la foi de l'Eglise catholique et les pratiques de sa discipline sont rejetées par les sectaires, c’est qu’ils ignorent pour la plupart les dogmes que nous professons et l’esprit qui dirige nos cérémonies. La canonisation des Saints est un exemple bien frappant de cette injuste prévention, dont il semble que la probité seule devrait les faire rougir. Ils accusent de supersition et d’idolâtrie le culte que nous rendons sur la terre aux Bienheureux; ils regardent les procédures de la Congrégation des Rites comme un jeu concerté pour en imposer plus gravement au peuple incrédule ; enfin, ils se déchaînent sans pudeur contre les souverains Pontifes, comme s'ils étaient les auteurs de toutes les supercheries qu’ils supposent dans toutes les procédures. Rien de plus injuste et de plus téméraire que ces trois préjugés. On a pu le voir dans la suite des règles que nous venons d'exposer.

4° L'origine des jugements de béatification et de canonisation est respectable pour les protestants mêmes. Ne font-ils pas gloire de nous rappeler aux premiers siècles de r’Eglise, et d’adopter toute la discipline de ces temps voisins de Jésus-Christ et des Apôtres ? Mais on leur a montré, dans le commencement de cet essai, toutes les pratiques du culte religieux qu'on rend aux Saints, établies clairement par les monuments les plus assurés et les plus vénérables de l’histoire ecclésiastique. Ils ont pu voir les Bienheureux invoqués avec confiance, leurs reliques honorées avec affection, leurs fêtes solennisées avec la plus grande pompe, dans les premiers âges du christianisme. Ces honneurs n'étaient point alors une idolâtrie. Jamais les mérites des Saints n’ont été regardés comme indépendants de ceux de Jésus-Christ, et leur autorité n’a jamais paru tirer sa force que de la miséricorde infinie du Tout-Puissant. Quand il couronne leurs vertus, il ne récompense que ses propres dons. Toute la grandeur des Saints vient de la grâce ; mais leur gloire et leur pouvoir n’en sont pas moins réels, quoiqu’ils n’effacent jamais la distance incompréhensible de la créature au Créateur. Nos hommages sont encore réglés sur ces dogmes, aussi clairement professés par nos docteurs que par les disciples de saint Polycarpe, ; dans sa lettre citée dès le premier chapitre de cet ouvrage, et par les Pères de tous les temps.

Comment se peut-il faire que ces vérités, si vénérables dans la bouche des anciens, deviennent des blasphèmes dans la nôtre? et par quel sort, des sentiments et des actions unanimement applaudis dans les plus beaux jours

du christianisme sont-ils des abominations dans notre siècle ? C’est aux ministres de la prétendue réforme à nous expliquer ce mystère.

2° Les procédures de la Congrégation des Rites, loin de mériter la censure des ennemis de la cour de Rome, sont dignes au contraire de leur admiration et de leur étonnement. C’est la sagesse la plus profonde qui dicte les lois de cette jurisprudence, et l'attention la plus scrupuleuse qui les fait observer.

On ose défier la malignité la plus ingénieuse d'inventer, pour démasquer l’imposture ou pour prévenir l'erreur, des moyens plus assurés et plus prompts que ceux qui sont mis en œuvre dans toutes les informations des commissaires et dans les jugements de ce tribunal. On emploie tout ce que la religion du serment a de plus sacré, et la crainte des censures ecclésiastiques de plus imposant, pour tirer la vérité de la bouche des témoins. On s'assure de leur capacité, de leurs mœurs et de leur désintéressement, par toutes les précautions que la prudence humaine a jamais pu suggérer. On agit avec tant de lenteur et de maturité, on revient si souvent et avec tant d'application sur les mêmes objets, qu’on n’a rien à craindre de la précipitation et du zèle enthousiaste. Qu’on suive le détail des actes juridiques, indiqués seulement en gros dans le second livre de cette analyse, et l’on concevra l’authenticité des faits qui sont constatés par tant de preuves. Quand on considère les procès de l’ordinaire et l’examen qu'ils subissent à Rome, les nouvelles enquêtes des commissaires apostoliques sur les mêmes sujets qu’on discute avec la même sévérité, les informations particulières sur les vertus et sur les miracles, l’héroïsme qu’on exige dans celles-là, les caractères qu'on requiert dans ceux-ci, les articles qui sont rédigés à Rome, les doutes qu’on agite dans les Congrégations, les chicanes du promoteur de la foi, les disputes qu’on excite exprès entre les médecins et les autres experts qu’on appelle à ces questions, on ne peut qu'être effrayé de cette multitude d'obstacles qu’il faut vaincre pour parvenir à mettre en évidence la sainteté des serviteurs de Dieu dont on poursuit la béatification.

Si quelqu'un veut encore douter de l’authenticité des preuves qui résultent de ces actes si solennels, il faut donc qu'il érige un nouveau tribunal dans l’univers, qu’il indique à tous les hommes un autre ordre de certitude pour des faits, et qu'il déteste comme des monstres de cruauté les magistrats qui décernent des peines contre les coupables, dans toutes les sociétés du monde. Si c’est une extravagance d’en venir à ce point d’incrédulité sur les faits, comme tous les gens sensés en conviendront sans peine, il faut donc que les calomniateurs de l'Eglise romaine avouent qu’ils n’ont blâmé sa discipline que pour en avoir ignoré jusqu'ici les maximes.

3° Enfin, quand même, par impossible, on pourrait supposer quelque illusion ou quelque supercherie dans toute l'affaire d’une canonisation, il est impossible absolument qu’elle vienne de la cour de Rome. Et ce sera toujours l'injustice la plus odieuse de l’en rendre responsable.

La Congrégation des Rites délègue des prélats pour dresser sur les lieux toutes les informations générales et particulières. On leur envoie des articles pour les diriger dans les interrogatoires qu'ils doivent faire subir aux témoins. Ces articles contiennent des faits bien clairs et bien positifs, mis en ayant par les solliciteurs de la cause. Ces faits établissent ou les vertus

héroïques, ou les miracles. C’est aux juges délégués à recevoir les dépositions, et aux témoins à dire s’ils ont vu ou non ce qu’on leur demande. Les actes sont portés à Rome. Là, d’abord, on les examine sur la forme, pour savoir si les règles de la procédure ont été bien observées; secondement,

si les faits sont bien justifiés. C’est de là que dépend toute la force de la certitude, et la cour de Rome n'’influe en rien sur cet article.

Si les témoins pris à serment et interrogés au pied des autels, étaient assez malheureux pour se parjurer, ou si l’on supposait des commissaires assez impies pour prévariquer dans un ministère si saint et si peu susceptible de l'intérêt des passions, il faudrait tout au plus déplorer la faiblesse humaine. Mais on ne pourrait s’en prendre ni aux cardinaux ni aux consulteurs de la Congrégation. Tout ce qu’on trouve de leur part dans la suite des enquêtes, c’est une exactitude portée jusqu’au scrupule, même le plus minutieux en apparence, pour maintenir toutes les règles ; c’est un enchaïnement de difficultés qui ne finissent point, pour éclaircir tout jusqu’à l'évidence et dissiper les moindres nuages.

Les frais immenses qu’exigent tant d’écritures et tant d'officiers différents qu’il faut employer pour les dresser, ne doivent point encore être un sujet de reproche de la part des adversaires de l'Eglise catholique : ces actes juridiques sont multipliés pour assurer les faits qu’ils paraissent révoquer en doute. S'ils trouvent qu’on en fait trop, ils avoueront donc que la certitude est établie par des précautions excessives ; ils seront obligés de rendre hommage à l’exactitude de la cour de Rome, et de nous accuser de trop de défiance, au lieu de nous reprocher notre crédulité. Les principes et les procédures de la Congrégation des Rites sur les vertus et les miracles, qui règlent la forme et le fond des procès de béatification et de canonisation, ne peuvent donc être trop approfondis. Cette connaissance fait seule l'apologie de l'Eglise romaine et de sa discipline.

Ce Traité est tiré de la Patrologie de M. l'abbé Migne.

AVEC L’INDICATION DES OUVRAGES QUI S'Y RAPPORTENT SOIT DIRECTEMENT, SOIT INDIRECTEMENT

Une riche portion de la littérature chrétienne, c’est, sans contredit, la science hagiographique, celle des écrits qui traitent des Actes des Saints. C'est sur cette science, immortalisée par les incomparables travaux des Bollandistes, que nous entreprenons ici une étude sommaire.

L'ordre chronologique est celui que nous avons cru devoir suivre de préférence. Nous parlerons donc successivement :

1° Des Origines des Collections hagiographiques ;

2° Des diverses Collections hagiographiques qui ont précédé l'œuvre bollandienne et lui ont préparé la voie ;

3° De l'Hagiographie monumentale des Bollandistes ;

4° De l'Hagiographie moderne et contemporaine.

4° Des Origines des Collections hagiographiques.

Rome est le point du monde chrétien où nous rencontrons les plus anciens vestiges des travaux de ce genre. Les premiers diptyques, les premiers Calendriers, les premiers martyrologes, les premiers actes des martyrs rédigés par les soins des notaires de l'Eglise romaine, telles furent les collections hagiographiques primordiales.

Nous avons déjà parlé des notaires créés par saint Clément (66-77), et de leurs fonctions . L'œuvre, inaugurée sous les auspices de ce zélé pontife, fut fidèlement continuée par saint Antère (235-236). Il est dit de lui qu'il fit une recherche attentive des actes des martyrs dans les compilations des notaires, et qu’il les déposa sous la garde des quatorze Eglises ; car le plan de Rome s'était développé, les sept églises primitives avaient été doublées, et maintenant, sous les quatorze quartiers de la Rome impériale, étaient cachées autant de cités souterraines qui allaient bientôt devenir, au grand jour, la Rome chrétienne. Comme saint Clément, le pape saint Antère fut la victime de son zèle pour ces annales sacrées.

Saint Fabien (236-250) prit immédiatement sa place et poursuivit le même dessein avec une nouvelle ardeur. Il ajouta aux notaires des sousdiacres qui recueillaient les actes intégralement et les transmettaient aux diacres. C'est comme un premier tribunal de canonisation à trois degrés : Jes notaires, qui saisissent au premier jet toute la scène d’un martyre ; les sous-diacres, qui transcrivent intégralement les sigles des notaires ; les diacres, qui président, et qui, dès l’origine, ressortissent à un juge supérieur et suprême, le Pontife lui-même. «

Rome fut donc témoin et dépositaire de ces confessions glorieuses., Saint Luc, dès l’origine, lui confia les Actes des Apôtres. Le premier historien connu de l'Eglise, saint Hégésippe, vint de Jérusalem à Rome, vers 177, reconnaître et interroger les archives du Christianisme. Jules Africain vint dans le même but dans la capitale du monde chrétien, et fit un recueil spécial des actes des martyrs de Rome et de l'Italie.

Cet exemple donné par Rome chrétienne devint rapidement comme le foyer d’un grand mouvement analogue en Occident et en Orient. Les diverses Eglises échangèrent les fastes de leurs martyrs; toutes les transmirent à Rome et en reçurent de semblables : tels furent les premiers vestiges de l’hagiographie collective.

> 2° Des diverses Collections hagiographiques qui ont précédé

l’œuvre bollandienne et lui ont préparé la voie,

Nous passerons successivement en revue les collections hagiographiques de l'Eglise Orientale, celles de l'Eglise Grecque, celles de l'Eglise

Latine.

4° Eglise orientale. — L'hagiographie a trouvé des interprètes dans les trois idiomes de l'Eglise orientale, que l’on peut appeler sacrés, comme

1. Voir notre dissertation sur les marlyrologes (tonte xvir, page 26).

ayant été plus spécialement affectés à la liturgie orthodoxe : l’arménien, le syrtaque et le copte.

En Arménie, tout commence à saint GRÉGOIRE L’ILLUMINATEUR ! (257-393). A lui remonte la liturgie arménienne, et par conséquent les premiers travaux officiels sur l’hagiographie. Moyse DE CaoRène, Mezrop, le patriarche GiouT, Moyse IT, ETIENNE, archevêque de Siunia, Kaxicu, abbé du monastère d’Adon, dénnèrent à la science qui nous occupe la première impulsion. Le patriarche GréGomme II, surnommé Veghajazer (c’est-à-dire l'Ami des Martyrs), la porte à son apogée. Il eut d’illustres imitateurs dans Ner- SÈs DE LAMPRONE et GRÉGOIRE DE PARLAVÈRE. Le premier choisit pour son œuvre capitale une We des Peres, contenant les monuments, les maximes et les histoires des saints anachorètes. Le second donna sa dernière forme au ménologe arménien et l’augmenta de plusieurs actes importants; il enrichit en outre la liturgie arménienne de plusieurs hymnes d’une merveilleuse suavité, qui se chantent encore.

L’hagiographie de l’antique église chaldéo-syriaque a eu son plus illustre représentant dans la personne de saint MaruTHas, évêque de Tagrite, en Mésopotamie (mort vers 449). Abordant cette étude sacrée avec le zèle d’un apôtre, il rédigea et recueillit avec le plus grand soin les actes des martyrs couronnés pendant la persécution de Sapor. La Providence lui ménagea pour ce pieux travail de précieux auxiliaires : autour de lui vivaient les témoins oculaires, les contemporains, les spectateurs, les martyrs eux-mêmes ; il avait vécu au milieu d'eux; si plusieurs, si le plus grand nombre s’en était allé à Dieu, il pouvait interroger leurs compagnons survivants ; il écrivit sous la dictée des évêques, des vieux prêtres, des vieillards les plus dignes de foi. Son œuvre a été retrouvée et publiée par le savant Assémani. Les disciples de saint Maruthas traversèrent une persécution nouvelle; l’un d’eux en écrivit les annales, malheureusement perdues en grande partie. Les Passionnaires enfouis dans les monastères de la Thébaïde eurent un meilleur sort : un assez grand nombre d’entre eux furent

découverts dans ces derniers temps et allèrent enrichir le Musée britannique. Notre Bibliothèque nationale possède également quelques actes syriaques.

Enfin, l’Eglise copte nous a légué un assez grand nombre de manuscrits hagiographiques contemporains des anachorètes de la Thébaïde. Dans son catalogue de la Bibliothèque Borgia, de Velletri, Georges ZoéGaA, archéologue danois, en a donné des analectes aussi intéressants qu’inexplorés.

2° Eglise grecque. — L’hagiographie grecque a comme trois phases qui semblent suivre le déclin successif de l'Eglise dont elle célèbre les héros. On peut appeler la première période celle des nofatres, la seconde celle des panégyristes, la troisième celle des compilaleurs ou métaphrastes.

Comme la Rome chrétienne, la Grèce catholique eut ses notaires chargés de la rédaction des actes des martyrs. Prenant pour base de leur texte les actes proconsulaires dont chaque page devait être teinte du sang

des témoins du Christ, ils respectèrent religieusement le fond et la forme.

primitive, y ajoutant seulement et quelquefois un prologue, une dédicace, des synchronismes de dates, de courts appendices sur la mort et la sépulture des martyrs, la fondation d’une église, une translation, des miracles;

1. Voir la notice de saint Grégoire J'Tlnminatenr, au 80 septembre (tome xr, page 580).

la plus notable addition fut une homélie qui accompagnait la lecture publique. Car on faisait alors avec la plus grande pompe, du haut de l’ambon des lecteurs, au milieu de l’assemblée des fidèles, la promulgation anniversaire des actes des martyrs. Un sacellaire ou censeur, celui que sa science et sa sagesse rendaient le plus recommandable, surveillait sévèrement la révision des textes admis aux lectures de l’ambon devant le peuple et le clergé; les diacres et les sous-diacres présidaient à ces lectures solennelles et réglaient le cérémonial des psalmodies qui les accompagnaient,

Quand l'ère de la paix eut succédé pour l'Eglise à celle de la persécution, les actes des martyrs furent remplacés par les actes des saints confesseurs. Fatalement, la rédaction de ces derniers actes devait être confiée à la plume des panégyristes. Pour rédiger l’apothéose d’un martyr, il n’y avait qu'un drame à faire saillir en larges traits; le tableau parlait assez haut. Mais cette longue et majestueuse agonie de l’anachorète et du pieux confesseur appelle la réflexion; l’éloge se formule à l’aise et en règle; les vertus se classent, les sacrifices se multiplient, les victoires se comptent ; et l'intervention supérieure par le miracle, la vision, l’extase, s’observe et se constate de propos délibéré et par la nécessité du sujet.

D'’illustres maîtres, saints confesseurs eux-mêmes, tracèrent le plan de ces nouveaux actes. Il nous suffit de citer S. ATHANASE, patriarche d’Alexandrie (+ 373); Evacre (+ 399); HÉRACLIDE, moine de Scété (+ 402); le prêtre

Run (+ 410); saint JÉRÔME, prêtre et docteur de l'Eglise (+ 420); PALLADE,

évêque d'Hélénople (+ 420); saint AsTÈRE, évêque d’Amasée (v° siècle); Tr- MOTHÉE, patriarche d'Alexandrie (v° siècle); CassiEN (+ 440); saint Nic, anachorète et docteur de l’Eglise (+ 450); Tuéoporer, évêque de Cyr, en Svrie (+ 458); le moine Denys le Petit (+ 540); saint GréGorre DE Tours (+ 595) ; saint GRÉGOIRE LE GRAND (+ 604); saint Jean CimaquEe, docteur de l'Eglise (+ 605); saint SopnRoxe, patriarche de Jérusalem (+ 619); le moine Jean Moscaus (+ 620); le vénérable BÈèpe (+ 735) !.

Enfin, à l’époque où s’abaitirent sur l'Eglise grecque ces grands désastres qui amenèrent la consommation de son schisme avec l'Eglise romaine, l’hagiographie passa au stérile labeur des paraphrastes, des métaphrastes, des compilateurs. Le célèbre Srméon Locotuère de Constantinople (x° siècle) fut l’un des plus illustres représentants de l’hagiographie de cette époque. Il recueillit un grand nombre de vies de Saints, restées

1. Pour ne parler que des Grecs (nous aborderons en leur lieu, dans la suite de cette histoire, les hagiographes latins), Pallade est le principal auteur de l'Æisfoire Lausiaque (histoire des moines qui vécurent dans les laurés ; ainsi appelée parce qu'elle est dédiée à un certain Lausus). 11 vécut dans la Thébaïde, fut moine de Scété, y eut pour maîtres l'abbé Evagre et saint Dorothée ; pour ami, saint Nil ; pour compagnons, son propre frère, et'la plupart des Saints dont il a décrit la vie et recueilli les maximes. Son livre se lisait publiquement dans les Eglises ; — Héraclide a écrit le premier recueil intitulé : Paradis ou Jardin de délices ; — Timothée d'Alexandrie a laissé, selon Sozomène, des Vies des illustres moines, qui ne sont point parvenues jusqu'à nous ; — on à également perdu une œuvre du célèbre Théodoret, intitulée : l'Æistoire amie de Dieu ou la Discipline des ascètes ; — mais il nous reste le délicieux Pré spirituel de Jean Moschus ; il l'écrivit dans la laure de saint Sabas, après avoir visité la Syrie, l'Egypte, l'Afrique, et pénétré de solitude en solitude jusqu'en Occident,

Ces auteurs citent, comme leurs devanciers, quelques ouvrages d'hagiographie dont nous ne connaissons plus que les titres : une Æisfoire ecclésiastique de Philon, de Philippe, de saint Anastase d'Antioche ; un Vouveuu Paradis et des Eglogues d’Agape de Crète; des Æglogues ascétiques de Jean de Jérusalem ; un Zégendaire de la laure de saint Sabas, par Arsène de Pédage. — D'autres ouvrages anonymes sont également à peine connus par des lambeaux ou des versions latines : les Apophthegmes des Pères et le Géronticon, cités par Moschus; le Livre des saints Hommes on Exposition des douze Pères, traduite par les diacres de Rome ; des Paterica, mentionnés dans le typique de saint Sabas; des Gerontica, qui parvinrent aux mains de saint Pierre Célestin, lequel en fit un abrégé ; le grand Zeïmonarion ou Prairie verdoyante, cité par Photius; d'innombrables ascetica, gnomica, hypomnemata, parænetica, enfouis dans les bibliothèques en de volumineux manuscrits. — Le cardinal Pitra, Ætudes sur da collection des Actes des Saints, par les révérends Pères Jésuites Bollandistes (Paris, Lecoffre, 1850, in-So).

jusqu'alors éparses dans les archives des églises et des monastères. Fort maltraité par les auteurs modernes, qui lui reprochent d’avoir accueilli sans discernement les fables les plus ridicules et d’avoir supprimé des faits authentiques rapportés par des contemporains, il a été défendu par le Père Bollandus. Ses principales vs, au nombre de cent vingt-deux, ont: été d’ailleurs insérées, en grec et en latin, dans les Acta Sanctorum 1,

3° Eglise latine. — L’hagiographie de l'Eglise latine essaya ses premières forces sur un double théâtre, et s’attacha à conquérir un double domaine en abordant successivement deux genres de collections, les Passionnaires et les Vies des Pères. Les Passionnaires contenaient les Actes des martyrs, des Apôtres, des vierges : ils étaient lus publiquement dans les basiliques chrétiennes. Nés à Rome, ils se répandirent rapidement dans les diverses . Eglises de la catholicité : l’Angleterre, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique en possédèrent dès l’origine. Les Vies des Pères sont une œuvre collective sortie des travaux immenses de rédaction et de traduction de la première société hagiographique que l’on connaisse. Elle eut Rome pour centre, les Papes pour protecteurs. Saint JÉRÔME, RurIN, saint SULPICE- SÉVÈRE, CASSIEN, saint GRÉGOIRE LE GRAND et une foule d’autres, ont attaché leurs noms à cette œuvre immortelle qui eut une vogue illimitée : Grégoire de Tours, Bède, Usuard, Raban, Adon, tous les hagiographes des siècles postérieurs, et même les canonistes, Gratien, Burchard, saint Anselme, y ont puisé avec une égale confiance. Le recueil s’enrichit en traversant les siècles, et inspira une foule d’autres compilations analogues,

Désormais en possession de son double domaine, les Actes des martyrs et ceux des confesseurs, l’hagiographie latine va ouvrir la série de ses collections générales. Suivons ses progrès à travers les siècles.

vue siècle. — Le vir siècle eut l'honneur de prendre l'initiative de ces collections générales. Tandis qu’en Espagne le diacre PAUL DE MÉérina reproduit, pour sa patrie, les dialogues de saint Grégoire dans les Gaules, saint CÉRAUNE (+ 621), archevêque de Paris, fait un recueil des gestes des martyrs ; saint FoRTUNAT (530-600), évêque de Poitiers, se fait l’historiographe des saints évêques ; saint Prix (+ 674), évêque de Clermont, s’attache spécialement aux panégyriques des martyrs; le patrice DYNAME entreprend l’histoire de quelques saints abbés de Lérins et de l’Aquitaine ; enfin, Jonas ne Bopgio écrit une série d’actes destinés en grande partie à illustrer les Pères du désert de Luxeuil.

vie siècle. — Deux noms fameux suffisent à la gloire du vur° siècle. Le diacre Paul WaARNErRIDE (740-801), entreprenant une revue du monde : chrétien presque tout entier, se fait l'historien de saint Grégoire le Grand, de saint Benoît et de sainte Scholastique, de saint Maur de Glanfeuil, de saint Cyprien de Carthage, de saint Pierre de Pavie, de saint Germain de Constantinople, de saint Pierre de Damas, et rédige les vies des saints évéques de Metz et de Pavie. Le vénérable BÈne (673-735) laisse un précieux martyrologe et les vies des Pères d'Angleterre, que sa patrie, en dépit de son protestantisme, admire avec sagesse. Son œuvre est lue publiquement au monastère de Lindisfarne et corrigée par les plus doctes d’entre les moines.

Ix° siècle. — Le Ix° siècle est l’époque des grands martyrologistes ? ; les hagiographes, toutefois, ne lui font pas défaut. Saint Lupcer (743-809),

1. Voir la notice de Siméon Métaphraste, dans notre volume consacré aux Vénérables (t. xv, p. 718). 2. Voir tome xvzr, page 26.

apôtre de la Saxe, compose les Actes des apôtres de l’Allemagne ; le bienheureux Rapan Maur (776-856), archevêque de Mayence, rédige ceux de sainte Madeleine et de sainte Catherine; Ruporpme (+ 865), son disciple, moine de Fulde, publie les actes de sainte Liobe et raconte les vertus et les miracles des Saints honorés dans son abbaye; ALMANN (+ 884), moine de Hautvilliers, commence le légendaire de la Champagne ; saint Paschase RADBErT (+ 865), abbé de Corbie, semble avoir entrepris un Vewsiria pia,

puisé dans les archives publiques de Rouen; saint BENOIT (750-821), abbé

d’Aniane, donne comme diverses éditions du Vifæ Patrum dans son Code et ses Concordances des Règles, dans son Homiliaire et ses extraits des Pères ; ANASTASE LE BIBLIOTRÉCAIRE (+ 888) embrasse tout le cycle hagiographiqne dans sa récension du Ztbher Pontificalis et dans ses traductions nombreuses des légendes grecques; le pape saint Nrcoras [°° (+ 867) met en ordre, dans deux volumes, des leçons en grec et en latin pour le Propre du temps et des Saints de toute l’année : ce lectionnaire grec-latin est perdu ; enfin WozrxArp, moine de Hasern, au diocèse d'Eichstædt, en Bavière, rédige la première Année chrétienne connue, présentant une série continue de légendes pour tous les jours de l’année. Cet ouvrage inédit est divisé en douze livres.

x° et x1° siècles. — Nous abordons une époque malheureuse pour l’hagiographie : les Normands s’abattent sur les lieux saints et brûlent églises et abbayes ; le feu dévore les légendes conservées dans les trésors des basiliques. La recomposition forcée des fastes des Saints est demandée aux souvenirs des vieillards. Pour suppléer à la stérilité des légendes oubliées, on invoque les Muses : la masse des écrits hagiographiques des x° et x1° siècles est en rhythme ou en prose rimée.

Remy (+ 918), moine de Saint-Germain d’Auxerre, compose un traité sur toutes les fêtes des Saints; FLopoarp (894-966), chanoine de Reims, consacre aux 7riomphes des Martyrs et Confesseurs de l'Eglise latine un poëme encyclique en dix-neuf livres ; HucpaLp (+ 930), dans les cloîtres de Saint- Amand, de Saint-Bertin, de Saint-Vaast, s’adonne exclusivement à la rédaction des actes des Saints ; saint FRamBAuD l’imite en Angleterre ; GOTCELIN (+ 1010), moine de Saint-Bertin, débrouille le premier l’hagiographie bretonne, et fournit le fond de l’ouvrage de Capgrave, la Légende anglicane ; saint RapBoD (+ 918), évêque d’Utrecht, dans ses #eurs des Saints Bataves (ouvrage malheureusement perdu), recueille les pieux souvenirs de son Eglise ; Carrious, prêtre de Stavren, rédige un Zégendaire frison qui n’est point parvenu jusqu’à nous; enfin, saint Onon DE CLunY (879-942), Apson, abbé de Montier-en-Der (+ 992), Taéorroy, abbé d’Epternach (+ 1110), MarouarD, écolâtre de la même abbaye (+ 952), Diier, abbé du Mont-Cassin (+ 1087), JEAN, moine de Saint-Amand, BERMER, abbé d'Homblières (+ 982), Anezsozne, évêque d'Utrecht (+ 1027), Am8on, abbé de Fleury

(+ 1004), Anam DE Pams, TaerBauD, chanoine de Rouen, laissent des ou-

vrages hagiographiques estimés,

xu® siècle. — Le xn° siècle est l’époque des grandes collections monastiques. UpazscHALK (+ 1126), abbé de Saint-Ulric d’Augsbourg, et ADELBERT, prieur du même monastère, se réservent l'honneur d’écrire les Passionnaux de leur abbaye ; Liurozre, moine de Monsée (Autriche), rédige pour son couvent un Passionnal remarquable ; Pxzrppe, abbé de Parc (+ 1148), en compose un pour le sien ; BaLpric, abbé de Bourgueil, puis évêque de Dol, compose les vies de plusieurs Saints de Bretagne; Earmer (+ 1137), moine de Cantorbéry, rédige un grand nombre d'actes et compose un traité sur

AE PTS D? Cr : F. LR 4400 LS TER . er” Ne!

90 HISTOIRE ABRÈGÉE

les Mémoires des Saints; CÉSAIRE D’HERSTERBACE (+ 1227), religieux allemand de l'Ordre de Citeaux, réunit douze livres de Dialogues sur les Merveilles des Saints ; ALEXANDRE DE SOMMERSET (+ 1255) parcourt tout le champ de l’hagiographie dans un Abrégé des Histoires bibliques, dans un Festival des heures canoniques, et dans deux livres sur les Gestes, passions et miracles des martyrs ; le B. Joacim (+ 1202), fondateur et abbé de Flore, en Calabre, compose un livre sur les Souverains Pontifes ; RaintEr, de Liége, écrit les actes des bienheureux évêques de sa province; VINCENT, de Beauvais (+ 1264), religieux jacobin bourguignon, fait, sous le titre de Speculum historiale, une vaste compilation des actes des Saints,

xm® siècle. — Le fait caractéristique du xmr° siècle est l’apparition de la Zégende dorée du B. JAGQUES DE VORAGINE, archevêque de Gênes (1230- 1298). Cette œuvre, préparée par l’Æpitome des Vies des Saints de BArTrÉ- LEMY DE BRAGANCE (1270), et le Speculum historiale de VINCENT DE BEAUVAIS (1264); imitée dans le Zégendaire inédit de Prerre ne Cnr0ZzA (1310), la Bible des Pauvres, de Jacques pe HANAPES, et la Somme historiale de saint Anro- NIN DE FLORENCE, a été tour à tour louée, critiquée, défendue, abandonnée, puis remise en honneur de nos jours, traduite et lue, sans hostilité, même par les protestants et les hommes du monde. Cédons, sur ce sujet, la parole au P. Bolland : « Certes, je n’approuve point tout ce qui est écrit dans ce livre. Je ne doute pas, néanmoins, qu'il n’ait suivi des monuments anciens ; je trouve, en effet, que bon nombre des histoires qu’il renferme concordent avec des actes anciens et sincères. Je ne les ai point tous interrogés, car, la source trouvée, il n’est pas besoin de descendre aux ruisseaux; mais chaque fois que ceux-ci se sont présentés à moi les premiers, j’ai cru devoir examiner s'ils remontaient bien à la source ; c’est sur les anciens que j'apprécie la valeur des abrégés et des paraphrases. Je pense donc qu’il y a injustice dans le jugement dédaigneux des modernes sur la légende dorée ».

xiv° et xv° siècles. — Les hagiographes continuent à se recruter dans les cloîtres. Guy DE CASTRES (1327), abbé de Saint-Denis, fait une glose sur le martyrologe d’Adon, en quatorze livres ; des auteurs anonymes nous donnent un Collectaire des Saints Moines, accompagné de gloses sur leurs vies ; les Vies, sentences et sermons des moines et un Sanctilogium ou Encyclopédie des Saints; GuILLAUME DE Caxors, abbé de Saint-Paul de Rome, compose, sous le titre de Collectaire, des offices propres, qui sont un double trésor pour la liturgie et l’hagiographie. JEAN DE TINMOUTH, moine de Saint-Alban, entreprend de rassembler et de mettre en ordre les vies des Saints de l’Angleterre, de l’Ecosse, de l'Irlande et du pays de Galles, et donne à son recueil le titre de Sanctilogqium servorum Dei. BERNARD Gutponis (ou de Guy), évêque de Tuy, puis de Lodève (+ 1331), fait un vaste recueil des actes anciens, dont plusieurs sont restés dans la grande collection des Bollandistes; PIERRE DE NaraztBus, de Venise ‘, évêque d'Equilée, travaille à un grand catalogue des Saints, où il entreprend de faire entrer l’abrégé de leur vie. Au xv° siècle apparaissent les actes homélitiques et mystiques : les Apophthegmes de saint François, les Paroles d'or du Père Grzes, le Livre des Frères de l'Ordre des Précheurs, le Livre des Sœurs Unter--

1. Son nom vénitien était Dei Natali, d'où il a fait naturellement de [Vatalibus en latin, comme les Conti et les Visconti se sont nommés de Comitibus, de Vicecomitibus. I1 s'appelait aussi fort souvent Vatalis, comme les Conti et les Visconti, Comes et Vicecomes. D'autres ne le nomment que Pierre de Verise, du nom de son pays natal, ou Pierre Equilin, du nom de son siége épiscopal. Tillemont l'appelle ordinairement Pierre des Noëls.

dinden de Colmar, etc., etc. À cette époque appartient aussi le précieux recueil d'actes des Saints, composé sous le titre de Sanctuaire, par Boni Mowsrice, de Milan.

xvi® siècle. — Voici venir le siècle des Saints, l’époque fameuse des grandes œuvres encyclopédiques. On commence à se plaindre de toutes parts de la décadence des études hagiologiques ; on regrette que le génie ait manqué aux historiens des Saints, et au génie l’éloquence ; on déplore vivement que la fiction et le mensonge aient envahi le domaine sacré de lhagiographie. Un grand besoin se fait sentir, celui de restituer à la gloire des Saints les textes de la tradition.

En France, Jacques Le FÈvRE (+ 1537), docteur de Sorbonne, et, en Espagne, ANTOINE DE LeBrixA (1522), entreprennent de publier tous les actes originaux des martyrs ; Georges Wiceurus de Fulde (1510-1573), fait paraître en Allemagne, sous le titre d’/agiologe, une belle histoire des Saints, extraite avec beaucoup de fidélité des auteurs sacrés et ecclésiastiques ; Jean Marponar, vicaire général de Burgos, compose un abrégé des Vies des Saints fort loué par Baronius. Mais deux noms surtout conquirent l’immortalité dans ce siècle de la renaissance des études hagiographiques : LiPoMANr el SURIUS.

Aloysio Liromant: (+ 1559), entreprit de donner au monde catholique des vies des Saints rédigées sur un plan suivi et grave. Devenu successivement évêque de Modon, de Vérone et de Bergame, puis secrétaire de Jules III, légat du Saint-Siége et président du concile Trente, il publia, dans les rares loisirs de ses hautes fonctions, six tomes in-folio, de 1551 à 4560 ; les Vies des Saints y sont rangées au fur et à mesure qu’elles arrivent sous la main du collecteur, tantôt par biographies isolées, tantôt selon l’ordre du calendrier, tantôt par grandes séries et accompagnées de notes où commence à poindre la critique hagiographique.

Laurent Surius de Lubeck (1522-1578), religieux de Saint-Bruno , à Cologne, entreprit, dans la paix de sa cellule, de polir l’œuvre de Lipomani, et fit une nouvelle compilation des Vies des Saints en six volumes in-folio (4570-1575), rangées selon l’ordre du calendrier romain. Outre ce plan régulier, il fit un triage dans les vies publiées par Lipomani, élagua en bon nombre toutes celles qui pouvaient donner prise à la malveillance, ajouta, par compensation, beaucoup de pièces inédites, et passa hardiment sur toutes, par crainte des puristes, le timide pinceau d’une élégante et pieuse latinité. Sa peur alla jusqu’à des retranchements, à des omissions calculées. Il y revint encore dans une seconde édition qu’il n’eut pas le temps d'achever. Le Père MosanDer, de la même Chartreuse de Cologne, y mit la dernière main. Des éditeurs anonymes, une troisième fois, reprirent cette malencontreuse restauration des monuments primitifs. L'œuvre ainsi retouchée, atteignit douze volumes (Paris, 4618), et perdit de plus en plus : son originalité, son authenticité, sa valeur historique, dogmatique et littéraire ! ; elle eut néanmoins tant de vogue, que les éditions s’épuisaient à mesure que les volumes paraissaient. Chaque nouvelle vie latine passait aussitôt dans toutes les langues vulgaires : Honxponts, VELLERS, LÆMUREL, ENGELGRAVE, RIBADENErRA, André Duvaz, Arnaud d’ANpicy, s’aidant les uns des autres, en composèrent, pour le peuple, les Fleurs des Saints, unique bibliothèque du pauvre, trésor de toutes les familles, leur aliment aux veillées d’hiver, leur délassement aux jours non ouvrables.

1. Quelques années auparavant, deux autres Chartreux, Lippcolo et Grasius, en avaient donné deux éditions réduites et portatives, élégatument imprimées à Cologne (1604-1616).

r P'ASÈTE er ta PRES U? RATER LE

L'initiative avait été largement prise ; toutefois l’œuvre de restitution des monuments de la tradition catholique restait encore imparfaite. Un professeur des Jésuites de Douai était destiné à combler cette lacune : il s'appelait Héribert Rosweype. A lui la gloire d’avoir été le précurseur des Bollandistes.

8° De l’Hagiographie monumentale des Bollandistes.

Le Père Héribert RoswEYDE avait l'habitude de passer ses loisirs de professeur à visiter les bibliothèques des abbayes flamandes. Aux vacances scolaires de l’année 1599, parcourant celle du monastère bénédictin de Liessies (qui s'élevait jadis près de la petite ville d’Avesnes, au diocèse de Cambrai), il se prit à y chercher de préférence quelques vies de Saints. Un grand nombre de Passionnaires tombèrent sous ses yeux, et ce fut là qu’il conçut le premier dessein des Ac{a Sanctorum.

Ce n’était point une passion, mais une vocation, qui poussait le P. Rosweyde à étudier les actes des Saints. Sitôt que ses supérieurs lui eurent laissé le champ libre, il parcourut une à une toutes les bibliothèques de la Belgique ; il s’entoura d’auxiliaires, de copistes, de correspondants. D’une nature ardente, il ne pouvait se contenir en voyant le dédain de son époque envers la mémoire des Saints, malgré son engouement si superstitieux pour les moindres reliefs d’antiquité profane. En 1607, il publia lintroduction du travail qu’il projetait. Or, il annonçait dix-sept volumes infolio, deux sur la vie et les fêtes du Christ et de sa sainte Mère, un sur les fêtes solennelles des Saints, un sur les fêtes non chômées d’autres Saints ou sur leurs actes liturgiques, douze pour les acta sincera des Saïnts de tous les mois, un pour les martyrologes, et enfin les deux derniers pour huit catégories de notes et treize tables. D’après son plan, il ne s'agissait de rien moins que de « conquérir de toutes parts » fconquirere undequaque) les vies connues et inconnues des Saints ; de les collationner toutes avec les manuscrits et les plus anciens livres ; de leur restituer leur style primitif et leurs parties intégrales ; de les illustrer de notes, d’éclaircir les obscurités, de concilier les contradictions; de disserter sur les noms des auteurs, les tourments des Saints, les types des images, les rites sacrés et profanes, la chronologie, la chorographie, le glossaire. 11 tenta seul, pendant vingt ans, de coordonner et d’exécuter ce plan, et, en 1629, il commença enfin la rédaction de son grand ouvrage. Il ne demandait que donze ans pour en finir et allait livrer les premières feuilles à l'impression, quand la mort l’arracha à ses projets (5 octobre 1629).

La Compagnie de Jésus veilla sur l'héritage de Rosweyde et chargea le P. BoLanp (né au village de BollanG, près Julemont, dans le Limbourg, le 18 août 1596, mort le 12 septembre 1665) de poursuivre son entreprise. Le nouvel hagiographe trouva plus d’une déception en parcourant les matériaux de son prédécesseur. Sur dix-sept volumes annoncés par celui-ci, il rencontra, pour les trois premiers, des titres, pour les douze suivants, des textes à peine coordonnés, presque rien pour la partie la plus importante, la critique générale des actes. D'ailleurs, il changea de fond en comble le plan primitif. Au lieu de donner séparément une masse de textes continus, et de rejeter pour la fin des notes indéfiniment ajournées, il résolut d’entourer chaque vie d’un commentaire ; il dressa avant tout son martyro-.

loge ; il prit celui de l'Eglise romaine, changeant l’ordre et plaçant les Saints, non pas selon leur rang hiérarchique, mais selon leur date ; il ajouta tous ceux qu’un titre public de culte plaçait dans les martyrologes particuliers ; il lui fallut encore en éliminer, déplacer, ajourner un grand nombre ; enfin, il dut combler les lacunes laissées par Rosweyde, qui n'avait exploré que la Belgique, reprendre toute la correspondance et l’étendre au monde entier. Bolland ne recula pas devant une exploration aussi vaste que l'Eglise universelle. II compta sur ces innombrablese nfants de saint Ignace, jetés aux quatre vents du ciel. Il convia d’autres encore à concourir à son œuvre. Gette active correspondance quadrupla les matériaux primitifs. De toutes les parties du monde, les légendes, les passionnaires, les offices propres, les authentiques des reliques, les procès de canonisation et de translations, les copies et les originaux s’amoncelèrent dans les deux étroites cellules abandonnées sous les toits de la maison d’Anvers au nouvel hagiographe.

Héritier de toute la naïve confiance du Père Héribert Rosweyde, le Père Bolland menait de front, à lui seul, les douze mois, comptant bien ne pas mourir sans en finir. Il était depuis cinq ans à son travail : les impatients le pressaient ; le vieil abbé de Liessies, entre autres, ne supportait pas d’avoir à mourir sans que rien n’eût paru. Le Père Bolland réclama des auxiliaires; Godefroi Henschenius de Venrad (1600-1681) et Daniel Papebroch d'Anvers (1628-1714) furent désignés pour devenir ses collaborateurs. Tels furent les trois patriarches de l’hagiographie monumentale rêvée par Rosweyde.

Le plan définitif des Acta Sanctorum était arrêté : restait à partager la tâche entre les collaborateurs. Bolland resta à Anvers, chargé du travail de cabinet ; Henschenius et Papebroch explorèrent à diverses reprises la France, l'Allemagne, la Hongrie, la Bohême, l'Italie et les Espagnes, recueillant des trésors immenses et transmettant à Bolland des notes précieuses. Quand ils revinrent, au bout de longues années, de leur excursion littéraire et scientifique, on composa, avec les dépouilles opimes qu'ils rapportaient de tous les coins de l’univers, et les richesses envoyées antérieurement par la foule compacte des correspondants, un vaste musée, une gigantesque bibliothèque hagiographique.

C'est de cette source féconde et du travail persévérant de plusieurs siècles que sont sortis les nombreux in-folio de cette monumentale collec tion des Acta Sanctorum. Cette œuvre était trop belle et trop noble pour ne . pas être éprouvée dans la personne de ses auteurs : rien ne manqua aux Bollandistes de ce que la contradiction et la persécution ont de plus amer. On nous saura gré de passer sous un silence discret les tracasseries locales, les pamphlets, les querelles des Franciscains, des Carmes, des Bénédictins, etc., la censure inquisitoriale d’Espagne, qui vinrent arracher nos graves hagiographes au calme nécessaire à leurs travaux : oublions ces tristes souvenirs de l’ère scandaleuse des controverses, et disons un mot de la persécution.

Le 20 septembre 1773, des commissaires impériaux parurent aux mêmes jours dans toutes les maisons des Jésuites, pour y lire la bulle de Clément XIV et les lettres patentes de Marie-Thérèse, prononçant la dissolution de la Société. Les Bollandistes furent expulsés de leur maison d’Anvers, et leur musée transformé en académie militaire. Un abbé de Caudenberg demanda à abriter les hagiographes et leur bibliothèque; mais en 4780 Caudenberg fut supprimé à son tour et les hagiographes replacés

ans l’ancienne maison des Jésuites de Bruxelles. En 1788, le conseil aulique ordonnait la suppression des pensions et cessait de reconnaître la sogiété des hagiographes. Le musée des Saints fut vendu 21,000 florins à L'abbé de Tongerloo ; mais le 6 décembre 1796, cette abbaye fut fermée, es religieux furent expulsés. Qu’allait devenir le musée? A défaut des moines, le ciel suscita quelques hommes de ferme et de villages, illettrés gt pauvres, qui abritèrent sous le toit de leurs chaumières ces trésors proscrits, retrouvés maintenant (depuis 1825), et replacés sous la garde du patriotisme, de la science et de la religion.

Muets pendant quarante ans (1796-1836), les Bollandistes ont enfin repris leurs travaux : les chambres belges ont décrété la continuation des Acta Sanctorum, et ce sont les proscrits de la veille qui accomplissent cette œuvre deux fois séculaire de leurs pères. Les successeurs de Bolland, d’Henschenius et de Papebroch ont dressé leurs tentes au collége Saint- Michel de Bruxelles. Le premier volume de continuation a paru en 4847 (il commence par les actes de sainte Thérèse, 16 octobre); le dernier qui soit sorti des presses est le tome xu d'octobre (il s'arrête au milieu du 29 de ce mois).

Qu'il nous soit permis, pour clore ce travail sommaire sur les Acta Sanctorum, de nommer au moins les principaux auteurs de cette œuvre monumentale, puisqu'il nous est impossible de donner une notice spéciale sur chacun d’eux.

Première série, comprenant ceux qui ont poursuivi leurs travaux hagiographiques jusqu’à leur mort : Jean Bozcann / Bollandus), de Bolland, près Julemont, en Limbourg (1596-1665); — Godefroi HENSCHEN (Henschenius), de Venrad, en Gueldre (4600-1681); — Daniel Paresrocx (Papebrochius), d'Anvers (4628-1714), — Daniel JanniNcr /Janningus), de Groningue (4650- 4723); François BaErTs {Baertius), d'Ypres (1651-1719); — Jean-Baptiste du SoLLIER {Sollerius), de Herseau, près Courtrai (4669-1740); — Jean PIEN (Pinius), de Gand (1678-1749), — Guillaume Cuyrers (Cuperius), d'Anvers (1686-1741), — Pierre van den Boscx (Boschius), de Bruxelles (1689-1636); — Jean STILTINGK (Stltingius), de Doervick (1703-1762); — Constantin Suys- RENE (Suyskenius), de Bois-le-Duc (1714-1774); — Jean PERtIER (Perierius), de Courtrai (1711-4762); — Urbain Sryexer (Sticherus), de Dunkerque (1747-1753);

Deuxième série, comprenant ceux qui se retirèrent de la société Bollandienne ou survécurent à la suppression de ses travaux .: Jean LIMPEN (Limpenius), d’Aalbeck, en Limbourg (1709-1755); — Jean van de Verne {Veldius), d'Anvers (41747); — Jean CLÉ /Cleus), d'Anvers (1722-1800); — Corneille de Bre {Byeus), d'Elverdinghe (1727-1801); — Jacques de Be (Bueus), de Halles (1728-1808); — Joseph Guesquière (Ghesquierus), de Courtrai (1731-1802) ; — Ignace Husex (Hubenius), d'Anvers (1737-1789) ;

Troisième série, comprenant les religieux de divers Ordres qui, après la dispersion de la Société de Jésus, partagèrent les travaux de quelques vo- Jumes des Acta : Jean-Baptiste Fonson {Fonsonus), de Bruxelles (1757-1826); : — Anselme BErTHoD / Berthodus), de Rupt, en Franche-Comté (1733-1788); — Siard van Dycx /Dickius), de Tongerloo (1759-1830); — Cyprien van den Goor /Gorius), de Turnhout (1759. 1838), — Mathias Srarz (SRE de 1 a és (1761-1826) ;

Quatrième série, comprenant les nouveaux Bollandistes : Joseph van der More, de Menin (né en 1791) ; — Joseph van Hecke, de Bruges (né en 1795); — Benjamin Bossue, de Poperingue(né en 4804) ; — Victor de Bucx, d’Audenarde (né en 1817); — Antoine TinNeBroECK, de Waelwich, en Hollande (1816-1855); — Edouard CARPENTIER ; — Remi de Bucu; — Henri MATAGNE.

4 De l’Hagiographie moderne et contemporaine.

Les études hagiographiques reçurent des travaux immortels des Bollandistes une impulsion salutaire. Plus appréciées désormais, elles furent cultivées avec un soin plus jaloux et sous mille formes diverses. Pour mettre quelque ordre dans la suite de cette dissertation, nous diviserons l'Hagiographie moderne et contemporaine en plusieurs classes :

1° Hagiographie générale, traitant indifféremment de tous les Saints, sans distinction de nationalité, de date, de catégorie, etc., etc. ;

2° Hagiographie nationale, s’occupant des Saints particuliers de chacune des nations chrétiennes ;

3° Hagiographie provinciale, donnant l’histoire des saints des provinces englobées dans les nations ;

4° Hagiographie diocésaine, ou Légendaire des Saints plus particulièrement honorés dans chaque diocèse ;

5° Hagiographie locale, s occupant exclusivement des fleurs de sainteté qui se sont épanouies dans telle ou telle ville ;

6° Hagiographie des divers Ordres, Apôtres, Martyrs, Religieux, etc., etc. ;

7° Hagiographie chronologique, traitant des Saints de tel ou tel siècle ;

8° Hagiographie des Individus ou Monographies.

Page 1