‹ Les petits bourgeois (volume 2)Chapitre 10 sur 31 · SN · texte numérisé non relu

SN

Etil posa la pile sur la cheminée. ; | — D'ailleurs, dit Dutocq, nous pouvons nous enaller par la. chambre à coucher.

— Eh bien, adieu, dit le Provençal.en leur ouvrant-la

porte perdue par laquelle on communiquait du cabinet

dans la chambre à coucher. — Entrez, mon cher monsieur. Thuillier, cria-t-il au beau de l’Empire,

Et, quand il l’eut vu à la porte de son cabinet, il alla -

reconduire ses deux associés par sa Chambre, par son ca-

binet de toilette et sa cuisine, dont la porte donnait sur .

le carré.

— Dans six mois, tu dois être le mari de Céleste, et te trouver sur le trottoir... Tu es bien heureux, toi, tu ne t'es pas assis sur les bancs de la police correctionnelle deux fois, comme moi! la première en 1825 pour un procès de tendance, une suite d'articles que je.n’avais pas faits, et la seconde fois pour les bénéfices d’une commandite qui nous a passé devant le nez! Allons! chauf-

fons ça, sac-à-papier ! car, Dutocq,et moi, nous avons crâ- :

nement besoin chacun de nos vingt-cinq mille francs; et bon courage, mon ami! ajouta-t-il en tendant sa main à Théodose et en faisant de ce serrement de main une épreuve. |

Le Provençal donna sa main droite à Cérizet et serra la sienne avec une chaleureuse expression.

— Mon enfant, sois bien sûr que, dans aucune position, je n’oublierai celle d’où tu m'as tiré pour me mettre à cheval ici... Je suis votre hamecçon, mais vous me donnez

la plus belle part, et il faudrait être plus infâme qu’un

forçat qui se fait mouchard pour ne pas jouer franc jeu.

Dès que la porte fut fermée, Cérizet regarda par le trou de la serrure afin de voir la figure de Théodose:; mais le Provençal s'était retourné pour aller retrouver Thuillier, et son défiant associé ne put surprendre l'expression que prit sa physionomie.

Ce ne fut ni du dégoût ni de la douleur, mais de la joie qui se peignit sur cette figure devenue libre. Théodose voyait s’accroître les moyens de succès, et il se flattait de se débarrasser de ses ignobles compères, auxquels il devait tout d’ailleurs. La misère a des profondeurs insondables, à Paris surtout, des fonds vaseux, et, quand un noyé revient de ce lit à la surface, il en ramène des immondices attachées à son corps ou àses vêtements. Cérizet, ami jadis opulent, le protecteur de Théodose, était la fangeuse souillure encore imprimée au Provençal, et l’ancien gérant de la commandite devinait qu’il voulait se brosser en se trouvant dans une sphère où la mise décente était de rigueur.

— Eh bien, mon cher Théodose, dit Thuillier, nous avons espéré vous voir chaque jour de la semaine, et chaque soir nous avons vu nos espérances trompées. Comme ce dimanche est celui de notre diner, ma sœur et ma femme m'ont chargé de vous prier de venir.

— J'ai eu tant d’affaires, dit Théodose, que je n’ai pas eu deux minutes à donner à qui que ce soit, pas même à vous que je compte au nombre de mes amis, et avec qui j'avais à causer. |

— Comment! vous pensez donc bien sérieusement à ce que vous m'avez dit? s’écria Thuillier én interrompant Théodose.

— Si vous ne veniez pas pour nous entendre, je ne vous estimerais pas autant que je vous estime, répondit la Peyrade en souriant. Vous avez été sous-chef; donc, vous avez un petit reste d’ambition, et chez vouselle est diantrement légitime! Voyons! entre nous, quand on voit un Minard, une cruche dorée, aller complimenter le roi, se pavaner aux Tuileries ; un Popinot en train de devenir ministre: et vous, un homme rompu au travail administratif, un homme qui a trente ans d’expérience, qui a vu six gouvernements, repiquant ses balsamines... Allons donc !... Je suis franc, mon cher Thuillier, je veux vous pousser, parce que vous me tirerez après vous... Eh bien, voici mon plan. Nous allons avoir à nommer un membre du conseil général dans cet arrondissement, et il faut que ce soit vous! Et, dit-l en appuyant sur ce mot, ce sera vous! Un jour, vous serez le député de l’arrondissement, quand on réélira la Chambre, et cela ne tardera pas... Les voix qui vous auront nommé au conseil municipal vous resteront quand ils’agira de la députation, fiez-vous à moï...

— Mais quels sont donc vos moyens? s’écria Thuillier fasciné.

— Vousle saurez, mais laissez-moi conduire cette longue et difficile affaire; si vous commetiez quelque indiscrétion sur ce qui se dira, se tramera, se conviendra entre nous, je vous laisse, et votre serviteur!

— Oh! vous pouvez compter sur le mutisme absolu d’un ancien sous-chef, j'ai eu des secrets...

— Bien! mais il s’agit d’avoir des secrets avec votre femme, avec votre sœur, avec M, et madame Colleville.

— Pas un muscle de ma figure ne jouera, dit Thuillier - en'se mettant au repos. |

— Bien! reprit la Peyrade, et je vais vous éprouver. * Pour être éligible, il faut payer le cens, et vousne le payez pas.

— Pardon! pour la députation au conseil général , "je suis en mesure : je paye deux francs quatre-vingt-six centimes. |

— Oui, mais pour la députation à la Chambre, le cens est de cinq cents francs, et il n’ya pas de temps à perdre, car il faut justifier de la possession annale.

— Diable! fit Thuillier, d’ici à un an, arriver à être imposé de cinq cents francs.

— À Ja fin de juillet, au plus tard, vous les payerez:; mon dévouement pour vous va jusqu'à vous livrer le secret d’une affaire à vous faire gagner trente où quarante mille francs de rente avec un capital de cent cinquante mille francs au plus. Mais, chez vous, c’est votre sœur qui, depuis longtemps, a la direction des affaires d’intérêt; etje suis loin de le trouver mauvais; elle a, comme on dit, la meilleure judiciaire du monde : il faudra donc commencer par me laisser conquérir l'affection, l'amitié de mademoiselle Brigitte en lui soumettant ce placement, et voici ma raison, Si mademoiselle Thuillier n’avait pas foi en mes reliques, nous éprouverions des tiraillements; puis est-ce à vous de dire à votre sœur qu’elle mette l'immeuble en votre nom? Il vaut bien mieux que l’idée vienne de moi. Vous serez, d'ailleurs, juges l’unet l’autre de l'affaire. Quant à mes moyens de vous pousser au conseil municipal de la Seine, les voici : Phellion dispose d’un

LES PETITS BOURGEOIS. Te

. quart des voix du quartier, lui et Laudigeois l’habitent

depuis trente ans, on les écoute comme des oracles, Jai un ami qui dispose d’un autre quart, et le curé de Saint-Jac-

ques, qui ne manque pas d’une certaine influence due à

ses vertus, peut avoir quelques voix. Dutocq, en relation,

ainsi que le juge de paix, avec les habitants, me servira,

surtout si je n’agis pas pour mon compte; enfin Colleville, comme secrétaire de la mairie, représente un AE des voix.

— Mais vous avez raison, je suis nommé! s’écria Thuillier.

— Vous croyez ? dit la Peyrade d’un son de voix effrayant d’ironie; eh bien, allez seulement prier votre ami Colleville de vous servir, vous verrez ce‘qu'il vous dira... Jamais triomphe, en matière d'élection, ne s’enlève par le

candidat lui-même, mais par ses amis. Il ne faut jamais rien demander soi-même pour soi-même, il faut se faire prier d’accepter, paraître sans ambition,

— ba Peyradel... s’écria Thuillier en se levant et prenant la main du jeune avocat, vous êtes un homme trèsfort.

— Pas autant que vous, mais j'ai mon petit mérite, ré-

pondit le Provençal en souriant.

— Et, si nous réussissons, comment vous récompenserai-je ? demanda naïvement Thuillier,

— Ah ! voilà... Vous allez me trouver impertinent; mais songez qu'il ya chez moi un sentiment qui fait tout ex-

cuser, car il m’a donné l'esprit de tout entreprendre!

J'aime et je vous prends pour confident.….

— Mais qui? dit Thuillier,

— Votre chère petite Céleste, répondit la Peyrade, et mon amour vous répond de mon dévouement; que ne ferais-je pas pour un beau-père! C’est de l’égoïsme, c’est travailler pour moi...

— Chut! s’écria Thuillier,

— Eh! mon ami, dit la Peyrade en prenant Thuillier par

Ja taille, si je n’avais pas pour moi Flavie, et si je ne savais pas tout, vous en parlerais-je? Seulement, attendez-la sur ce sujet, ne lui en touchez pas un mot. Écoutez-moi ; je suis du bois dont on fait les ministres, et je ne veux pas Céleste sans l’avoir méritée : aussi ne me la donnerez-vous que la veille du scrutin d'où votre nom sortira le nombre de fois nécessaire pour que ce soit celui d’un député de Paris. Pour être député de Paris, il faut l'emporter sur Minard : il faut donc annuler Minard, il faut garder vos moyens d'influence, et, pour obtenir ce résultat, laissez Céleste comme une espérance, nous les jouerons tous... Madame Colleville, vous et moi, nous serons un jour des personnages. Ne me croyez pas, d’ailleurs, intéressé : je veux Céleste sans fortune, avec des espérances seulement... Vivre en famille avec vous, vous laisser ma femme au milieu de vous, voilà mon programme... Vous le voyez, je suis sans aucune arrière-pensée. Quant à vous, six mois après votre nomination au conseil général, vous aurez la croix, et, quand vous serez député, vous vous ferez faire officier... Quant à vos discours à la Chambre, eh bien, nous les écrirons ensemble! Peut-être faudra-t-il que vous soyez l’auteur d'un livre grave sur quelques matières

moitié morales, moitié politiques, comme les établisse-

ments de charité considérés à un point de vue élevé,

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comme la réforme des monis-de-piété, dont les abus sont

effroyables. Attachons une petite illustration à votre

non... cela fera bien, surtout dans cet arrondissement. Je vous ai dit : « Vous pouvez avoir la croix et devenir membre du conseil général du département de la Seine. »

Eh bien, croyez en moi; ne pensez à me mettre dans

votre famille que quand vous aurez un ruban à votre boutonnière, et le lendemain du jour où vous siégerez à la Chambre. Je ferai plus, cependant : je vous donnerai quarante mille francs de rente...

— Pour chacune de ces trois choses-là seulement, vous auriez notre Céleste!

— Quelle perle! dit la Peyradée en levant les yeux au ciel, j'ai la faiblesse de prier Dieu pour elle tous les jours. Elle est charmante, elle tient de vous, d’ailleurs... Allons donc! est-ce à moi qu'il faut faire des recommandations! Eh! mon Dieu, c’est Dutocq qui m'a tout dit, A

ce soir! Je vais chez les Phellion travailler pour vous. Ah!

il va sans dire que vous êtes à cent lieues de penser à moi pour Céleste :.… autrement, vous me couperiez bras et jambes. Silence là-dessus, même avec Flavie! Attendez qu’elle vous en parle. Phellion, ce soir, vous violera pour avoir votre adhésion à son projet et vous porter comme candidat.

— Ce soir, dit Thuillier.

— Ce soir, répondit la Peyrade, à moins que je ne le trouve pas.

Thuillier sortit en se disant :

— Voilà un homme supérieur! nous nous entendrons toujours bien, et, ma foi! nous pourrions trouver diffici-

2, Sorcme-mebie GEL EEE"

nu

lement mieux que lui pour Céleste; ils vivront avec nous, en famille, et c'est beaucoup; il est brave garçon, bon homme. di

Pour des esprits de la trempe de Thuillier, une considération secondaire a toute l'importance d’une raison capitale. Théodose avait été de la plus charmante bonhomie. |

La maison vers laquelle Théodose se dirigea, quelques moments après, avait. été l’hoc erat in votis de Phellion pendant vingt ans; mais c'était aussi la maison des Phellion, comme les brandebourgs de la redingote de Cérizet en étaient les ornements nécessaires.

Ce bâtiment, plaqué contre une grande maison, sans autre profondeur que celle des chambres, une vingtaine de pieds, était terminé à chaque bout par une espèce de pavillon à une seule fenêtre. Il avait pour principal agrément un jardin large d'environ trente toises et plus long que la façade de toute l'étendue d’une cour sur la rue, et un bosquet planté de tilleuls. Au delà du second pavillon, la cour avait, du côté de la rue, pour fermeture, deux grilles au milieu desquelles s'ouvrait une petite porte à deux battants,

Cette construction, en moellons enduits de plâtre, élevée de deux étages, était badigeonnée en jaune, et les persiennes en étaient peintes en vert, ainsi que les volets du rez-de-chaussée. La cuisine occupait le rez-de-chaussée du. pavillon qui donnait sur la cour, et la cuisinière, forte et grosse fille, protégée par deux chiens énormes, faisait les fonctions de portière. La façade, composée de cinq fenétres et des deux pavillons avancés d’une toise, était d’un

style. Phellion. Au-dessus de la porte, il avait incrusté une tablette en marbre blanc sur laquelle se lisait, en lettres d'or : Aurea mediocritas. Au-dessus du méridien tracé dans un tableau de cette façade, il avait fait inscrire cette sage maxime : Umbra mea vita, sic!

Les appuis des fenêtres avaient été récemment remplacés par des appuis en marbre rouge du Languedoc, trouvés chez un marbrier. Au fond du jardin, on apercevait une statue coloriée qui faisait croire aux. passants qu'une nourrice allaitait un enfant. Phellion était son propre jardinier, Le rez-de-chaussée se composait, uniquement d’un.salon et d’une salle à.manger, séparés par la cage de l'escalier et dont le palier formait antichambre. Au bout du salon.se trouvait une petite pièce qui.servait de cabinet à Phellion.

Au premier étage, les appartements des deux époux et celui du jeune professeur ; au-dessus, les;chambres des enfants et des domestiques, car Phellion, vu son àge et. celui de sa femme, s'était chargé d’un domestique mâle. âgé d'environ quinze ans, surtout depuis que son fils avait percé dans l’enseignement. À gauche, en entrant dans la cour, on voyait de petits communs qui servaient à serrer le bois, et où le précédent propriétaire logeait un portier. Les Phellion attendaient sans doute le mariage de leur fils le professeur pour se donner cette dernière douceur.

Gette propriété, pendant longtemps guignée par les Phellion, avait coûté dix-huit mille francs en 1831. La maison était séparée de la cour par une balustrade à base en pierres de taille garnie de tuiles creuses mises les unes sur les autres et couvertes. en dalles. Ce petit mur à hau-

teur d'appui était doublé d'une haie de rosiers du Bengale, et au milieu s’ouvrait une porte en bois figurant une grille placée en face de la double porte pleine de la rue. Ceux qui connaissent l'impasse des Feuillantines comprendront que la maison Phellion, tombant à angle droit sur la chaussée, était exposée en plein midi et garantie du nord par l'immense mur mitoyen auquel elle était adossée. La coupole du Panthéon et celle du Val-de-Grâce ressemblent de là à deux géants, et diminuent si bien l'air, qu'en se promenant dans le jardin on s’y croit à l’étroit. Rien, d’ailleurs, n’est plus silencieux que l'impasse des Feuillantines. Telle était la retraite du grand citoyen inconnu qui goûtait les douceurs du repos, après avoir payé sa dette à la patrie en travaillant au ministère des finances, d’où il s'était retiré commis d'ordre au bout de trente-six ans de service. | En 1832, il avait mené son bataillon de garde nationale à l'attaque de Saint-Merri, mais ses voisins lui virent les larmes aux yeux à la pensée d’être obligé de tirer sur des Français égarés. L'affaire était décidée quand la légion franchissait au pas de charge le pont Notre-Dame, après avoir débouché par le quai aux Fleurs. Cette vertueuse hésitation lui valut l'estime de son quartier, mais il y. perdit la décoration de la Légion d'honneur; le colonel : dit à haute voix que, sous les armes, on ne devait pas délibérer : un mot de Louis-Philippe à la garde nationale de Metz. Néanmoins, les vertus bourgeoises de Phellion et la profonde vénération dont il jouissait dans le quartier le maintenaient chef de bataillon depuis huit ans. Il atteignait soixante ans, et, voyant approcher le moment de

déposer l'épée et le hausse-col, il espérait que le roi (ro) daignerait récompenser ses services en lui accordant la Légion d'honneur.

La vérité nous force à le dire, malgré la tache que cette petitesse imprime à un si beau caractère, le commandant Phellion se haussait sur la pointe des pieds aux réceptions des Tuileries; il se mettait en avant, il regardait en coulisse le roi-citoyen quand il dînait à sa table, enfin il intriguait sourdement, et n’avait pas encore pu obtenir un regard du roi de son choix. Cet honnête homme avait plus d’une fois pensé, mais ne s'était pas encore décidé, à prier Minard de seconder sa secrète ambition.

Phellion, l’homme de l’obéissance passive, était stoïque à l’endroit des devoirs, et de bronze en tout ce qui touchait la conscience, Pour achever ce portrait par celui du physique, à cinquante-neuf ans, Phellion avait épaissi, pour se servir du terme de la langue bourgeoïse ; sa figure monotone et marquée de petite vérole était devenue comme une pleine lune, en sorte que ses lèvres, autrefois grosses, paraissaient ordinaires. Ses yeux, affaiblis, voilés par des conserves, ne montraient plus l'innocence de leur bleu clair et n’excitaient plus le sourire; ses cheveux blan-. chis avaient fini par rendre grave ce qui, douze ans auparavant, frôlait la niaiserie et prêtait au ridicule. Le temps, qui change si malheureusement les figures à traits fins et délicats, embellit celles qui, dans la jeunesse, ont des formes grosses et massives : ce fut le cas de Phellion. 1] occupait les loisirs de sa vieillesse en composant un abrégé de l’histoire de France, car Phellion était auteur de plusieurs ouvrages adoptés par l'Université.

Quand la Peyrade se présenta, la famille était au complet; madame Barniol venait donner à.sa mère des nouvelles d’un de ses enfants, légèrement indisposé. L'élève des ponts et chaussées passait la journée en famille, Endimanchés tous et assis devant la cheminée du salon boisé, peint en gris à deux tons, sur des fauteuils en bois d'occasion; ils eurent un tressaillement en entendant Geneviève, la cuisinière, annoncer le personnage:dont justement ils s’entretenaient à propos de Céleste, que Félix Phellion aimait au point d'aller à la messe pour. la voir. Le savant mathématicien avait fait cet effort le matin même, et on l’en plaisantait agréablement, tout en souhaitant que Céleste et ses parents reconnussent le trésor qui s’offrait à eux.

— Hélas! les Thuillier me paraissent entichés d'un homme bien dangereux, dit madame Phellion; il a pris ce

matin madame Colleville sous le bras et ils s’en sont allés

ensemble au Luxembourg: |

— il y a, s’écria Félix Phellion, chez cet avocat quelque chose de sinistre: il aurait commis un:crime, cela ne m'étonnerait pas...

— Tu vas trop loin, dit Phellion père; il est cousin germain de Tartuffe, cette immortelle figure coulée en bronze par notre honnête Molière, car Molière, mes enfants, a eu l'honnêteté, le patriotisme pour base de son génie,

Ce fut sur cet aperçu que Geneviève entra pour dire :

— Il y alà M. de la Peyrade qui voudrait parler à monsieur. . ÿ

— À moi? s’écria M. Phellion. Faites entrer! ajoutast-il avec cette solennité dans les petites choses qui luidonnait

une teinte de ridicule, mais qui jusqu'alors avait imposé à sa.famille, où il était accepté comme un roi. - Phellion, ses deux fils, sa femme et sa fille se-levèrent et reçurent le salut circulaire que fit J’avocat.

— À quoi devons-nous l'honneur de votre visite, mô-

sieur? dit sévèrement Phellion.

— À votre importance dans le quartier, mon cher monsieur Phellion, et aux affaires publiques, répondit Théodose. . |

— Passons alors dans mon cabinet, dit Phellion.

— Non, non, mon ami, dit la sèche madame Pheliion, petite femme plate comme une limande et qui gardait sur sa figure la sévérité grimée avec laquelle elle professait la musique dans les pensionnats de jeunes personnes, nous allons vous laisser.

Un piano droit d'Érard, placé entre les deux fenêtres. et en face de la cheminée, annonçait les prétentions constantes de la virtuose.

— Serais-je assez malheureux pour vous mettre en

fuite ? dit Théodose en souriant avec bonhomie à la mère et à ia fille. Vous avez une délicieuse retraite ici, reprit-il, et il ne vous manque plus qu’une jolie belle-fille pour que vous passiez le reste de vos jours dans cette aurea medio-

critas, le vœu du poëte latin, et au milieu des joies de la.

famille, Vos antécédents vous méritent bien ces récompenses, Car, d'après ce qu’on m’a dit de vous, cher monsieur Phellion, vous êtes à la fois un bon citoyen et un patriarche.

— Môsieur, dit Phellion embarrassé, môsieur, j'ai fait mon devoir (devouar) et voilà tout Goute).

Au mot de belle-fille prononcé par Théodose, madame Barniol, qui ressemblait à sa mère autant que deux gouttes d’eau se ressémblent entre elles, regarda madame Phellion et Félix d’une manière qui voulait dire : « Nous tromperions-nons? »

L'envie de causer sur cet incident fit retirer ces quatre pérsonnages dons le jardin, car, en mars 1840, le temps fut presque sec, à Paris du moins.

— Commandant, dit Théodose quand il fut seul avec l’honnête bourgeois, que ce titre. flattait toujours, je viens vous parler d'élection.

—- Ah! oui, nous nommons un conseiller municipal, dit Phellion en PAR F0 Dale

— Et c'est à propos d’une candidature que je viens troubler vos joies du dimanche; mais peut-être ne sortirons-nous pas en ceci du cercle de la famille.

1] était impossible à Phellion d’être plus Phellion que . Théodose en ce moment n’était Phellion.

— Je ne vous laisserai pas dire un mot de plus, répondit le commandant, en profitant de la pause que fit Théodose, qui attendait l'effet de sa phrase; mon choix est fait.

— Nous avons eu la même idée! s’écria Théodose, les gens de bien peuvent se rencontrer tout comme les gens d'esprit. | |

— Je ne crois pas, pour cette fois, à ce phénomène, répliqua Phellion. Cet arrondissement eut pour le représenter à la municipalité le plus vertueux des hommes, comme il fut le plus grand des magistrats, à savoir, feu M. Popinot, décédé conseiller à la cour royale. Lorsqu'il

s’est agi de le remplacer, son neveu, l'héritier de sa bienfaisance, n’était pas un habitant du quartier; mais, depuis, il a acheté et occupe la maison où demeurait son oncle, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève: il est le médecin de l'École polytechnique et celui d’un de nos hôpitaux; c'est une illustration de notre quartier ; à ces titres, et pour honorér dans la personne du neveu la mémoire de l'oncle, quelques habitants du quartier et moi, nous avons résolu de porter le docteur Horace Bianchon, membre de l’Académie des sciences, comme vous savez, et l’une des

-jeunes gloires de l’illustre école de Paris... Un homme n’est pas grand à nos yeux uniquement parce qu'il est célèbre, et feu le conseiller Popinot a été, selon moi, presque saint Vincent de Paul,

— Un médecin n’est pas un administrateur, répondit Théodose, et, d’ailleurs, je viens vous demander votre voix pour un homme auquel vos intérêts les plus chers vous commandent de faire le sacrifice d’une prédilection, en somme, tout à fait indifférente à la chose publique.

— Ah! môsieur! s'écria Phellion en se levant et se posant comme Lafon se posait dans le Glorieux, me méprisezvous donc assez pour croire que des intérêts personnels pourront jamais influencer ma conscience politique ! Dès qu'il s’agit de la chose publique, je suis citoyen, rien : de moins, rien de plus.

Théodose sourit en lui-même à l’idée du combat qui s’allait passer entre le père et le citoyen.

— Ne vous engagez pas ainsi vis-à-vis de vous-même, je vous en supplie, dit la Peyrade, car il s’agit du bon-

heur de votre cher Félix.

— Qu’entendez-vous par ces paroles? demanda Phellion en s’arrêtant au milieu de son salon et sy, posant, Ja main passée dans son gilet de droite à gauche, un geste imité du célèbre Odilon Barrot.

— Mais je viens pour notre ami commun, le digneet excellent M. Thuillier, dont l'influence sur les destinées de Ja belle Céleste Colleville vous est assez connue; et si, comme je le pense, votre fils, un jeune homme qui rendrait fières toutes les familles, et dont le mérite est incontestable, courtise Céleste en vue d’un mariage où se. rencontreraient toutes les convenances, vous ne sauriez rien faire de mieux pour. vous concilier l’éternelle reconnaissance des Thuillier que de proposer votre digne amk aux suffrages de vos concitoyens... Quant à moi, quoique nouveau venu dans le quartier, grâce à l'influence que m'y donnent quelques bienfaits répandus dans la.classe pauvre, je pouvais prendre à mon compte cette démarche; mais servir les pauvres gens vaut peu de crédit sur les. plus fort imposés, et, d’ailleurs, la modestie de ma vie s’accommoderait peu de cet éclat. Je me suis consacré, monsieur, au service des petits; comme feu le conseiller Popinot, homme sublime, ainsi que vous le disiez, et, si. je n'avais pas une destinée en quelque sorte religieuse et qui s'accorde peu avec les obligations du mariage, mon goût, ma seconde vocation serait pour le service de Dieu, pour l'Église... Je ne fais pas de tapage, comme font les faux philanthropes; je n’écris pas, j'agis, car je suis un. homme voué tout bonnement à la charité chrétienne. J'ai cru deviner l'ambition de notre ami Thuillier, et j'ai voulu . contribuer au bonheur de deux êtres faits lun pour

autre, en'vous offrant les moyens de vous donner accès dans le cœur'un peu froid de Thuillier,

Phellion fut confondu par cette tirade admirablement * bien débitée; il fut ébloui, saisi; maïs il resta Phellion, il alla droit à l’avocat, lui tendit la main, et la Peyrade. Jui donna la sienne.

Tous deux ils se donnèrent une de ces poignées de main -

comme il s'en est donné, vers août 4830, entre la bourgeoisie et les hommes du lendemain.

— Môsieur, dit le commandant ému, je vous avais mal jugé. Ce que vous me faites l’honneur de me confier -

mourra là!.., ajouta-t-il en montrant son cœur. Vous êtes un de ces hommes comme il y en a peu, mais qui consolent de bien des maux, inhérents d’ailleurs à notre état social. Le bien se voit si rarement, qu’il est dans notre faible nature de nous défier des apparences. Vous ‘avez en | moi un ami, si vous me permettez de m'’honorer en prenant ce titre auprès de vous... Maïs vous allez me con-

naître, môsieur : je perdrais ma propre estime si je pro

posais Thuillier, Non, mon fils ne devra pas son bonheur -

à une mauvaise action de son père... Je ne changerai pas.

de candidat parce que mon fils y trouve son intérêt... La vertu, môsieur, c’est cela! | La Peyrade tira son mouchoir, se le fourra dans l'œil, y

fit venir une larme, et dit en tendant la main à Phellion

et détournant la tête : \

—Woilà, monsieur, le sublime de la vie privée et de la vie politique aux prises. Ne fussé-je venu que pour avoir ce spectacle, ma visite ne serait pas perdue... Que voulez-vous! à votre place, j’agirais de même... Vous êtes

ce que Dieu a fait de plus grand : un homme de bien! un citoyen à la Jean-Jacques! Beaucoup de citoyens pareils, Ô France! Ô ma patrie! que ne deviendrais-tu pas! C'est moi, monsieur, qui sollicite l'honneur d’être votre ami.

— Qué se passe-t-il? s’écria madame Phellion, qui regardait la scène par la fenêtre, votre père et ce monstre d'homme s’embrassent!

Phellion et l'avocat sortirent et vinrent retrouver la famille dans le jardin.

— Mon cher Félix, dit le vieillard en montrant la Peyrade qui saluait madame Phellion, sois bien reconnaissant pour ce digne jeune homme, il te sera bien plus utilé que nuisible.

L'avocat alla se promener cinq minutes avec madame Barniol et madame Phellion, sous les tilleuls sans feuilles, et il leur donna, dans les circonstances graves que créait l’entêtement politique de Phellion, un conseil dont les effets devaient éclater dans la soirée, et dont la première vertu fut de faire de ces deux dames deux admiratrices de ses talents, de sa franchise, de ses qualités inappréciables. L'avocat fut reconduit par toute la famille en corps, au seuil de la porte sur la rue, et tous les yeux le suivirent jusqu’à ce qu’il eût tourné la rue du Faubourg- Saint-Jacqués. Madame Phellion prit le bras de son mari pour revenir au salon, et lui dit : À

— Eh quoi! mon ami, toi, si bon père, veux-tu, par excès de délicatesse, faire manquer le plus beau mariage que puisse faire notre Félix ?

— Ma bonne, répondit Phellion, les grands hommes de

l'antiquité, tels que Brutus et autres, n’étaient jamais pères quand il s’agissait de se montrer citoyens... La bourgeoisie a, bien plus que la noblesse, qu’elle est appelée à remplacer, les obligations des hautes vertus. M. de Saint: Hilaire ne pensait pas à son bras emporté devant Turenne mort... Nous avons nos preuves à faire, nous autres : faisons-les à tous les degrés de la hiérarchie sociale. Si je donne ces leçons à ma famille pour les méconnaître au moment de les appliquer! Non, ma bonne, pleure, si tu veux, aujourd’hui; tu m’estimeras demain! dit-il en voyant sa sèche petite moitié les larmes aux yeux.

Ces grandes paroles furent dites sur le pas de la porte au-dessus de laquelle était écrit : Aurea mediocritas.

— J'aurais dû mettre : et digna! ajouta Phellion en montrant la tablette; mais ces deux mots impliqueraient un éloge.

— Mon père, dit Marie-Théodore Phellion, le futur ingénieur des ponts et chaussées, quand toute la famille fut réunie au salon, il me semble que ce n’est pas manquer à l'honneur que de changer de détermination à propos d’un choix indifférent en lui-même à la chose publique.

— Indifférent, mon fils! s’écria Phellion. Entre nous, je puis le dire, et Félix partage mes convictions : M. Thuillier est sans aucune espèce de moyens! il ne sait rien! M. Horace Bianchon est un homme capable, il obtiendra mille choses pour notre arrondissement, et Thuillier pas une! Maïs apprends, mon fils, que changer une bonne détermination pour une mauvaise, par des motifs d'intérêt personnel, est une action infâme qui échappe au contrôle des hommes, mais que Dieu punit. Je suis ou je

crois être pur de tout blâme devant ma conscience, et je vous dois de laisser ma mémoire intacte er vous. Aussi rien ne me fera-t-il varier.

— Oh! mon bon père, s'écria la petite Barniol en se

jetant, sur un coussin, aux genoux de Phellion, ne monte pas sur tes grands chevaux! Il y a bien des imbéciles et des niais dans les conseils municipaux, et la France va tout de même. Il opinera du bonnet, ce brave Thuillier.…. Songe donc que Céleste aura cinq cent mille francs, peutétre.

— Elle aurait des millions! dit Phellion, je les verrais là, je ne proposerais pas Thuillier, quand je dois à la mémoire du plus vertueux des hommes de faire nommer Horace Bianchon. Du haut des cieux, Popinot me contemple et m’applaudit!.… s’écria Phellion exalté. C’est avec de semblables considérations qu’on amoindrit la France et que la bourgeoisie se fait mal juger.

— Mon père a raison, dit Félix sortant d’une rêverie profonde, et il mérite nos respects et notre amour, comme pendant tout le cours de sa vie modeste, pleine et honorée. Je ne voudrais pas devoir mon bonheur ni à un remords dans sa belle âme, ni à l'intrigue; j'aime Céleste autant que j'aime ma famille, mais je mets au-dessus de

tout cela l’honneur de mon père, et, du moment que c’est:

une question de conscience chez lui, n’en parlons plus. Phellion alla, les yeux pleins de larmes, à son fils aîné, le serra dans ses bras et dit :

— Mon fils! mon fils! d’une voix étranglée, — C'est des bêtises tout cela, dit madame Phellion à

l'oreille de madame Barniol; viens m’habiller, il faut que

cela finisse; je connais ton père, il s’est buté.. Pour mettre à exécution le moyen que vient de nous-donner ‘ce brave et pieux jeune homme, Théodore" ai besoin: de t ton Des: tiens-toi prêt, mon fils. R

En ce moment, Geneviève entra et remit une lettre à M. Phellion père.

— Une invitation à diner A CN femme, moi et Félix oÿ chez les Thuillier, dit-il. 10922

La magnifique et étonnante idée de l'avocat des pauvres avait tout aussi bien bouleversé les Thuillier qu’elle bouleversait les Phellion; et Jérôme, sans rien confier à sa. sœur, car il se piquait déjà d'honneur envers son Méphistophélès, était allé tout effaré chez elle, lui dire :

— Bonne petite (il lui caressait toujours le cœur avec ces mots), nous aurons de gros bonnets à diner aujourd’hui; je vais inviter les Minard : ainsi soigne ton diner; j'écris à M. et madame Phellion pour les inviter; c’est tardif, mais avec eux, on ne se gêne pas... Quant aux Minard, il faut leur jeter un peu de poudre aux yeux, jai besoin d'eux.

— Quatre Minard, trois Phellion, quatre Colleville, et nous, cela fait treize …

— La Peyrade, quatorze, et il n’est pas inutile d'inviter Dutocq, il pourra nous servir; j’y monterai.

— Que trafñiques-tu donc? s’écria sa sœur: quinze à diner, voilà quarante francs au moins qui vont y danser!

— Ne le regrette pas, ma bonne petite, et surtout sois adorable pour notre jeune ami la Peyrade. En voilà un ami... tu en auras des preuves! Si tu m'aimes, soigne-le comme {es yeux,

Et il laissa Brigitte stupéfaite.

— Oh! oui, j'attendrai des preuves! se dit-elle. On ne me prend pas par de belles paroles, moi! C'est un aimable garçon, mais, avant de le mettre dans mon cœur, il me faut l’étudier un peu plus serré.

Après avoir invité Dutocq, Thuillier, qui s’était adonisé, se rendit rue des Maçons-Sorbonne, à l’hôtel Minard, pour y séduire la grosse Zélie et déguiser l'impromptu de Pinvitation.

Minard avait acheté l’une de ces grandes et somptueuses habitations que les anciens ordres religieux s'étaient bàties autour de la Sorbonne, et, en montant un escalier à grandes marches de pierre, à rampe d'une serrurerie qui prouvait combien les arts du second ordre florissaient sous Louis XIII, Thuillier enviait et l’hôtel et la position de M. le maire.

Ce vaste logis, entre cour et jardin, se recommande par le caractère à la fois élégant et noble du règne de Louis XIII, placé singulièrement entre le mauvais goût de la renaissance expirante et la grandeur de Louis XIV à son aurore. Cette transition est accusée en beaucoup de monuments. Les enroulements massifs des façades, comme à la Sorbonne, des colonnes rectifiées d’après les lois grecques, commencent à paraître dans cette architecture.

Un ancien épicier, un heureux fraudeur, remplaçait là le directeur ecclésiastique d’une institution appelée autrefois l’Économat, et qui dépendait de l’agence générale de l’ancien clergé français, une fondation due au prévoyant génie de Richelieu. Le nom de Thuillier lui fit ouvrir les portes du salon où trônait, dans le velours rouge

et l’or, au milieu des plus magnifiques chinoiseries, une pauvre femme qui pesait de tout son poids sur le cœur des princes et princesses aux bals populaires du château.

« Cela ne donne-t-il pas raison à la Caricature? » dit un jour en souriant une pseudo-dame d’atour à une duchesse qui ne putretenir un rire à l’aspect de Zélie harnachée de ses diamants, rouge comme un coquelicot, serrée dans une robe lamée et roulant comme un des tonneaux de son ancienne boutique.

— Me pardonnerez-vous, belle dame, dit Thuillier en se tortillant et s’arrêtant à la pose numéro deux de son répertoire de 1807, d’avoir laissé cette invitation sur mon bureau et d’avoir cru qu’elle était envoyée? Elle est pour aujourd’hui; peut-être viens-je trop tard...

Zélie examina la figure de son mari, qui s’avançait pour saluer Thuillier, et elle répondit :

— Nous devions aller voir une campagne et diner chez un restaurateur à l’hasard, mais nous renoncerons à nos projets, d'autant plus volontiers que c’est, selon moi, diablement commun d’aller hors Paris le dimanche.

— Nous ferons une petite sauterie au piano pour les jeunes personnes, si nous sommes en nombre, et c’ést à présumer; j'ai mis un mot à Phellion, dont la femme est liée avec madame Prou, la successeur.

— La successerice, interrompit madame Minard.

— Eh non! répondit Thuillier, ce serait la successeresse, comme on dit la mairesse, de la demoiselle Lagrave, et qui est une Barniol.

— Faut-il faire une toilette? dit madame Minard.

— Ah bien, oui! s’écria Thuillier, vous me feriez joli-

ment gronder par ma sœur. Non, nous sommes en famille ! Sous l'Empire, madame, c'était en dansant qu’on se connaissait... Dans cette grande époque, on estimait autant un beau danseur qu'un bon militaire... Aujourd'hui, l’on donne trop dans le positif.

— Ne parlons pas politique, dit le maire en souriant. Le roi est grand, il est habile, je vis dans l’admiration de

mon temps et des institutions que nous nous sommes don-

nées. Le roi, d’ailleurs, sait bien ce qu’il fait en développant l’industrie : il lutte corps à corps avec l'Angleterre, et nous lui causons plus de mal pendant cette paix féconde que par les guerres de l’Empire...

— Quel député fera Minard! s’écria naïvement Zélie; il s’essaye entre nous à parler, et vous nous aiderez à le faire nommer, pas vrai, Thuillier ?

— Ne parlons pas politique, répondit Thuillier; venez à cinq heures...

— Ce petit Vinet y sera-t-il? demanda Minard ; il venait sans doute pour Céleste. ;

— Il peut bien en faire son deuil, répondit Thuillier, Brigitte ne veut pas en entendre parler.

Zélie et Minard échangèrent un sourire de satisfaction.

— Dire qu’il faut s’encanailler avec ces gens-là pour notre fils! s’écria Zélie, quand Thuillier fut sur l'escalier, où le reconduisit le maire.

— Ah! tu veux être député! se disait Thuillier en descendant. Rien ne les satisfait, ces épiciers! Oh! mon Dieu, que dirait Napoléon en voyant le pouvoir aux mains de ces gens-là! Moi, je suis un administrateur, au moins! Qurl concurrent! Que va dire la Peyrade?.…

L’ambitieux sous-chef alla prier toute la famille Laudigeois pour la soirée, et passa chez Colleville, afin que Céleste eût une jolie toilette. Il trouva Flavie assez pensive: elle hésitait à venir, et Thuillier fit cesser son indécision.

— Ma vieille et toujours jeune amie, dit-il en la prenant par la taille, car elle était seule dans sa chambre, je ne veux pas avoir de secret pour vous. Il s’agit d’une grande affaire pour moi... Je ne veux pas en dire davanage, mais je puis vous demander d’être particulièrement charmante pour un jeune homme...

— Qui?

— Le jeune de la Peyrade.

— Et pourquoi, Charles?

— Iltient entre ses mains mon avenir: c’est d’ailleurs un homme de génie. Oh! je m'y connais... Il a de ça! dit Thuillier en faisant le geste d’un dentiste arrachant une dent du fond. Il faut nous l’aittacher, Flavie!... et surtout ne lui faisons rien voir, ne lui donnons pas le secret. de sa force... Avec lui, je serai donnant, donnant.

— Comment! dois-je être un peu coquette? |

— Pas trop, mon ange, répondit Thuillier d’un air fat,

Et il partit sans s'apercevoir de l’espèce de stupeur à laquelle Flavie était en proie.

— C'est une puissance, se dit-elle, que ce jeune hommelà... Nous verrons.

C’est pourquoi elle se fit coiffer avec des marabouts; elle mit sa jolie robe gris et rose, laissa voir ses fines épaules sous sa mantille noire, et eut soin de maintenir Céleste en petite robe de soie à guimpe avec une collerette à grands plis, et de la coiffer en cheveux, à la Berthe.

A quatre heures et demie, Théodose était à son poste; il avait pris son air niais et quasi servile, sa voix douce, et il alla d’abord avec Thuillier dans le jardin.

— Mon ami, je ne doute pas de votre triomphe, mais j'éprouve le besoin de vous recommander encore une fois un silence absolu. Si vous êtes questionné sur quoi que ce soit, surtout sur Céleste, ayez de ces réponses évasives qui laissent le solliciteur en suspens, et que vous avez dû apprendre autrefois dans les bureaux.

— Entendu! répondit Thuillier. Mais avez-vous une certitude ?

— Vous verrez le dessert que je vous ai préparé. Soyez modeste, surtout. Voici les Minard, laissez-moi les piper.… Amenez-les ici, puis filez.

Après les salutations, la Peyrade eut soin de se tenir près de M. le maire; et, dans un moment opportun, il Le prit à part et lui dit :

— Monsieur le maire, un homme de votre importance politique ne vient pas sans quelque dessein s’ennuyer ici; je ne veux pas juger vos motifs, je n’en ai pas le moindre droit, et mon rôle ici-bas n’est point de me mêler aux affaires des puissances de la terre; mais pardonnez à mon sutrecuidance, et daignez écouter un conseil que j'ose vous donner. Si je vous rends un service aujourd’hui, vous êtes dans une position à m’en rendre deux demain; ainsi, au cas où je vous aurais été bon à quelque chose, j'écoute en ce moment la loi de l'intérêt personnel, Notre ami Thuillier est au désespoir de n'être rien, et il s’est ingéré de devenir quelque chose, un personnage dans son arron= dissement.…

— Ah! ah! fit Minard.

— Oh! peu de chose; il voudrait être nommé membre du conseil municipal. Je sais que Phellion, devinant toute l'influence d’un pareil service, se propose de désigner notre pauvre ami comme candidat. Eh bien, peut-être trouverez-vous nécessaire à vos projets de le devancer en ceci. La nomination de Thuillier ne peut que vous être favorable, je veux dire agréable; et il tiendra bien sa place au conseil général, il y en a de moins forts que lui. D'ailleurs, vous devant un tel appui, certes il verra par vos yeux, il vous regarde comme un des flambeaux de la ville.

— Mon cher, je vous remercie, dit Minard: vous me rendez un service que je ne saurai trop reconnaître, et qui me prouve...

— Que je n’aime pas ces Phellion, répondit la Peyrade en profitant d’une hésitation du maire, qui eut peur d’exprimer une idée où l’avocat pouvait voir du mépris; je hais les gens qui font état de leur probité, qui battent monnaie avec les beaux sentiments.

— Vous les connaissez bien, dit Minard, voilà des sycophantes! Cet homme-là, toute sa vie, depuis dix ans, s’explique par ce morceau de ruban rouge, ajouta le maire en montrant sa boutonnière,

— Prenez garde! dit l’avocat, son fils aime Céleste, et il est au cœur de la place.

— Oui, mais mon fils a douze mille livres de rente à Jui...

— Oh! dit l’avocat en faisant un haut-le-corps, mademoiselle Brigitte a dit l’autre jour qu’elle voulait au moins

cela chez le prétendu de Céleste. Et, après tout, avant six mois, vous apprendrez que Thuillier a un immeuble de quarante mille francs de rente.

— Ah diantre! je m'en doutais, répondit le maire. Eh bien, il sera membre du conseil général.

— Dans tous les cas, ne lui parlez pas de moi, dit l'avocat des pauvres, qui se pressa d’aller saluer madame Phellion. — Eh bien, ma belle dame, avez-vous réussi ?

— J'ai attendu jusqu’à quatre heures, mais ce digne et excellent homme ne m'a pas laissé achever; il est trop occupé pour accepter une pareille charge, et M. Phellion a lu la lettre par laquelle le docteur Bianchon le remercie de ses bonnes intentions et lui dit que, quant à lui, son candidat est M. Thuillier. I] emploie son influence er sa faveur et prie mon mari d’en faire autant.

— Qu’a dit votre admirable époux?

— « J'ai fait mon devoir, a-t-il répondu; je n’ai pas trahi ma conscience, et maintenant je suis tout à Thuillier. »

— Eh bien, tout est arrangé, dit la Peyrade. Oubliez ma visite, ayez bien tout le mérite de cette idée.

Et il alla vers madame Colleville, en se composant une attitude pleine de respect.

— Madame, dit-il, ayez la bonté de m’amener ici ce bon papa Colleville; il s’agit d’une surprise à faire à Thuillier, et il doit être dans le secret.

Pendant que la Peyrade se faisait artiste avec Colleville et se laissait aller à de très-spirituelles plaisanteries en lui expliquant la candidature et lui disant qu’il devait la

soutenir, ne fût-ce que par esprit de famille, Flavie écou-

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tait au salon la conversation suivante, qui la rendait stupide ; les oreilles lui tintaient :

— Je voudrais bien savoir ce que se disent MM. Colleville et la Peyrade, pour rire autant? demanda sottement madame Thuillier en regardant par la fenêtre.

— Ils disent des bêtises, comme les hommes en disent tous entre eux, répondit mademoiselle Thuillier, qui souvent attaquait les hommes par un reste d’instinct naturel aux vieilles filles,

— Il en est incapable, dit gravement Phellion, car M. de la Peyrade est un des plus vertueux jeunes gens que j’aie rencontrés. On sait l’état que je fais de Félix : eh bien, je le mets sur la même ligne, et encore je voudrais à mon fils un peu de la piété ornée de M. Théodose!

— C'est, en effet, un homme de mérite et qui arrivera, observa Minard. Quant à moi, mon suffrage (il ne convient pas de dire ma protection) lui est acquis...

— Il paye plus d’huile à brûler que de pain, dit Dutocq, voilà ce que je sais.

— Sa mère, s’il a le bonheur de la conserver, doit être bien fière de lui, dit sentencieusement madame Phellion.

— C'est pour nous un vrai trésor, ajouta Thuillier, et si vous saviez combien il est modeste! il ne se fait pas valoir.

— Ce dont je puis répondre, ajouta Dutocq, c'est que nul jeune homme n’a eu plus noble attitude dans la misère, et il en a triomphé; mais il a souffert, cela se voit.

— Pauvre jeune homme ! s’écria Zélie ; oh! ces choses-là me font un mal! |

— fn peut lui confier son secret et sa fortune, dit Thuil-

lier; et, dans ce temps-ci, c’est tout ce que l’on peut dire de plus beau d’un homme.

— C'est Colleville qui le fait rire! s’écria Dutocq.

En ce moment, Colleville et la Peyrade revenaient du fond du jardin les meilleurs amis du monde.

— Messieurs, dit Brigitte, la soupe et le roi ne doivent pas attendre : la main aux dames!

Cinq minutes après cette plaisanterie issue de la loge de son père, Brigitte eut la satisfaction de voir la table bordée des principaux personnages de ce drame, que d’ailleurs son salon allait contenir tous, à l’exception de l’affreux Cérizet. Le portrait de cette vieille faiseuse de sacs serait peut-être incomplet si l’on omettait la description d’un de ses meilleurs dîners. La physionomie de la cuisinière bourgeoise en 1840 est d’ailleurs un de ces détails nécessaires à l’histoire des mœurs, et les habiles ménagères y trouveront des leçons. On n’a pas fait pendant vingt ans des sacs vides sans chercher les moyens d'en remplir quelques-uns. Or, Brigitte avait ceci de particulier, qu’elle unissait à la fois l’économie à laquelle on doit la fortune et l’entente des dépenses nécessaires, Sa prodigalité . relative, dès qu’il s'agissait de son frère ou de Céleste, était l’antipode de l’avarice. Aussi se plaignait-elle souvent de ne pas être avare. À son dernier diner, elle avait raconté comment, après avoir combattu pendant dix minutes et avoir souffert le martyre, elle avait fini par donner dix francs à une pauvre ouvrière du quartier qu’elle savait pertinemment être à jeun depuis deux jours.

— La nature, dit-elle naïvement, a été plus forte que la raison.

La soupe offrait un bouillon quasi blanc; car, même dans une occasion de ce genre, il y avait recommandation à la cuisinière de faire beaucoup de bouillon ; puis, comme le bœuf devait nourrir la famille le lendemain et le surlendemain, moins il fournissait de sucs au bouillon, plus substantiel il était. Le bœuf, peu cuit, s’enlevait toujours à cette phrase dite par Brigitte pendant que Thuillier y plongeait le couteau :

— Je le crois un peu dur; d’ailleurs, va, Thuillier, personne n’en mangera, nous avons autre chose!

Ce bouillon était, en effet, flanqué de quatre plats montés sur de vieux réchauds désargentés. Dans ce diner, dit de la candidature, le premier service se composait de deux canards aux olives, ayant en vis-à-vis une assez grande tourte aux quenelles et une anguille à la tartare répondant à un fricandeau sur de la chicorée. Le second service avait pour plat du milieu une sérénissime oie bourrée de marrons, une salade de mâche ornée de ronds de betterave rouge, faisant vis-à-vis à des pots de crème, et des navets au sucre regardaient une timbale de macaroni. Ce dîner de concierge qui fait noces et festins coûtait tout au plus vingt francs, les restes défrayaient la maison pendant deux jours, et Brigitte disait :

— Dame, quand on reçoit, l'argent file! c’est effrayant.

La table était éclairée par deux affreux flambeaux de cuivre argenté, à quatre branches, et où brillait la bougie économique dite de l’Aurore. Le linge resplendissait de blancheur, et la vieille argenterie à filets était de l’héritage paternel, le fruit d’achats faits pendant la Révolution par le père Thuillier, et qui servirent à l’exploitation

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du restaurant anonyme qu’il tenait dans sa loge, lequel fut supprimé en 1816 dans tous les ministères. Ainsi, la chère était en harmonie avec la salle à manger, avec la maison, avec les Thuillier, qui ne devaient pas s'élever audessus de ce régime, Les Minard, Colleville et la Peyrade échangèrent quelques-uns de ces sourires qui trahissent une communauté de pensées satiriqués, mais contenues. Eux seuls connaissaient le luxe supérieur, et les Minard disaient assez leur arrière-pensée en accéptant un pareil dîner. La Peyrade, mis à côté de Flavie, lui dit à l'oreille :

— Avouez qu'ils ont bien besoin qu’on leur apprenne à vivre, et que vous, et Colleville, vous mangez ce qu’on nomme de la vache enragée, une vieille connaissance à moi! Mais ces Minard, quelle hideuse cupidité! Votre fille serait à jamais perdue pour vous; ces parvenus ont les vices des grands seigneurs d’autrefois, sans en avoir l’élégance. Leur fils, qui a douze mille francs de rente, pent bien trouver des femmes dans la famille Potassé sans venir passer ici le râteau de leur spéculation. Quel plaisir de jouer de ces gens-là comme d’une basse ou d’une clarinette!

Flavie écoutait en souriant, et ne retira pas son pied quand Théodose mit légèrement sa botte dessus.

— C'est pour vous avertir de ce qui se passe, dit-il, entendons-nous par la pédale; vous devez me savoir par cœur depuis ce matin, je ne suis pas homme à faire de petites malices.…

Flavie n'avait pas été gâtée en fait de supériorité; le

ton tranchant et dégagé de Théodose éblouissait cette

femme, à laquelle l’habile prestidigitateur avait présenté

le combat de facon à la mettre entre le oui et le non, Il. fallait l’adopter ou le rejeter absolument; et, comme sa conduite était le résultat du calcul, il suivait d’un œil doux, mais avec une intérieure sagacité, les efféts de sa fascination. Pendant qu’on enlevait les plats du second service, Minard, craignant d’être devancé par Phellion, dit à Thuillier d’un air grave :

— Mon cher Thuillier, si j'ai accepté votre diner, c’est qu’il s'agissait d’une communication importante à vous faire et qui vous honore trop pour ne pas en rendre témoins tous vos convives.

Thuillier devint pâle.

— Vous m'avez obtenu la croix? s’écria-t-il en recevant un regard de Théodose et voulant lui prouver qu’il ne manquait pas de finesse.

— Vous l’aurez quelque jour, répondit le maire; mais il s’agit de mieux que cela. La croix est une faveur due à la bonne opinion d’un ministre, tandis qu’il est question, dans l’espèce, d’une élection due à l’assentiment de tous vos concitoyens. En un mot, un assez grand nombre d’électeurs de votre arrondissement ont jeté les yeux sur. vous et veulent vous honorer de leur confiance en vous chargeant de représenter cet arrondissement au conseil municipal de Paris, qui, comme tout le monde le sait, est le conseil général de la Seine...

— Bravo! fit Dutocq,

Phellion se leva,

— M. le maire m’a prévenu, dit-il d’une voix émue, mais il est si flatteur pour notre ami d’être l’objet de l’empressement de tous les bons citoyens à la fois, et de réunir

la voix publique sur tous les points de la capitale, que je ne puis me plaindre de ne venir qu’en seconde ligne, et d’ailleurs : au pouvoir l'initiative! (Et il salua Minard respectueusement.) Oui, môsieur Thuillier, plusieurs électeurs pensaient à vous donner leur mandat dans la partie de l'arrondissement où j'ai mes modestes pénates, et il y a cela de particulier pour vous, que vous leur fûtes désigné par un homme illustre... (Sensation.), par un homme en qui nous voulions honorer l’un des plus vertueux habitants de l'arrondissement, qui en fut pendant vingt ans le père, je veux parler ici de feu M. Popinot, en son vivant conseiller à la cour royale et notre mandataire au conseil municipal, Mais son neveu, le docteur Bianchon, l’une de nos gloires,.… a décliné, eu égard à ses fonctions absorbantes, la responsabilité dont il pouvait être alors chargé; tout en nous remerciant de nos hommages, il a, remarquez bien ceci, il a désigné à nos votes le candidat de M. le maire, comme, à son sens, le plus capable, à raison de la place qu’il a naguère occupée, d'exercer la magistrature de lédilité!…

Et Phellion se rassit, au milieu d’une rumeur acclamative.

— Thuillier, tu peux compter sur ton vieil ami, dit Colleville.

En ce moment, les convives furent tous attendris par le spectacle que leur donnèrent la vieille Brigitte et madame Thuiïllier. Brigitte, pâle comme si elle défaillait, laissait couler sur ses joues des larmes qui se succédaient lentement, larmes d’une joie profonde, et madame Thuilliea restait comme foudroyée, les yeux fixes. Tout à coup, Ir

vieille fille s’élança dans la cuisine en criant à Joséphine :

— Viens à la cave, ma fille! il faut du vin de derrière les fagots!

= Mes amis, dit Thuillier d’une voix émue, voici le plus beau jour de ma vie, il est plus beau que ne sera celui de mon élection, si je puis consentir à me laisser désigner aux suffrages de mes concitoyens (Allons! allons!), car je me sens bien usé par trente ans de service public, et vous penserez qu’un homme d’honneur doit consulter ses forces et ses capacités avant d’assumer sur soi les fonctions de l’édilité.….

— Je n’attendais pas moins de vous, môsieur Thuillier! s’écria Phellion. Pardon! voici la première fois de ma vie que j'interromps, et un ancien supérieur encore; mais il y a des circonstances...

— Acceptez! acceptez! s'écria Zélie; eh! nom d'un petit bonhomme! il nous faut des hommes comme vous pour gouverner, |

— Résignez-vous, mon chef! dit Dutocq, et vive le futur conseiller municipal! Mais nous n’avons rien à boire.

— Ainsi, voilà qui est dit, reprit Minard, vous êtes notre candidat ?

— Vous présumez beaucoup de moï, répondit Thuillier.

— Allons donc! s’écria Colleville; un homme qui a trente ans de galères dans les bureaux des finances est un trésor pour la ville!

— Vous êtes par trop modeste! dit le jeune Minard, votre capacité nous est bien connue, elle est restée comme un préjugé aux finances...

— C'est vous qui l’aurez voulu !.…. s’écria Thuillier.

— Le roi sera très-content de ce choix, je puis vous l'affirmer, fit Minard en se rengorgeant.

— Messieurs, dit la Peyrade, voulez-vous permettre à un jeune habitant du faubourg Saint-Jacques une petite observation, qui n’est pas sans importance?

La conscience que chacun avait de la valeur de l’avocat des pauvres amena le plus profond silence.

— L'influence de M. le maire de l'arrondissement limitrophe, et qui est immense dans le nôtre, où il a laissé de si bons souvenirs; celle de M. Phellion, l’oracle, disons la

vérité, fit-il en apercevant un geste chez Phellion, l’oracle

de son bataillon; celle non moins puissante que M. Colleville doit à la franchise de ses manières, à son urbanité:; celle de M. le greffier de la justice de paix, laquelle ne sera pas moins efficace, et le peu d'efforts que je puis offrir dans ma modeste sphère d'activité, sont des gages de succès ; mais ce n’est pas le succès! Pour obtenir un rapide triomphe, nous devons nous engager tous à garder la plus profonde discrétion sur la manifestation qui vient d’avoir lieu ici... Nous exciterions, sans le savoir et sans le vouloir, l'envie, les passions secondaires, qui nous créeraient plus tard des obstacles à vaincre. Le sens politique de la nouvelle organisation sociale, sa base même, son symptôme et la garantie de son existence sont dans un certain partage du pouvoir avec la classe moyenne, la véritable force des sociétés modernes, le siége de la moralité, des bons sentiments, du travail intelligent; mais

nous ne pouvons pas nous dissimuler que lélection, éten-

due à presque toutes les fonctions, a fait pénétrer les

LIN dg 1l We

préoccupations de l’ambition et la fureur d’être quelque chose, passez-moi le mot, à des profondeurs sociales qu’elles n'auraient pas dû agiter. Quelques-uns y voient un bien, d’autres y voient un mal; il ne m’appartient pas de juger la question en présence d’esprits devant la supériorité desquels je m'incline; je me contente de la poser pour faire apercevoir le danger que peut courir l’étendard de notre ami. Voyez, le décès de notre honorable représentant au conseil municipal compte à peine huit jours de date, et déjà l’arrondissement est soulevé par des ambitions subalternes. On veut être en vue à tout prix. L'ordonnance de convocation n’aura peut-être son effet que dans un mois. D'ici là, combien d’intrigues!.. N’offrons pas, je vous en supplie, notre ami Thuillier aux coups de ses concurrents! ne le livrons pas à la discussion publique, cette harpie moderne qui n’est que le porte-voix de la calomnie, de l'envie, Le prétexte saisi par les inimitiés, qui diminue tout ce qui est grand, qui salit tout ce qui est respectable, qui déshonore tout ce qui est sacré; faisons comme a fait le tiers parti à la Chambre, restons | muets et votons!

— Il parle bien, dit Phellion à son voisin Dutocq.

— Et comme c’est fort de choses!

L’envie avait rendu le fils de Minard jaune et vert.

— C’est bien dit et vrai! s’écria Minard.

— Adopté à l'unanimité, dit Colleville; messieurs, nous

sommes gens d'honneur, il nous suffit de nous être en-.

tendus sur ce point.

— Qui veut la fin veut les moyens, dit emphatiquement Phellion.

En ce moment, mademoiselle Thuillier parut suivie de ses deux domestiques; elle avait la clef de la cave passée dans sa ceinture, et trois bouteilles de vin de Champagne, trois bouteilles de vin vieux de l’Ermitage, une bouteille de vin de Malaga, furent placées sur la table; mais elle portait avec une attention presque respectueuse une petite bouteille, semblable à une fée Carabosse, qu’elle mit devant elle. Au milieu de l’hilarité causée par cette abondance de choses exquises, fruit de la reconnaissance, et que la pauvre fille, dans son délire, versait avec une profusion qui faisait le procès à sa chiche hospitalité de chaque quinzaine, il arrivait de nombreux plats de dessert : des quatre-mendiants en monceaux, des pyramides d'oranges, des confitures, des fruits confits venus des profondeurs deses armoires, et qui, sans la circonstance, n’auraient pas figuré sur la nappe.

— Céleste, on va t’apporter une bouteille d’eau-devie que mon père a eue en 4802; fais-en une salade d’oranges! cria-t-elle à sa belle-sœur. — Monsieur Phellion, débouchez le vin de Champagne; cette bouteille est pour vous trois. — Monsieur Dutocq, prenez celle-ci! — Monsieur Colleville, vous qui savez faire sauter les bouchons!.…

Les deux filles distribuaient des verres à vin de Champagne, des verres à vin de Bordeaux et des petits verres, car Joséphine apporta encore trois bouteilles de vin de Bordeaux.

— De l’année de la comète! cria Thuillier. Messieurs, vous avez fait perdre la tête à ma sœur.

— Et, ce soir, du punch et des gâteaux, dit-elle. J'ai

envoyé chercher du thé chez le pharmacien. Mon Dieu! si j'avais su qu’il s'agissait d’une élection, s’écria-t-elle en regardant sa belle-sœur, j'aurais mis la dinde.

Un rire général accueillit cette phrase.

— Oh! nous avions une oiïe, dit Minard fils en riant.

— Les charrettes y versent! s’écria madame Thuillier en voyant servir des marrons glacés et des meringues.

Mademoiselle Thuillier avait le visage en feu ; elle était superbe à voir, et jamais l’amour d’une sœur n’eut une expression si furibonde.

— Pour qui la connaît, c’est attendrissant ! s’écria madame Colleville.

Les verres étaient pleins, chacun se regardait, on semblait attendre un toast, et la Peyrade dit :

— Messieurs, buvons à quelque chose de sublime!

Tout le monde fut dans l’étonnement.

— À mademoiselle Brigitte!

On se leva, on trinqua, on cria : « Vive mademoiselle Thuillier! » tant l'expansion d’un sentiment vrai produit d'enthousiasme,

— Messieurs, dit Phellion en lisant un papier écrit au crayon, au travail, à ses splendeurs, dans la personne de notre ancien camarade, devenu l’un des maires de Paris, à M. Minard et à son épouse!

Après cinq minutes de conversation, Thuillier se leva et dit :

— Messieurs, au roi et à la famille royale! Je n’ajoute. rien, ce toast dit tout.

— À l'élection de mon frère! dit mademoiselle Thuillier,

— Je vais vous faire rire, dit la Peyrade à l'oreille de Flavie.

Et il se leva :

— Aux femmes! à ce sexe enchanteur à qui nous devons . tant de bonheur, sans compter nos mères, nos sœurs et nos épouses !...

Ce toast excita l’hilarité générale, et Colleville, déjà gai, cria :

— Gredin! tu m’as volé ma phrase! |

M. le maire se lève, le plus profond silence règne.

— Messieurs, à nos institutions! de là viennent la force et la grandeur de la France dynastique !

Les bouteilles disparaissaient au milieu d’un concert d’admiration sur la bonté surprenante, sur la finesse des liquides.

Céleste Colleville dit timidement :

— Maman, me permettez-vous de faire un toast?

La pauvre fille avait aperçu la figure hébétée de sa marraine, oubliée, elle, la maîtresse de Ia maison, offrant presque l'expression du chien ne sachant à quel maître obéir, allant de la physionomie de sa terrible belle-sœur à celle de Thuillier, consultant les visages, s’oubliant ellemême; mais la joie sur cette face d’ilote, habituée à n'être rien, à comprimer ses idées, ses sentiments, faisait l'effet d’un pâle soleil d'hiver sous une brume : erle éclairait à regret ces chairs molles et flétries. Le bonnet de gaze orné de fleurs sombres, la négligence de la coiffure, la robe couleur carmélite dont le corsage offrait pour tout ornement une grosse chaîne d’or; tout, jusqu’à la contenance, stimula l’affection de la jeune Céleste, qui, seule

au monde, connaissait la valeur de cette femme condamnée au silence et qui savait tout autour d’elle, qui souffrait de tout et qui se consolait avec elle et Dieu.

— Laissez faire à cette chère enfant son petit toast, dit la Peyrade à madame Colleville.

— Va, ma fille, s’écria Colleville; il y a le vin de l’Ermitage à boire, et il est chenul!

— À ma bonne marraine! dit la jeune fille en inclinant son verre avec respect devant madame Thuillier, et le lui tendant.

La pauvre femme, effarouchée, regarda, mais à travers un voile de larmes, alternativement sa sœur et son mari; mais sa position au sein de la famille était si connue, et Yhommage de l'innocence à la faiblesse avait quelque those de si beau, que l'émotion fut générale; tous les hommes se levèrent et s’inclinèrent devant madame Thuillier.

— Ah! Céleste, je voudrais avoir un royaume à mettre à vos pieds! lui dit Félix Phellion.

Le bon Phellion essuyait une larme, et Dutocq luimême était attendri.

— Queile charmante enfant! dit mademoiselle Thuillier en se levant et allant embrasser sa belle-sœur.

— À moi! dit Colleville en se posant en athlète. Écoutez ‘bien! A l’amitié! — Videz vos verres! remplissez vos verres! — Bien! Aux beaux-arts! la fleur de la vie sociale. — Videz vos verres ! remplissez vos verres! — À pareille fête le léndemain de l'élection!

— Qu'est-ce que cette petite bouteille?... demanda Dutocq à mademoiselle Thuillier,

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— C'est, dit-elle, une de mes trois bouteilles de liqueur de madame Amphoux; la seconde est pour le mariage de Céleste, et la «'ernière pour le jour du Dapiee de son premier enfant.

— Ma sœur a presque perdu la tête, dit Thuillier à Colleville.

Le dîner fut terminé par un toast porté par Thuillier, et qui lui fut soufflé par Théodose, au moment où la bouteille de malaga brilla dans les petits verres comme autant de rubis.

— Colleville, messieurs, a bu à l'amitié; moi, je bois, avec ce vin généreux, à mes amis !.….,

Un hourra plein de chaleur accueillit cette sentimentalité; mais, comme dit Dutocq à Théodose :

— C'est un meurtre que de donner de pareil vin de Malaga à des gosiers du dernier ordre...

— Âh ! si l’on pouvait imiter ça, bon ami, s’écria la mairesse en faisant retentir son verre par la manière dont elle suçait la liqueur espagnole, quelle fortune on ferait!

Zélie était arrivée à son plus haut degré d’incandescence ; elle était effrayante.

— Ah! répondit Minard, la nôtre est faite!

— Votre avis, ma sœur, dit Brigitte à madame Thuillier, est-il aussi de prendre le café dans la salle ?.…

Madame Thuillier, obéissant ou ayant l’air de faire acte de maîtresse de maison, se leva.

— Ah! vous êtes un grand sorcier, dit Flavie Colleville en acceptant le bras de la Peyrade pour passer de la salle à manger au salon.

— Et je ne tiens, lui répondit-il, à ensorceler que vous;

et, croyez-moi, c’est une revanche que je prends : vous êtes devenue aujourd’hui plus ravissante que jamais!

— Thuillier, reprit-elle pour éviter le combat, Thuillier qui se croit un homme politique !

— Mais, chère, dans le monde, la moitié des ridicules est le fruit de pareilles conspirations ; l’homme n’est pas si coupable en ce genre qu’on le pense. Dans combien de familles ne voyez-vous pas le mari, les enfants, les amis de la maison, persuader à une mère très-sotte qu’elle a de l'esprit, à une mère de cinquante ans qu’elle est belle et jeune?... De là des travers inconcevables pour les indifférents. Tel homme doit sa fatuité puante à l’idolâtrie d’une maîtresse, et sa fatuité de rimailleur à ceux qui furent payés pour lui faire accroire qu’il était un grand poëte. Chaque famille a son grand homme, et il en résulte, comme à la Chambre, une obscurité générale avec tous les flambeaux de France... Eh bien, les gens d’esprit rient entre eux, voilà tout. Vous êtes l'esprit et la beauté de ce petit monde bourgeois; voilà ce qui m’a fait vous vouer un culte; mais ma seconde pensée a été de vous tirer de là, car je vous aime sincèrement; et plus d'amitié que d'amour, quoiqu'il se soit glissé beaucoup d'amour, ajouta-t-il en la pressant sur son cœur à la faveur de l’embrasure de fenêtre où il l'avait conduite.

— Madame Phellion tiendra le piano, dit Colleville: il faut que tout danse aujourd’hui : les bouteilles, les pièces de vingt sous de Brigitte, et nos petites filles! Je vais aller chercher ma clarinette.

Et il remit sa tasse de café vide à sa femme, en souriant de la voir en si bonne harmonie avec Théodose.

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— Qu'avez-vous donc fait à mon mari? demanda Flavie à son séducteur, — Faut-il nous dire tous nos secrets?

— Vous ne m’aimez donc pas? répondit-elle en le re-

gardant avec la sournoiserie coquette d’une femme à peu près décidée,

— Oh! puisque vous me dites tous les vôtres, repeit À en se laissant aller à cette exaltation recouverte de gaieté provençale, si charmante et si naturelle en apparence, je ne voudrais pas vous cacher une peine dans mon cœur.

Et il la ramena dans la même embrasure, et lui dit en souriant :

— Colleville a vu, pauvre homme, en moi l'artiste opprimé par tous ces bourgeois, se taisant devant eux parce qu’il se voit incompris, mal jugé, chassé; mais il a senti la chaleur du feu sacré qui me dévore. Oui, je suis d’ail-

leurs, dit-il, avec un ton de conviction profonde, artiste en.

parole à la manière de Berryer; je pourrais faire pleurer les jurés en pleurant moi-même, car je suis nerveux comme une femme, Et alors cet homme, à qui toute cette bourgeoisie fait horreur, en a plaisanté avec moi; nous ayons commencé par rire, et, en arrivant au sérieux, il m’a trouvé aussi fort que lui. Je lui ai dit le plan formé de faire quelque chose de Thuillier, et je lui ai fait entrevoir tout le parti qu'il tirerait d’un mannequin politique : « Ne fût-ce, lui ai-je dit, que pour devenir M. de Colleville, et mettre votre charmante femme où je voudrais la soir, dans une bonne recette générale, où vous devriez vous faire

nommer député; car, pour devenir tout ce que vous devez

être, il vous suffira d'aller quelques années dans les Hautes

ou dans les Basses-Alpes, dans un trou de ville où tout le monde vous aimera, où votre femme séduira tout le monde... Et ceci, ai-je ajouté, ne vous manquera pas, surtout si vous donnez votre chère Céleste à un homme capable d’être influent à la Chambre... » La raison, traduite en plaisanterie, a la vertu de pénétrer ainsi plus avant qu’elle ne le ferait toute seule chez certains caractères: aussi, Colleville et moi, sommes-nous les meilleurs amis du monde. Ne m’a-t-il pas dit à table : « Gredin, tu m'as volé ma phrase! » Ge soir, nous serons à tu et à toi. Puis une petite partie fine, où les artistes, mis au régime de ménage, se compromettent toujours, et où je l’entraînerai, nous rendra tout aussi sérieusement amis et peut-être plus qu’il ne l’est avec Thuillier, car je lui ai dit que Thuillier crèverait de jalousie en lui voyant sa rosette.. Et voilà, ma chère adorée, ce qu’un sentiment profond donne le courage de produire! Ne faut-il pas que Colleville m’adopte, que je puisse être chez vous de son aveu? Mais, voyez-vous, vous me feriez lécher des lépreux, avaler des crapauds vivants, séduire Brigitte; oui, j’empalerais mon cœur de ce grand piquet-là, s’il fallait m’en servir comme d’une béquille pour me traîner à vos genoux!

— Ce matin, dit-elle, vous m'avez effrayée..,

— Et, ce soir, vous êtes rassurée?... Oui, dit-il, il ne vous arrivera jamais rien de mal avec moi,

— Ah! vous êtes, je l’avoue, un homme bien exiraordinaire !.…

— Mais non; les plus petits, comme les plus grands efforts, sont les reflets de la flamme que vous avez allumée, et je veux être votre gendre, pour que nous ne

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puissions jamais nous quitter... Ma femme, eh! mon Dieu, ce ne peut être qu'une machine à enfants; mais l'être sublime, la divinité, ce sera toi, luiglissa-t-il dans l'oreille.

— Vous êtes Satan! lui dit-elle avec une sorte de terreur.

— Non, je suis un peu poëte, comme tous les gens de mon pays. Allons! soyez ma Joséphine! J'irai vous voir demain, à deux heures; j'ai le désir le plus ardent de savoir où vous dormez, les meubles qui vous servent, la couleur des étoffes, comment sont disposées les choses autour de vous, d'admirer la perle dans sa coquille!

Et il s’éloigna fort habilement sur cette parole, sans vouloir entendre la réponse.

Flavie, pour qui, dans toute sa vie, l'amour n'avait jamais pris le langage passionné du roman, resta saisie, mais heureuse, le cœur palpitant, et se disant qu’il était bien difficile d'échapper à une pareille influence. Pour la première fois, Théodose avait mis un pantalon neuf, des bas de soie grise et des escarpins, un gilet de soie noire et une cravate de satin noir, sur les nœuds de laquelle brillait une épingle choisie avec goût. Il portait un habit neuf, à la nouvelle mode, et des gants jaunes relevés par le blanc des manchettes; il était le seul homme qui eût des manières, un maintien, au milieu de ce salon que les invités remplissaient insensiblement.

Madame Pron, née Barniol, était arrivée avec deux pensionnaires âgées de dix-sept ans, confiées à ses soins maternels par des familles qui demeëraient à Bourbon et à la Martinique. M. Pron, professeur de rhétorique dans un collége dirigé par des prêtres, appartenait à la classe des

Phellion ; mais, au lieu d’être en surface, de s'établir en phrases, en démonstrations, de toujours poser en exemple, il était sec et sentencieux. M. et madame Pron, les fleurs du salon Phellion, recevaient les lundis; ils étaient liés très-étroitement par les Barniol avec les Phellion. Quoique professeur, le petit Pron dansait. La grande renommée de l'institution Lagrave, à laquelle M. et madame Phellion avaient été, pendant vingt ans, attachés, s'était encore accrue sous la direction de mademoiselle Barniol, la plus habile et la plus ancienne des sous-maîtresses. M. Pron jouissait d’une grande influence dans la portion du quartier circonscrite par le boulevard du Mont-Parnasse, le Luxembourg et la rue de Sèvres. Aussi, dès qu’il vit son ami, Phellion, sans avoir besoin d’avis, le prit-il par le bras, pour aller l’initier, dans un coin, à la conspiration Thuillier, et, après dix minutes de conversation, ils vinrent tous les deux chercher Thuillier, et l’embrasure de la fenêtre opposée à celle où Flavie restait livrée à ses réflexions entendit sans doute un trio digne, dans son genre, de celui des trois Suisses dans Guillaume Tell.

— Voyez-vous, vint dire Théodose à Flavie, l’honnête et pur Phellion intrigant!.., Donnez une raison à l’homme probe, et il patauge très-bien dans les stipulations les plus sales; car, enfin, il raccroche le petit Pron, et Pron emboîte le pas, uniquement dans l'intérêt de Félix Phellion, qui tient en ce moment votre petite Céleste... Allez donc les séparer, il y a dix minutes qu’ils sont ensemble, et que le fils Minard tourne autour d’eux comme un bouledogue irrité.

Félix, encore sous le coup de la vive émotion que lui

avaient fait éprouver l’action généreuse et le cri parti du cœur de Céleste, quand personne, excepté madame Thuillier, n’y pensait plus, eut une de ces finesses ingénues qui sont l’honnête charlatanisme de l’amour vrai; mais il n’en était pas coutumier; les mathématiques lui donaaient des distractions. Il alla près de madame Thuil- Her, imaginant bien que madame Thuillier attirerait Céleste auprès d’elle. Ce profond calcul, sans profonde passion, réussit d'autant mieux à Félix, que l'avocat Minard, qui ne voyait en Céleste qu’une dot, n’eut pas cette inspiration soudaine et buvait son café tout en causant politique avec Laudigeois, M. Barniol et Dutocq, par ordre de son père, qui pensait au renouvellement de la législature de 18/42, |

— Qui n’aimerait pas Céleste! dit Félix à madame Thuillier.

— Pauvre chère petite, il n’y a qu’elle aù monde qui

m'aime! répondit l’ilote en retenant ses larmes.

— Eh! madame, nous sommes deux à vous aimer, reprit le candide Mathieu Laensberg en riant.

— Que dites-vous donc 1à? vint demander Céleste à sa marraine.

— Mon enfant, répondit la pieuse victime en attirant sa filleule et la baïisant au front, il dit que vous êtes deux à m’aimer.

— Ne vous fàchez pas de cette prétention, mademoiselle! dit tout bas le futur candidat de l’Académie des sciences, et laissez-moi tout faire pour la réaliser!... Tenez, je suis fait ainsi : l'injustice me révolte profondément! Oh! que le Sauveur des hommes a eu raison de

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